L’image d’un artiste d’État. La mise en scène iconographique
des
ateliers de sculpture d’Arno Breker
La carrière d’un
artiste d’État
D’éminentes
personnalités des arts et des médias les plus variés ont apporté par leur art une
contribution fondamentale à la vie culturelle du Troisième Reich. Nous pensons
ici, entre autres, aux acteurs Heinz Rühmann et Bernhard Minetti, au metteur en
scène de théâtre Gustaf Gründgens, à la réalisatrice de film Leni Riefenstahl
ainsi qu’aux chefs d’orchestre Wilhelm Furtwängler et Herbert von Karajan. Même
s’ils se considéraient tous clairement comme des artistes apolitiques, ils se
sont laissés récupérer de diverses manières par le régime national-socialiste.
Toutefois, abstraction faite de l’architecte Albert Speer, aucun autre artiste
que son ami Arno Breker (1900–1991) ne correspond mieux à la notion
d’artiste d’État du régime fasciste. Le sculpteur connut sous le Troisième
Reich une carrière fulgurante, qui ne peut être retracée ici qu’à grands
traits. Jeune artiste, il chercha son inspiration d’abord dans l’histoire
– chez Michel-Ange et Auguste Rodin – et vécut de 1926 à 1932 à
Paris, où Aristide Maillol et Charles Despiau le firent
connaître. Son parcours vers la modernité semblait d’autant plus prédéterminé
qu’il était soutenu par le célèbre galeriste de l’avant-garde européenne Alfred
Flechtheim. Néanmoins, après avoir remporté en 1932 le prix de Rome de
l’Académie de Prusse, il était déjà certain que Breker placerait son talent au
service du nouveau régime. En 1935, il obtenait une première commande publique
pour les emblèmes du ministère des finances berlinois. À peine un an plus tard,
il créait le Décathlonien et la Gagnante pour le stade olympique
de Berlin.
À partir de ce
moment-là, tout alla très vite : en 1937, comme juré, il fut responsable
aussi bien du choix des œuvres d’artistes allemands présents à l’Exposition
universelle de Paris que de la section dédiée à la sculpture au sein de la Grande
Exposition de l’art allemand (Große Deutsche Kunstausstellung) à Munich. En
adhérant au parti du NSDAP la même année, il eut accès au cercle restreint des
dirigeants nazis. Après avoir achevé les statues de la cour d’honneur de la
chancellerie du Reich intitulées Wehrmacht et Parti, il
obtint les faveurs d’Hitler devant son concurrent Josef Thorak, qui avait pu
encore réaliser le programme de sculpture du Pavillon allemand à l’Exposition
internationale de Paris. Le Führer anoblit le sculpteur en lui déclarant :
« Jeune homme, à partir d’aujourd’hui vous ne travaillerez plus que pour
moi ![1]. » Ce qu’il fit d’une manière si brillante que Staline lui proposa en
1946 de travailler dorénavant pour lui ; on prétend que Breker aurait
décliné cette offre en répondant qu’une dictature lui suffisait [2]. Le statut
« d’artiste irremplaçable » qu’on lui décerna et qui le dispensa du
service militaire est significatif du rang qui fut accordé à Breker par le
régime nazi [3]. Il était encore plus important qu’il puisse « continuer à
développer son œuvre imperturbablement en suivant la volonté du Führer, même
dans les circonstances difficiles de la guerre », alors que la création
architecturale avait dû être réduite de manière drastique à cause de la guerre,
comme Speer le soulignait en 1944 [4].
Si un artiste a pu
bénéficier de privilèges aussi considérables et obtenir un tel soutien matériel
dans un régime totalitaire, c’est qu’il devait jouer un rôle déterminant dans
la propagande culturelle. Mais quelle image d’Arno Breker a-t-on créé sous le
Troisième Reich ? Comment son œuvre et sa conception artistique ont-elles
été mises en scène, et quel message politique l’artiste d’État devait-il
transmettre au public à l’intérieur et à l’extérieur des frontières de
l’Allemagne ? Afin de répondre à ces questions, nous devons d’une part
nous tourner vers la petite ville du Brandebourg, Wriezen, où se trouvaient de
juin 1941 à la fin de la guerre les Steinbildhauerwerkstätten Arno Breker
GmbH (ateliers de sculpture sur pierre Arno Breker S.A.) : il
s’agissait d’une entreprise d’État intégralement rattachée à l’Inspection
générale de la construction dirigée par Speer qui, sous l’égide de Breker,
réalisa les commandes pour le Nouveau Berlin et le site du congrès du parti à
Nuremberg. D’autre part, nous analyserons les rôles joués respectivement par
les arts visuels modernes de la photographie et du cinéma dans la mise en scène
de l’artiste et de son art.
Les ateliers de
sculpture sur pierre Arno Breker S.A.
Penchons-nous d’abord
sur la petite ville de Wriezen-sur-l’Oder, où se trouvait durant le Troisième
Reich un lieu de production artistique qui ressemblait davantage à une grande entreprise
industrielle qu’à un atelier d’artiste classique. En effet, Speer et
Hitler avaient aménagé pour Breker des conditions de travail optimales et
avaient mis à sa disposition des moyens immenses, afin qu’il puisse mener à
bien le gigantesque programme de sculptures monumentales prévues pour la
nouvelle Germania. Le montant de la commande s’élevait à 27 millions de
Reichsmark et Breker reçut un salaire annuel d’un million de Reichsmark
jusqu’en avril 1945, ainsi que le solde de travaux terminés d’une valeur de 9,1
millions de Reichsmark. Sur le site spacieux se trouvaient différents hangars
et entrepôts, plusieurs maisons et baraquements pour les apprentis, des
ateliers de forge et de menuiserie, une fonderie installée par l’entreprise Preussag
AG, des zones pourvues de grues et même une ligne de chemin de fer avec une
locomotive et des wagons, ainsi qu’un port sur le canal de l’Oder. Par
ailleurs, Breker pouvait faire appel à une équipe d’environ 50 ouvriers et
spécialistes – parmi ceux-ci on trouvait des travailleurs forcés
originaires de France, d’Italie et d’Union Soviétique. Et bien qu’il fût
interdit de couler du métal dans le Reich depuis 1940 en raison du manque de
matière première, Breker eut la possibilité de faire fondre ses sculptures à
Paris chez le fondeur de Rodin – Eugène Rudier [5].
Les ateliers de sculpture d’Arno Breker prouvent donc la puissance de
l’économie national-socialiste – techniquement sophistiquée,
professionnellement organisée, à fort capital et efficace. Il s’agissait d’un
système d’ateliers complexes et différenciés, que l’on peut séparer selon la
terminologie de Daniel Buren en un « lieu de production », un
« lieu de diffusion » et une « gare de triage » [6]. Si l’on
observe l’atelier de Breker d’un point de vue actuel, on constate que les
principes qu’il appliquait correspondent à la forme de travail que l’on
retrouve aujourd’hui chez Olafur Eliasson et Jeff Koons – à savoir l’outsourcing :
la division du travail et l’automatisation du processus de production.
À quelques kilomètres
seulement de Wriezen, Breker vivait de manière féodale dans le domaine
seigneurial de Jäckelsbruch, qui avait jadis appartenu à Frédéric le Grand et
qu’Hitler avait offert à son sculpteur pour ses 40 ans‚ « en
reconnaissance de son travail créateur au service de l’art allemand » [7]. Alors que
le château fut détruit à l’époque de la RDA, le bâtiment abritant son atelier
construit par Friedrich Tamms est resté intact jusqu’à présent. Dans
la quiétude de ce lieu, Breker développait ses idées et dessinait ses projets,
qui étaient ensuite réalisés dans les ateliers de Wriezen.
À la lumière des
événements
Lorsque l’on
feuillette les mémoires de Breker intitulées Im Strahlungsfeld der
Ereignisse (À la lumière des évènements), on découvre plusieurs
photographies de Breker à Wriezen et Jäckelsbruch. Même si ce sont au premier
coup d’œil des photos extraites de l’album familial, il s’agit en réalité
presque exclusivement de vues prises par les photographes de la Reichsfilmkammer
(Chambre cinématographique du Reich). Le Kulturfilm-Institut (Institut
du film culturel) avait également pour mission de faire l’apologie des artistes
contemporains. En réalité, les mass média – qui se veulent
« l’expression visible de la grandeur de notre culture » – ont
été employés à un niveau technique et esthétique très élevé pour représenter et
diffuser l’art de Breker [8]. En effet, nous pouvons avancer la thèse selon laquelle les figures de
nus héroïques de Breker ont été conçues en premier lieu pour leur
représentation médiatique et seulement en second lieu pour leur vision directe.
Grâce aux éclairages professionnels et aux chorégraphies utilisés dans les
films et les photographies d’Heinrich Hoffmann, de Leni Riefenstahl et de
Charlotte Rohrbach, leur langage expressif a été amplifié dans un sens
dramatique [9]
Suite à la parution
dans l’hebdomadaire Wochenschau de plusieurs reportages sur Breker,
Rohrbach tourna en 1944 un film documentaire de 13 minutes intitulé Arno
Breker – Harte Zeit, starke Kunst (Arno Breker. Les temps sont durs,
l’art résiste), que la censure qualifia « de haute valeur
culturelle » et « d’édifiant pour le peuple » [10]. Le message de propagande
était sans équivoque : les sculptures de Breker devaient servir à
endoctriner la population avec les prétendues vertus allemandes de bravoure et
d’esprit de sacrifice – et ce justement au moment où la Seconde Guerre
mondiale était depuis longtemps perdue. Le film montre ainsi sous différentes
perspectives et à l’aide d’un éclairage théâtral la tête de la sculpture
intitulée Service de garde. Cette séquence est
accompagnée du commentaire suivant : « Je suis la force virile
incarnée. Je suis le courroux contre la lâcheté. Je hais l’ennemi de mon
peuple. Tu te dois d’être comme moi ». Immédiatement après, apparaît en
gros plan le portrait en buste d’Hitler, que Breker avait exécuté pour la
tribune d’honneur du site du congrès du parti de Nuremberg – sous-titré
par ces mots pathétiques : « Les temps sont durs. L’épée tranche
le destin des peuples. L’œuvre de l’artiste devient une confession
politique » [11].
Cette dernière phrase
condense l’énoncé central du film : tous les domaines de la vie
sociale – y compris donc l’art – doivent se soumettre à un objectif
politique supérieur. L’esthétique du nouveau genre humain idéal, dont les
racines remontent à l’Antiquité, correspond aux vertus allemandes
contemporaines. D’une manière typique pour l’époque, le commentaire souligne
qu’il ne s’agit pas d’une position esthétique individuelle, mais que « l’esprit
des temps nouveaux » souffle au travers des œuvres et que le film
montre « la conversion du message purement artistique en un message
politique » [12]. Pour illustrer la congruence entre devoir artistique et devoir politique,
on montre finalement au spectateur la genèse du relief intitulé Camaraderie – du premier croquis au fusain en passant par le bozzetto
en terre, qui semble déjà briller comme du bronze, jusqu’à sa reproduction
agrandie en plâtre, sur laquelle vient se superposer finalement le relief de
bronze achevé. Ici aussi le commentaire martial de la voix off explique :
« Ainsi naît une œuvre, qui glorifie les biens les plus précieux de notre
époque : engagement de la vie concentré dans un simple mot au sens
fort : la camaraderie » [13].
La combinaison de
l’image animée et du discours idéologique révèle que le film ne devait pas
seulement donner vie, pour ainsi dire, aux sculptures monumentales de Breker,
elle confirme aussi l’hypothèse selon laquelle, de toute évidence, celles-ci
ont été conçues dès le départ en vue de leur mise en scène médiatique. Les
médias imprimés utilisèrent également de manière ciblée le concept esthétique
selon lequel le corps réel et l’artefact semblent s’enchevêtrer. Car l’artiste
et ses œuvres firent non seulement l’objet d’une diffusion massive au travers
d’expositions, de catalogues, de cartes postales et d’articles dans les revues
d’art comme Die Kunst im Deutschen Reich, mais ils furent aussi omniprésents
dans la presse politique et généraliste. Ainsi le quotidien Der Völkische
Beobachter titra le 4 février 1943, jour de la défaite de Stalingrad :
« Sie starben, damit Deutschland lebe » (Ils sont morts pour
que l’Allemagne vive !). L’article de couverture était illustré d’une
photographie du relief de Breker, La Vengeance, réalisé par Charlotte
Rohrbach. Ses prises de vue témoignent de manière frappante à quel
point seules une dramaturgie précise et une chorégraphie des médias visuels permettent
aux sculptures de Breker de déployer toute leur présence signifiante.
Notre perception des
œuvres de Breker est en grande partie déterminée par le cadrage, la position de
l’œil et la perspective choisis par l’appareil photo. Puisque la plupart des
photographies, en particulier celles des figures masculines, se caractérisent
par une vue en contre-plongée marquée, notre regard est automatiquement guidé
du bas vers le haut, suggérant même pour les plus petites sculptures une
dimension monumentale. Cette stratégie de supériorité et de domination
s’exprime aussi dans le fait que le socle est intégré la plupart du temps dans
l’image, afin de souligner la position privilégiée de la sculpture au sein de
la propagande national-socialiste. Un critique a écrit à propos de L’Apollon
olympique, photographié par Walter Hege, que l’on devait le photographier
en légère contre-plongée : « Si l’on regarde sa tête seulement à hauteur
d’yeux, apparaît alors un visage d’adolescent de plus en plus mince,
relativement pensif », mais si on le regarde « vraiment » par en
dessous, la vision d’un « Dieu héroïque » s’impose à nous [14]. En ce
sens, on comprend que la mise en scène photographique de la sculpture
national-socialiste dans les journaux grand format comme Die Kunst im
Deutschen Reich guidait manifestement le comportement soumis que le
spectateur devait afficher à l’égard de l’architecture monumentale fasciste
dans laquelle s’élevaient les sculptures de Breker. En fin de compte, la sculpture
monumentale avait pour premier devoir de soutenir l’architecture comme symbole
de l’État, dans le cadre du décret de 1934 sur l’art associé à l’architecture
et à l’espace public.
Un autre moyen de la
mise en scène photographique servait à illustrer le fait que la sculpture
monumentale était au service de l’État et du parti : l’impression de
sublime, de supériorité évoquée par la perspective et le cadrage est encore
renforcée dans les photographies au moyen du fond et d’un éclairage raffiné. Car,
la plupart du temps, les sculptures surgissent d’un espace sombre, baignant la
scène d’une sorte d’aura. Dans la mesure où une lumière de contre-jour tombe
souvent par le haut sur leur corps immaculé, l’illusion se trouve renforcée que
les sculptures sont elles-mêmes source de lumière.
Le Phidias moderne
Cependant,
les images et les mass médias modernes de la propagande culturelle nazie n’ont
pas seulement mis en scène les œuvres de Breker, mais aussi l’artiste lui-même.
Dans les images fixes et animées, Breker apparaît tout en blanc, dans des poses
théâtrales, tel un Pygmalion insufflant la vie à ses sculptures. Le
jeu raffiné du montage et des fondus enchaînés donne l’impression qu’il
travaille très vite, comme si l’œuvre d’art se générait d’elle-même ; dans
un extrait de film, on peut ainsi entendre cette phrase : « de
manière presque imperceptible, les morceaux d’argile prennent la forme de la
musculature et s’assemblent pour constituer la peau » [15]. Le cinéma et la
photographie transforment Breker en un artiste destiné, par ses compétences
extraordinaires, à représenter les modèles héroïques du régime
national-socialiste.
Il était pour ses
contemporains l’incarnation du sculpteur classique, qui ne respectait comme nul
autre l’injonction à puiser son inspiration dans le style antique pour créer un
art nouveau. L’art classique était interprété sous le Troisième Reich, moins
comme une phase historique de l’Antiquité grecque, que comme un phénomène supra-historique
subordonné à un idéal racial. Dès 1934, lors du congrès du parti, Hitler avait
ainsi défini sa conception de l’art classique déterminée par la race :
« Si
l’hellénisme a trouvé son modèle déterminé pour la reproduction de l’homme et
de la femme, ceci ne doit pas être vu seulement comme une forme maniériste à la
grecque, mais surtout comme quelque chose de juste. Car dans cette
représentation [classique], on retrouve non seulement une particularité
conditionnée par la race, mais aussi la maîtrise propre à cette race de la
composition absolument juste du corps de la femme et du corps de l’homme » [16].
Quand Breker adapte
l’art classique, il ne suit donc pas le concept winckelmannien de l’imitation,
mais une idéologie raciale : ses sculptures monumentales devaient
contribuer à créer l’homme nouveau allemand.
C’est dans les mêmes
conditions que les historiens de l’Antiquité acquis au nazisme ont redéfini le
mythe antique de la création et le concept de génie. D’après le livre de Hans
Rose paru en 1937, sous le titre Klassik als künstlerische Denkform des
Abendlandes, l’« essence du génie » apparaît toujours après une
phase de déclin, de subjectivisme et de crise culturelle, afin de rétablir un
lien créateur d’unité entre le peuple et l’art : « Aussi, il
appartient aux secrets du génie de ne pas produire des caprices subjectifs,
mais d’exposer les sentiments qui émeuvent la collectivité. C’est dans cette
mesure que l’individu génial est en fin de compte le porte-parole de
l’ensemble » [17]. Deux sculpteurs de génie, l’un dans la mythologie antique et l’autre
dans l’histoire antique, se trouvaient au cœur des controverses scientifiques
orchestrées par le régime national-socialiste : Pygmalion et Phidias. La
« mission » du premier consistait à « former d’une manière
savante et prophétique l’image de sélection et l’idéal de l’homme allemand au
sang pur, conscient et visionnaire », d’après l’article de Hans Bodenstedt
Pygmalion – ein Gleichnis paru en 1942 dans la revue Zucht und
Sitte. Schriften zur Neuordnung unserer Lebensgesetze et illustré de
photographies de la statue d’Anadyomene par Fritz Klimsch [18]. Mais le
sculpteur qui incarnait dans le discours du Troisième Reich l’idée antique d’un
sculpteur de génie dépassant le cadre individuel et temporel est Phidias. D’une
part, les archéologues consacraient Phidias comme l’artiste classique, dont les
sculptures n’auraient pas seulement contribué à « rendre présent
l’éternel », mais aussi à « élever brillamment le présent ».
Quand l’archéologue Bernhard Schweitzer parlait à propos de ses sculptures pour
le Parthénon d’une « évolution stylistique dépassant les époques »
qui reposait sur une « force artistique uniforme portant et
dirigeant le tout », il lui paraissait évident de comparer Breker à un
maître tel Phidias dans son grand atelier [19]. D’autre part, lorsque les archéologues soulignaient l’étroite
collaboration entre Périclès et son sculpteur Phidias autour du Parthénon, les
lecteurs pensaient évidemment à celle qui existait entre leur Führer et Breker,
ainsi qu’au classicisme de la reconstruction ordonnée par Hitler, en septembre
1936, de Berlin comme capitale du Reich allemand. Par ailleurs, un article au
titre programmatique, « L’atelier d’État », paru dans la revue nazie Signal,
plaçait Breker dans la tradition de Phidias et Michel Ange, qui avaient mis
leur créativité au service de leurs commanditaires publics [20].
Le voyage artistique d’Hitler
Une
visite en particulier illustre combien il était important pour Hitler
d’apparaître en public en compagnie de son sculpteur d’État, et de lui demander
conseil en matière d’art et d’histoire de l’art. Avant de marcher sur Paris à
l’été 1940, Hitler, alors au sommet de son pouvoir, ne souhaita pas défiler
triomphalement dans la capitale française en passant sous l’Arc de Triomphe, à
la grande surprise de son état-major et de certains de ses
historiographes ; il entreprit uniquement une visite d’un jour dans la
capitale française, quasiment incognito. Il voulait expressément que
Speer et Breker le guident comme un cicérone. Avant la signature de l’armistice
de Compiègne, il les avait déjà fait venir à son quartier général de
Bruly-le-Pêche afin de leur présenter ses projets : « Je vous donne
rendez-vous à Paris [...]. Je n’y entrerai pas avec des généraux. J’y entrerai
avec mes artistes » [21]. Le 23 juin au matin, les deux artistes guidèrent donc Hitler dans la
métropole de la culture. Le programme des visites, consigné par le
cinéma et la photographie, commença par une visite de l’Opéra Garnier au cours
de laquelle Hitler étonna ses accompagnateurs par ses connaissances historiques
du bâtiment. Puis le dôme des Invalides, où il resta longtemps devant le
sarcophage de Napoléon, le Panthéon et le Trocadéro, d’où il vit la Tour Eiffel
et l’Arc de Triomphe, qui l’impressionna alors qu’il trouva le Sacré Cœur
affreux. Cette première et unique visite d’Hitler à Paris fut pour lui un
évènement fondamental qui accéléra l’embellissement de la capitale du
Reich : « Paris n’était-elle pas une belle ville ? Mais Berlin
doit devenir encore plus belle ! Je me suis souvent demandé si l’on ne
devait pas détruire Paris, mais quand nous aurons terminé Berlin, Paris ne sera
plus qu’une ombre » [22]. Le 25 juin, il signa le décret attribuant à Berlin « dans les
plus brefs délais, par son réaménagement architectural, le statut de capitale
d’un nouveau Reich – statut qui lui revient par la grandeur de notre
victoire » [23]. Speer reçut l’ordre d’achever cette entreprise gigantesque avec Breker
avant 1950, date à laquelle Berlin devait être renommée Germania à
l’occasion de l’Exposition universelle.
Lorsque la grande
exposition Breker eut lieu à l’été 1942 à l’Orangerie – dans la mise en
scène de la propagande culturelle de Goebbels –, le ministère de la
Propagande insista fortement pour mettre en valeur les effets politiques et
culturels de l’art de Breker [24]. C’est ainsi que furent diffusées des photographies montrant Breker
accompagné de la direction politique du régime de Vichy, mais aussi
d’intellectuels et d’artistes français. Analysons maintenant plus en détail
l’aspect des rencontres internationales – il nous faut pour cela
retourner dans le Brandebourg.
Jäckelsbruch, lieu de rencontres culturelles
Tandis
que Breker apparaissait à Paris en uniforme, avec son manteau de cuir brun et
sa casquette de SS, autrement dit en membre officiel de la direction politique,
Rohrbach, Riefenstahl et Hoffmann le mettaient en scène habituellement en
artiste. Son atelier n’était pas seulement présenté comme un lieu de créativité
artistique, mais aussi comme le forum de la culture national-socialiste où
allaient et venaient les grands personnages de la vie politique et sociale.
C’est ainsi que Jäckelsbruch servit de coulisse pour les consultations
politiques, en particulier entre l’Allemagne et la France – par exemple
entre Speer et Jean Bichelonne en 1943, lors de la contribution de l’industrie
française à l’industrie de guerre allemande. Parmi les visiteurs réguliers se
trouvaient, outre l’ambassadeur français Georges Scapini, l’écrivain Abel
Bonnard, membre du cabinet Laval. Ministre de l’Éducation nationale, celui-ci
faisait partie des ultra-collaborationnistes qui adhérèrent à l’antisémitisme
et à l’anticommunisme radical d’Hitler et rêvèrent d’un fascisme européen.
Mais les artistes et
les intellectuels du pays et de l’étranger se donnèrent aussi rendez-vous à
Jäckelsbruch. C’est ainsi qu’eurent lieu dans le domaine seigneurial des
concerts de Wilhelm Kempff ou d’Alfred Cortot par exemple, ainsi que de
l’orchestre de chambre philharmonique de Berlin. Outre la visite de
l’architecte finlandais Alvar Aalto en 1942, il faut surtout citer la visite
d’une délégation d’artistes français constituée d’André Derain, Cornelis Van
Dongen, Maurice de Vlaminck et Despiau au printemps 1942 ; cette visite
eut lieu à l’initiative des responsables parisiens du service de la propagandeet de l’Institut allemand – au sein duquel Breker joua un rôle
déterminant. Les artistes firent en effet une étape à Munich – où ils
visitèrent la Grande exposition de l’art allemand dans la Haus der
Deutschen Kunst (Maison de l’art allemand) –, puis à Vienne, Nuremberg,
Dresde et enfin à Berlin : ils y admirèrent la chancellerie et le stade
olympique. Le voyage culmina dans la visite de l’atelier de Breker à Berlin,
Wriezen et Jäckelsbruch. Les photos qui nous sont parvenues montrent combien
les artistes français furent impressionnés, voire admiratifs devant la tête
démesurée de Wagner et les autres grandes sculptures de Breker qui les
entouraient.
La reproductibilité technique de l’œuvre d’art
Dans
son célèbre essai écrit en 1936, sous la pression de l’ascension des deux
grands régimes totalitaires européens, Walter Benjamin constate que « la reproduction
mécanisée de l’œuvre d’art modifie la façon de réagir de la masse vis-à-vis de
l’art ». Si jusqu’ici l’œuvre d’art unique « n’avait pu s’offrir qu’à
la contemplation d’un seul ou de quelques-uns », l’art du XXe siècle – en particulier le cinéma – est devenu « l’objet d’une
réception collective » [25]. Au vu des réflexions de Benjamin sur la théorie des médias, la
symbiose entre le cinéma et la photographie d’une part, la sculpture
monumentale de Breker d’autre part paraît évidente. Le regard et la
visualisation des nouveaux médias semblent être quasiment inhérents aux
sculptures de Breker. C’est seulement le cinéma et la photographie – donc
la mise en scène par les mass médias – qui font de celle-ci un vecteur de
signification esthétique et politique. On se rend compte de cette puissance
iconographique des sculptures de Breker quand on sait que peu d’entre
elles ont été érigées dans leurs dimensions monumentales in situ, la
guerre ayant fortement limité la transformation architecturale et urbaine de
l’Allemagne. En même temps, les images fixes et animées ont non seulement
véhiculé une image de Breker qui correspondait à la façon dont il se voyait
lui-même en tant qu’artiste, en Phidias moderne, mais elles ont aussi rendu
visible la revendication politique du pouvoir et l’image raciale de l’homme
propres à l’élite culturelle national-socialiste, dont Breker faisait lui-même
partie.
Dans
ses conversations avec Eckermann, Goethe a décrit le destin d’un artiste
d’État : « Si un artiste veut agir politiquement, il doit
s’abandonner à un parti ; et s’il le fait, il est perdu en tant que
poète ; il doit […] dire adieu à sa liberté de pensée» [26].
Martin Schieder
(Universität Leipzig)
Traduction : Aymone Nicolas
Je remercie vivement Karl Stamm pour ses conseils précieux.
[1] Dagmar Wittmers,
Arno Breker. Deutsche Lebensläufe,
Saarländischer Rundfunk 2002, Cassette VHS, Édition Marco, Bonn, 2003,
témoignage d’Arno Breker : « Junger Mann, ab heute arbeiten Sie nur
noch für mich ! »
[2] Anonym, « Breker.
Lebender Leichnam. Memoiren »,
Der Spiegel, n 53, 1970 (28
décembre 1970), p. 80.
[3] Magdalena Bushart,
« Skulptur und Macht. Einführung in die Problematik der
Ausstellung », dans :
Skulptur und Macht. Figurative Plastik im
Deutschland der 30er und 40er Jahre (cat. exp., Berlin, Akademie der
Künste; Düsseldorf, Städtische Kunsthalle), Berlin, 1983, p. 10. Voir Jonathan
Petropoulos, « From seduction to denial. Arno Breker’s engagement with
National Socialism », dans Richard A. Etlin [dir.],
Art, Culture, and
Media under the Third Reich, Chicago, 2002, p. 205–229 ; Peter Chametzky,
Objects as History in Twentieth-Century German
Art : Beckmann to Beuys, Berkeley, 2010, p.
136 ss.
[4] Albert Speer, « Vorwort », dans :
Arno
Breker (cat. exp., Potsdam, Garnisonmuseum Lustgarten), 1944, s.p.
[5] Afin de gagner en
productivité et en efficacité, Breker avait mis au point une sorte de procédé
de préfabrication : il réemployait des moules des différentes parties de
corps, ce qui explique le caractère stéréotypé et uniforme de ses sculptures.
[6] Daniel Buren,
« Fonction de l’atelier », 1971, dans : id.,
Les écrits 1965–1990, Bordeaux, 1991, 4 vols, tome I, p. 195 ss.
[7] Cité d’après Magdalena Bushart, « Breker – Kunstproduzent im Dienst
der Macht », dans :
Skulptur und Macht. Figurative Plastik im
Deutschland der 30er und 40er Jahre (cat. exp., Berlin, Akademie der
Künste; Düsseldorf, Städtische Kunsthalle), Berlin, 1983, p. 179–182, p.
181 ; voir Jonathan Petropoulos,
The Faustian Bargain. The Art World in Nazi
Germany, Londres, 2000, p. 230 ss. Breker disposait également d’un atelier
et d’une villa à Berlin-Zehlendorf.
[8] Cité d’après Klaus
Behnken [dir.],
Inszenierung der Macht. Ästhetische Faszination im
Faschismus, Berlin, 1987, p. 175. Voir Silke Wenk, « Volkskörper und
Medienspiel. Zum Verhältnis von Skulptur und Fotografie im Deutschen
Faschismus »,
Kunstforum international, n 114, 1991, p.
226–235.
[9] Notons ici que Rodin
– le premier artiste qui a su utiliser le média photographique de manière
systématique pour assurer une large diffusion à ses œuvres – a été un
grand modèle pour Breker durant ses années parisiennes.
[10] « Arno Breker.
Harte Zeit, starke Kunst », régie : Arnold Frack et Hans Cürlis,
production Riefenstahl-Film GmbH, 13 minutes, 359 m (en 35 mm), N/B,
censure : 18 octobre 1944.
[11] Cité d’après Reiner
Ziegler,
Kunst und Architektur im Kulturfilm 1919–1945, Constance,
2003, p. 145 : «
Ich bin die geballte
Manneskraft. Ich bin der Grimm gegen das Feige. Ich hasse den Feind meines
Volkes. Du müßtest sein wie ich. […] Die Zeit ist hart. Das Schwert entscheidet
die Lebensfrage der Völker. Das Werk des Künstlers wird zum politischen
Bekenntnis ».
[12] Cité d’après Reiner
Ziegler,
Kunst und Architektur im Kulturfilm 1919–1945, Constance,
2003, p. 145 : « […] dieser Geist der neuen Zeit » ; voir
Birgit Bressa,
Nach-Leben der Antike. Klassische Bilder des Körpers in der
NS-Skulptur Arno Brekers, doctorat, [université de] Tübingen, 2001, p. 62.
[13] Cité d’après Reiner
Ziegler,
Kunst und Architektur im Kulturfilm 1919–1945, Constance,
2003, p. 146 : «
So entstand eine Schöpfung, die
höchste Güter unserer Zeit verherrlicht : Einsatz des Lebens gesammelt in
dem schlichten und großen Wort‚ Kameradschaft’ ». Camarades,
l’une des sculptures nazies les plus souvent reproduites, devait orner à
l’origine l’un des bâtiments de l’axe magistral Est-Ouest de Berlin. Le moulage
en plâtre de 5 m de haut (qui devait mesurer 10 m une fois achevé en bronze)
fut exposé lors de la grande exposition d’art allemand à Munich en 1940.
[14] Bernhard von
Tieschowitz, « Die Photographie im Dienste der kunstgeschichtlichen
Forschung », dans :
Festschrift Richard Hamann zum 60. Geburtstag.
29. Mai 1939, überreicht von seinen Schülern, Burg bei Magdeburg, 1939, p.
151–163.
[15] Cité d’après Birgit
Bressa,
Nach-Leben der Antike. Klassische Bilder des Körpers in der
NS-Skulptur Arno Brekers, doctorat, [université de] Tübingen, 2001, p.
56 : «
Fast unmerklich glätten sich die Tonteile
zur Muskulatur und schließen sich zur Haut zusammen ».
[16] Cité d’après Klaus Backes,
Hitler und die Bildende
Kunst, Cologne, 1988, p. 96 : « Wenn das Griechentum für den Mann und das Weib seine
bestimmte künstlerische Wiedergabe fand, dann ist dies nicht nur etwa als
manieriert griechisch anzusehen […], sondern darüber hinaus […] richtig. Denn
in dieser Darstellung lebt sich nicht nur eine bestimmte rassisch bedingte Eigenart
aus, sondern die dieser Rasse zu eigene Einsicht in die absolute Richtigkeit
der Gestaltung des Körpers der Frau und des Körpers des Mannes ». Dans son livre paru en 1940 et
intitulé
Die Deutsche Plastik der Gegenwart, Bruno E. Werner
souligne que les œuvres d’art, d’après l’idée de race nordique et le modèle
antique, réunissent la beauté du corps humain telle que la conçoit un
gouvernement visant à la purification des masses, et l’expression d’une
vitalité supra-personnelle qui correspond à un peuple puissant.
[17] Hans Rose,
Klassik als künstlerische Denkform des
Abendlandes, Munich, 1937, p. 132 : « Andererseits gehört es aber zu den Geheimnissen des
Genies, daß es nicht subjektive Launen erzeugt, sondern daß es zum Exponenten
derjenigen Gefühle wird, die die Allgemeinheit bewegen. Insofern ist der
geniale Einzelne schließlich doch Sprecher für das Ganze
».
[18] Hans Bodenstedt,
« Pygmalion – ein Gleichnis »,
Zucht und Sitte. Schriften
zur Neuordnung unserer Lebensgesetze, vol. 2, 1942, p. 29 : «
Aufgabe […], das Auslesebild, das Ideal des Deutschen Menschen
artreinen Bluts wissend und seherisch zu gestalten »;
cité d’après Silke Wenk, « Volkskörper und
Medienspiel. Zum Verhältnis von Skulptur und Fotografie im Deutschen Faschismus », Kunstforum international, n 114, 1991, p. 226–235, p. 231.
[19] Bernhard Schweitzer,
« Um Pheidias », dans Helmut Berve [dir.],
Das neue Bild der Antike,
Leipzig, 1942, vol. I, p. 256–271, p. 268.
[20] Voir Anonyme, « Arno Breker. Sein Weg und Das Staatsatelier »,
Signal,
n 24, décembre 1942, s.p.
[21] Ces propos sont rapportés
dans le
Journal 1942–1945 de Jean Cocteau, éd. par Jean Touzot,
Paris, 1989, p. 128.
[22] Albert Speer,
Erinnerungen,
Berlin, 1970, p. 187.
[23] Décret d’Adolf Hitler
du 25 juin 1940; cité d’après Albert Speer,
Erinnerungen, Berlin,1970,
p. 192; voir Wolfgang Schäche,
Architektur und Städtebau in Berlin zwischen
1933 und 1945, Berlin, 1991.
[24] Voir Martin Schieder,
« Arno Breker », dans Thomas W. Gaehtgens, Mathilde Arnoux et
Friederike Kitschen [dir.],
Perspectives croisées. La critique d’art
franco-allemande 1870–1945, Paris, 2009, p. 342–351 et p. 566.
[25] Walter Benjamin,
Das
Kunstwerk im Zeitalter seiner technischen Reproduzierbarkeit (L’Œuvre d’art à
l’époque de sa reproductibilité technique) (1936), Francfort-sur-le-Main,
1977, p. 32–33.
[26] Johann Peter Eckermann,
« Gespräche mit Goethe in den letzten Jahren seines Lebens », dans:
id.,
Sämtliche Werke nach Epochen seines Schaffens Münchner Ausgabe, éd.
par Karl Richter, Munich, 1986, vol. 19, p. 460.