Centre Georges Chevrier
UMR 7366 - CNRS-uB
Sociétés et sensibilités
Territoires contemporains


Hommage à Pierre Lévêque
In memoriam Pierre Lévêque [1]
Jean-François Chanet
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RÉSUMÉ
MOTS-CLÉS
Mots-clés : Pierre Lévêque ; biographie ; histoire politique ; histoire rurale ; université de Bourgogne
Index géographique : France
Index historique : xxe siècle
SOMMAIRE

TEXTE

Ma collègue Frédérique Alexandre-Bailly, rectrice de l’académie de Dijon, et moi-même remercions la famille de Pierre Lévêque d’avoir accepté que fût rendu par ma voix à ce grand serviteur de l’éducation nationale, de l’enseignement supérieur et de la recherche, l’hommage académique qui lui est dû. Mais puisqu’il m’est permis de m’exprimer ici en tant que recteur de la région académique Bourgogne Franche-Comté et chancelier de l’Université, je dois d’emblée souligner que cette légitimité institutionnelle se double de motifs personnels et professionnels, bien antérieurs à ma prise de fonction, de saluer tout à la fois les services rendus par le professeur, l’œuvre de l’historien et les qualités de l’homme.

Le premier de ces motifs est peut-être d’avoir, comme lui, passé mes premières années dans une maison d’école. Son enfance à lui a eu pour cadre, jusqu’à l’âge de 8 ans, la mairie-école d’Izeure, dans la plaine de la Saône, où la classe des « grands » était dévolue à son père et celle des « petits » à sa mère. Dans le premier tome de ses Souvenirs du vingtième siècle [2], il évoque cette enfance qu’il qualifie de « très heureuse », un petit monde familier d’où émerge, avec une émouvante netteté, l’image de l’épicerie-mercerie, unique magasin d’un village qui en 1930 ne comptait pas 300 habitants, et la figure d’Augustine Bussière, dite « la Titine », la femme de ménage qui l’a gardé avant qu’il devienne, à quatre ans, l’élève de sa mère, et avec laquelle il a conservé des relations jusqu’à sa mort, dans les années qui furent celles de mon enfance à moi, où je fus gardé à mon tour au-dessus de la salle de classe où ma mère assurait le cours élémentaire première année.

Le deuxième lien entre nous est la fidélité que nous portions tous deux, par-delà la différence des âges, à Jacques Ozouf. Dans son cas, elle tenait aussi à la fréquentation ancienne d’un des amis les plus proches de Jacques et Mona Ozouf, François Furet. De quelques mois son cadet – François Furet était du 27 mars et lui du 3 juillet 1927, tandis que Jacques Ozouf avait un an de moins (8 septembre 1928) –, il avait en commun avec lui d’avoir été atteint de tuberculose au lendemain de la guerre. Après un séjour au sanatorium des étudiants à Saint-Hilaire-du-Touvet, dans l’Isère, il a adhéré au début de 1952 au Parti communiste français (PCF) à la cellule de la post-cure des étudiants, 4, rue Quatrefages à Paris (Ve) (Roland Barthes y avait séjourné pendant la guerre), cellule dont François Furet était l’un des animateurs, tandis que Pierre Lévêque avait été président à Saint-Hilaire en 1950-1951, puis vice-président à Paris l’année suivante de l’Association générale des étudiants en sanatorium (AGES) qui faisait alors partie de la minorité de gauche de l’Union nationale des étudiants de France (UNEF). L’un des mes plus chers souvenirs de Pierre Lévêque est celui de notre participation commune à l’hommage que Michelle Perrot a souhaité rendre à Jacques Ozouf, quelques mois après sa mort, dans son émission « Les Lundis de l’histoire », le 22 janvier 2007. Jacques Julliard était avec nous dans le studio de la Maison de la Radio et jamais je n’ai pu mesurer de façon plus poignante que ce jour-là la justesse du vers de Léo Ferré, « On oublie le visage et l’on oublie la voix », dans sa chanson Avec le temps. L’archiviste de l’émission avait en effet retrouvé un entretien où Jacques parlait de ses recherches sur les instituteurs, bien antérieur à l’accident vasculaire cérébral qui lui avait laissé des difficultés d’expression dont celles et ceux qui l’ont connu se souviennent. Aucun d’entre nous et pas même Mona, qui en fut bouleversée, ne put reconnaître sa voix ce jour-là.

Pierre Lévêque a évoqué, avec la pudeur et la précision qui étaient l’une des marques distinctives de sa personnalité d’historien et d’abord de son éducation, les travaux collectifs auxquels il lui avait été donné de participer, la grande enquête de Lire et écrire, bien sûr, au cours de laquelle il a mis en lumière les contrastes d’alphabétisation entre l’openfield de la Côte-d’Or et le bocage des arrondissements d’Autun et de Charolles, dans son chapitre intitulé « Problèmes de l’alphabétisation en Bourgogne sous la monarchie censitaire » [3], puis l’enquête sur les comportements politiques dans la France contemporaine, dite « les Rouges et les Blancs », entamée en 1977 et d’emblée fragilisée par l’accident de santé qui a frappé Jacques Ozouf cette année-là, tandis que lui-même soutenait, le 8 juin, dans la salle Liard de la Sorbonne, sa thèse de doctorat d’État, sur La Bourgogne de la monarchie de Juillet au Second Empire [4], devant un jury présidé par François Crouzet où siégeaient, autour de son directeur Louis Girard, les deux spécialistes de la Deuxième République qu’étaient mon maître Maurice Agulhon et Philippe Vigier, ainsi que François Caron. La liste de ces noms dit tout une époque et d’autres que moi, tout à l’heure, mes amis Jacqueline Lalouette et Jean Vigreux, y reviendront.

Cette époque est aussi celle où, dans le champ d’étude de prédilection de Pierre Lévêque, l’histoire politique, une histoire que l’on a pu qualifier par la suite d’histoire sociale et culturelle du politique, Jean Maitron, lui aussi fils d’un couple d’instituteurs, imprimait sa marque. Le directeur du Mouvement social que j’ai été avant d’être recteur de l’académie de Besançon se doit de rappeler les liens de Pierre Lévêque avec cette famille-là. Auteur d’un article intitulé « Libre Pensée et socialisme (1889-1939) » [5] dans le n° 57 du Mouvement social, important numéro spécial du dernier trimestre 1966, Église et monde ouvrier en France, introduit par René Rémond, Pierre Lévêque fut un correspondant actif du Maitron, c’est-à-dire du Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier. Je ferai miens les termes par lesquels Léon Strauss lui a immédiatement rendu hommage sur le site internet du « Maitron-en-ligne » : « Historien exceptionnellement aimable, attachant, coopératif, il a constamment manifesté son intérêt pour le DBMOMS. L’équipe du Maitron le salue, manifeste son estime pour son œuvre et sa reconnaissance [6]  ».

Il me reste encore à exprimer l’estime, la reconnaissance et même l’affection que lui porte un autre groupe, une autre société savante qui est aussi animée de fidélité militante, je veux parler de la Société d’études jaurésiennes (SEJ), non éloignée du précédent, certes, puisque Madeleine Rebérioux a été, après son maître Ernest Labrousse, un trait d’union entre les deux. Puisque j’ai eu l’honneur de succéder à Maurice Agulhon en tant que vice-président de la Société, et en accord avec son président, Gilles Candar, avec qui notre amie Jacqueline Lalouette souhaitait nous réunir encore autour de Pierre la veille de sa mort et qui regrette de ne pouvoir être à nos côtés aujourd’hui, je me dois de rappeler l’adhésion ancienne de Pierre à la SEJ, sa participation à ses assemblée générales, aussi constante que celle de Maurice Agulhon. C’était, au demeurant, celle d’un homme dont il faut redire la discrétion et la modestie, aussi grandes que ses qualités d’historien et ses vertus de professeur, dont ont bénéficié des générations d’étudiants de l’université de Bourgogne. Lecteur et utilisateur de son Histoire des forces politiques en France [7], parce qu’il est, lui aussi, un professeur modeste et consciencieux, donc particulièrement apte à distinguer les valeurs sûres des effets de mode, Gilles Candar lui a demandé, avec Jean-Jacques Becker, pour l’Histoire des gauches en France qu’ils ont dirigée ensemble, un chapitre sur « la gauche et l’idée révolutionnaire au xixe siècle » [8]. Très belle contribution et occasion de nous retrouver boulevard Raspail, en 2004, lors de la présentation de l’ouvrage. Il était donc tout naturel que Gilles pense à lui en 2008 pour notre comité d’honneur, ce qui lui a fait plaisir, comme il l’indique dans le second tome de ses mémoires [9].

Mon dernier mot sera pour dire, en tant que recteur de la région académique de Bourgogne Franche-Comté, non pas seulement combien Pierre Lévêque va nous manquer, mais, plus encore, le devoir de fidélité qui est le nôtre. Nous devons à sa mémoire, à ses convictions d’historien, de savant et de sage, de faire toujours prévaloir ce qui nous rapproche, nous unit, donc nous renforce. Quelle que soit par ailleurs la diversité de nos opinions, de nos appartenances, nous devons partager la même volonté de construire une Université de Bourgogne Franche-Comté qui illustre et renouvelle l’héritage que nous laissent le chercheur et le professeur, plutôt que de céder aux concurrences ou aux rivalités qu’il a connues en son xxe siècle. Pensons donc à lui aux étapes délicates de cette construction, efforçons-nous d’être dignes de son enseignement, cultivons entre nous, dans la confiance, la haute idée qu’il se faisait de notre métier et de ce qu’il faut bien appeler notre mission sociale et politique.

AUTEUR
Jean-François Chanet
Recteur de la région académique Bourgogne Franche-Comté
Recteur de l’académie de Besançon, chancelier des universités

ANNEXES

NOTES
[1] Texte initialement paru dans les Annales de Bourgogne, volume 90/3-4, 2018, p. 144-183.
[2] Pierre Lévêque, Souvenirs du vingtième siècle, tome 1, Jeunesse et formation d’un historien (1927-1963), Paris, L’Harmattan, coll. « Graveurs de mémoire », 2012.
[3] Pierre Lévêque, « Problèmes de l’alphabétisation en Bourgogne sous la monarchie censitaire », dans François Furet et Jacques Ozouf, Lire et écrire. L’alphabétisation des Français de Calvin à Jules Ferry, 2 vol., Paris, Éditions de Minuit, 1977, tome 2, p. 153-186.
[4] Pierre Lévêque, La Bourgogne de la monarchie de Juillet au Second Empire : méthodologie et statistiques, 5 vol., thèse de doctorat d’État sous la direction de Louis Girard, Université de Paris IV-Sorbonne, 1977, (x-1782, 443 p.)
[5] Pierre Lévêque, « Libre Pensée et socialisme (1889-1939). Quelques points de repère », Le Mouvement social, n° 57, octobre-décembre 1966, p. 101-141.
[6] Léon Strauss, « Lévêque Pierre, Georges » : http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article139508.
[7] Pierre Lévêque, Histoire des forces politiques en France, 3 vol., Paris, Armand Colin, coll. « U », tome 1, 1789-1880, 1992 ; tome 2, 1880-1940, 1994 ; tome 3, De 1940 à nos jours, 1997.
[8] Pierre Lévêque, « La gauche et l’idée révolutionnaire au xixe siècle », dans Jean-Jacques Becker et Gilles Candar (dir.), Histoire des gauches en France, tome 1, L’héritage du xixe siècle, Paris, La Découverte, 2004, p. 299-316.
[9] Pierre Lévêque, Souvenirs du vingtième siècle…, op. cit., tome 2, Carrière universitaire et action politique, p. 152.

RÉFÉRENCES

Pour citer cet article :
Jean-François Chanet, « In memoriam Pierre Lévêque » dans Hommage à Pierre Lévêque, Jean Vigreux [éd.], Territoires contemporains - nouvelle série [en ligne], 21 novembre 2018, n° 9, disponible sur : http://tristan.u-bourgogne.fr/CGC/prodscientifique/TC.html.
Auteur : Jean-François Chanet.
Droits : http://tristan.u-bourgogne.fr/CGC/prodscientifique/TC/credits_contacts.html
ISSN : 1961-9944

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