Focus - octobre 2012

Les machines peuvent-elles improviser ?

À l’initiative des membres du programme de recherche « Improvisation et Nouvelles Technologies » (un programme financé par l’ANR, autour de diverses institutions comme l’EHESS, l’IRCAM ou l’ENS de Lyon, et duquel j’ai la chance de faire partie), un workshop s’est tenu du 16 au 19 mai dernier à New-York (en partenariat avec Columbia University et New-York University), réunissant de nombreux chercheurs et certains des improvisateurs les plus importants de la scène new-yorkaise, comme Steve Coleman, Vijay Iyer ou encore George Lewis. Consacré aux développements récents de l’informatique musicale dans le domaine de l’improvisation « assistée par ordinateur », y compris dans ses aspects très techniques (programmation, interfaces…), ce workshop avait néanmoins pour horizon implicite une question troublante : peut-on vraiment faire improviser nos ordinateurs ?

Cette question n’a rien d’anodine : si l’improvisation est une des manifestations les plus évidentes de la créativité dont l’homme peut faire preuve – par cette capacité à réagir de manière inventive et originale à quelque chose d’impromptu – alors il faut bien reconnaître que nos tentatives d’improvisation informatique n’ont de sens que si l’on reconnaît à l’ordinateur la possibilité d’avoir un comportement créatif, ou tout du moins la possibilité de simuler un tel comportement.



Les travaux présentés lors de ce workshop laissent entrevoir deux directions majeures

Dans le premier cas (attitude « optimiste »), il s’agit effectivement de faire improviser la machine ; non pas seule, bien sûr (avec la puissance de calcul dont disposent nos ordinateurs actuels, le facteur temps n’a pas grand sens, de sorte qu’on aurait bien du mal à distinguer une machine-improvisatrice d’une machine-compositrice), mais comme partenaire d’interaction, en dialogue avec un improvisateur humain. On est alors vraiment au cœur de la question, puisque ce qu’il faut alors Highslide JSélaborer, c’est un programme capable de réagir avec inventivité, goût et pertinence aux propositions de l’instrumentiste, propositions qui seront nécessairement nouvelles pour le programme, puisqu’improvisées par le musicien : vaste tâche… Le programme le plus fascinant à cet égard est sans doute OMax, développé par Gérard Assayag et Marc Chemillier à l’IRCAM, dont l’objectif est de fournir à l’improvisateur une sorte de double virtuel : la machine apprend « à la volée » à improviser comme le musicien avec lequel elle joue. Très pauvre au début (le modèle étant purement agnostique, OMax ne « sait » rien avant que le musicien n’ait joué ses premières notes), l’interaction s’enrichit rapidement pour finalement produire des effets de trompe-l’œil assez saisissants. Au-delà de l’aspect extrêmement ludique de ce genre de performance, le projet OMax possède également une dimension extrêmement fondamentale : car il est bien évident que les nombreux algorithmes qui sous-tendent le programme nous disent quelque chose de la manière dont nous improvisons : de la manière dont s’opèrent nos recombinaisons stylistiques ; du fonctionnement de nos mémoires à court et à long termes quand il s’agit de produire, au pied levée, une séquence musicale d’une certaine durée et d’une certaine cohérence ; des processus de développement et de transformation qui sont à l’œuvre ; et sans doute bien d’autres choses encore… Bref, comme souvent dans Highslide JSles démarches ressortissant de l’intelligence artificielle, le travail de programmation est indissociable d’un travail de modélisation, visant à capturer certains traits fondamentaux de l’architecture cognitive du musicien-improvisateur.

Dans le second cas (attitude « pessimiste »), il s’agit de considérer l’ordinateur comme un simple « instrument » d’improvisation : de même qu’un piano sans pianiste n’est qu’un simple champ de virtualités, l’ordinateur ne parvient à improviser que parce qu’il est « guidé », « piloté » par un utilisateur humain. Il y a alors clairement une distribution de la créativité : à l’ordinateur la génération d’un matériau très plastique (reposant souvent sur des processus semi-aléatoires et semi-automatisés) et à l’utilisateur humain les décisions de « haut niveau » concernant l’organisation de ce matériau selon divers paramètres et à différentes échelles. C’est alors le musicien humain qui fait véritablement preuve d’un comportement d’improvisateur (prises de décisions en temps réel, sens de l’à-propos dans les réactions aux stimulus extérieurs) et non la machine elle-même, qui doit plutôt être considérée comme un auxiliaire d’improvisation.

L'Emupo, interface logicielle destinée à l'improvisation

Le projet que j’ai présenté lors de ce workshop s’inscrit résolument dans cette dernière perspective. L’Emupo est une interface logicielle développée sous Max-Msp par mon ensemble d’improvisation, Les Emeudroïdes. Notre Emupo possède deux particularités notables :

En vue de ce workshop, nous avions entièrement reprogrammé l’Emupo afin que celui-ci soit manipulable depuis une tablette tactile de type IPad ; ce type d’interface, très simple d’utilisation, permet, en réduisant quasiment à néant l’inertie de manipulation, d’obtenir un rapport quasi-intrumental à l’Emupo, et d’agir/réagir dans les mêmes conditions qu’un improvisateur – qui exécute son idée dans le temps de sa conception.

Mais le plus simple pour se faire une idée est encore d’écouter la musique ! Je vous propose donc d’écouter un extrait du concert que nous avons fait à Columbia University le 18 mai 2012, avec quatre improvisateurs de la scène new-yorkaise :


Les musiciens étaient : Clément Canonne, Roméo Monteiro, Joris Rühl (Emupo), Sean Ali (Contrebasse), Jérémy Bruyère (Contrebasse), Carlo Costa (Percussions) et Joe Hertenstein (Percussions).

Bonne écoute !



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La lettre du Centre Georges Chevrier n° 8 - octobre 2012
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