Laboratoire Interdisciplinaire de Recherche
"Sociétés, Sensibilités, Soin"
UMR 7366 CNRS-uB
Territoires contemporains


Éléments pour une sociologie du genre de la santé
Le boire caché des femmes et hommes alcooliques. Le genre sous la normalisation et la dissimulation
Nicolas Palierne
Résumé | Mots-clés | Sommaire | Texte | Auteur | Annexes | Notes | Références | Outils
RÉSUMÉ
Alors que la cachette est perçue socialement comme un trait général de l’alcoolisme, celle-ci peut basculer comme une spécificité de l’alcoolisme féminin. À partir d’une série de récits de vie et d’observations recueillies au sein d’un Centre de Soins de Suite et de Réadaptation en Addictologie, ce travail se concentre sur les discours de différenciation de genre mais aussi sur les pratiques liées à la dissimulation des alcoolisations. L’alcoolisation cachée reste la clé de voûte de l’ensemble des contradictions que comporte le système de représentations genrées sur l’alcoolisme. Aussi, il importe de mieux cerner dans les pratiques ce que l’on cache, comment on le cache, à qui l’on cache et où on le cache. La pluralité de la dissimulation n’est pas réductible à un boire solitaire au domicile à l’insu du regard de tous les autres, et qui serait le propre des femmes. La catégorisation binaire fait glisser tous les éléments les plus négatifs et pathologiques de l’alcoolisme en général vers l’alcoolisme féminin. L’alcoolisme dissimulé des hommes tend alors à disparaitre sous la normalisation de leurs pratiques d’alcoolisation.
MOTS-CLÉS
Mots-clés : genre ; alcoolisme ; dissimulation ; représentations genrées
Index géographique : France
Index historique : xxie siècle
SOMMAIRE
I. Introduction
II. Cacher : une disposition « essentiellement » féminine
1) Le boire alcoolique des femmes : privé, solitaire et clandestin ?
2) La (quasi) absence des femmes au bar comme symbole genré de la cachette
3) Cacher : élément pivot du régime de genre de l’alcoolisme
III. Ce que cacher veut dire : une analyse par les pratiques genrées
1) Effets de lieux, effets de genre : boire solitaire et boire en cachette
2) L’art des dissimulations masculines dans les consommations « socialisées »
IV. Conclusion

TEXTE

I. Introduction

Cacher est un stéréotype de l’agir alcoolique. La dissimulation des alcoolisations apparaît même comme une étape significative dans la carrière des personnes alcoolo-dépendantes (Gaussot, 2004, p. 76), au même titre que le déni de l’alcoolique. Alors que les pratiques de dissimulation cherchent à témoigner d’un certain contrôle sur les alcoolisations et à se maintenir dans une normalité [1], la découverte par l’entourage du faux-semblant précipite à l’inverse la transition vers l’identité sociale de malade alcoolique. C’est ainsi moins l’expérience subjective de la perte de contrôle sur ses consommations que les tentatives infructueuses pour la conjurer qui construisent socialement les personnes alcooliques : « il arrive que nous percevions la réaction de défense qu’a l’individu stigmatisé à l’égard de sa situation comme étant l’expression directe de sa déficience » (Goffman, 1975, p. 16).

Si la dissimulation est perçue socialement comme un trait général de l’alcoolisme, celle-ci peut pourtant basculer comme une spécificité de l’alcoolisme féminin (Membrado, 1994 ; Clément et Membrado, 2001 ; Membrado, 2006). Les différences de degré sur le recours à la cachette entre les femmes et les hommes se voient essentialisées dans un processus de différenciation hiérarchique du genre. La catégorisation binaire tend à faire glisser tous les éléments les plus négatifs de l’alcoolisme en général vers l’alcoolisme féminin. L’alcoologie a ainsi distingué, voire opposé, un alcoolisme masculin d’entraînement, convivial et festif, et un alcoolisme féminin plus problématique, caché, honteux et culpabilisé (Gaussot et Palierne, 2011). Si la pratique de dissimulation des alcoolisations reste la clé de voûte de l’ensemble des contradictions que comporte le système de représentations sur l’alcoolisme féminin, elle doit avant tout être analysée dans les pratiques genrées et situées des alcoolisations.

Mon travail de terrain s’appuie sur une approche socio-ethnographique menée durant 9 mois au sein d’un centre de soins de suite et de réadaptation en addictologie (CSSRA), plus couramment appelé « centre de postcure » : l’établissement était mixte et d’une capacité de 70 lits. Le matériel analysé ici est issu d’une série de récits de vie d’une durée moyenne de 3 heures réalisés auprès de 11 femmes et 23 hommes [2]. En adoptant une perspective réaliste [3] (Bertaux, 1997), les récits de vie ont été mobilisés en vue de reconstruire la carrière genrée des postcuristes. La reconstruction de cette carrière a notamment cherché à savoir si les hommes et les femmes perçoivent et expriment la même chose dans leurs symptômes associés à leurs alcoolo-dépendances, si leurs conduites d’alcoolisations entrainent des réactions sociales genrées, et si le recours aux soins se construit et est légitimé de la même manière. En élargissant des perspectives féministes anciennes (Ettore, 1986) à une approche relationnelle, il y a toujours et encore un intérêt à mieux comprendre comment le genre façonne la construction sociale de la maladie (Lorber, 1997) dans sa confrontation aux contrôles sociaux en matière d’addiction (Castel et Coppel, 1991).

Les postcuristes étaient interrogé-e-s sur leurs représentations des alcoolismes féminins et masculins. Cette forme de questionnement peut participer en elle-même à la production de discours de différenciation du genre, et cela n’a pas manqué. Mais en ayant en amont sollicité les postcuristes à me raconter leurs pratiques d’alcoolisation, non seulement la production de la différenciation devenait d’autant plus visible à ce moment de l’entretien, mais il m’était également possible de confronter leurs discours à leurs pratiques précédemment déclarées. Une analyse thématique par agrégation qualitative (Darmon, 2008) s’est concentrée dans une première partie sur les discours de différenciation de genre, puis dans une seconde, sur les pratiques de dissimulation des alcoolisations.

II. Cacher : une disposition « essentiellement » féminine

La distinction entre alcoolismes féminin et masculin s’entoure de discours qui cherchent sans cesse à maintenir leur opposition, comme à remettre celle-ci en question. Cette oscillation s’inscrit dans la confrontation des processus de différenciation de genre qui continuent d’opérer aujourd’hui, avec l’idée post-patriarcale d’une égalité entre les sexes qui serait « déjà là » (et qui participe à l’inverse à occulter les inégalités de genre qui perdurent). Les récits des postcuristes sont traversés par ces processus et marqués par les récurrences du « nous/on » opposé au « eux/elles » dès qu’il s’agit de comparer l’alcoolisme des hommes à celui des femmes.

Les oppositions du visible et de l’invisible, du public et du privé, sont souvent étroitement associées à l’opposition du masculin au féminin. Dans ce processus de différenciation, cacher y apparait comme la pratique qui spécifie le plus les femmes alcooliques. Cette distinction véhicule les images stéréotypées d’un boire masculin socialisé ayant lieu au bar, opposé à un boire féminin solitaire et clandestin au domicile.

1) Le boire alcoolique des femmes : privé, solitaire et clandestin ?

Bertrand est parmi ceux qui investissent le plus le discours d’une différence radicale entre l’alcoolisme de « la » femme et celui d’un homme, notamment du fait d’une alcoolisation plus cachée chez les femmes. Il assimile le fait de boire en cachette et le fait de boire chez soi, alors que les hommes peuvent plus facilement boire à l’extérieur du domicile.

Une femme alcoolique, c’est pas comme un homme alcoolique, c’est complétement différent. C’est plus caché chez la femme. Enfin, c’est ce que j’ai remarqué. Une femme ira plus facilement s’acheter sa bouteille au supermarché, pour la boire chez elle, en cachette, et nous on ira plus facilement au bistrot, où on n’en a rien à foutre de boire, à l’extérieur, dans la rue. Mais une femme, c’est pas pareil que nous.
(Bertrand, 58 ans, encadrant technique en insertion).

Nous avions déjà constaté (Gaussot et Palierne, 2010) comment cette différence relative, « les femmes boivent de façon plus cachée », pouvait devenir une caractéristique essentielle de la différence entre les sexes, au point de laisser à penser que seules les femmes cacheraient leurs alcoolisations. Ce constat rejoignait les analyses qu’avaient déjà dressées Serge Clément et Monique Membrado à partir d’une revue de littérature alcoologique consacrée à l’alcoolisme des femmes entre les années 1950 et 1980. La particularisation du boire féminin au travers de la cachette s’associait alors autant à une conception essentialiste et moralisatrice de La femme, qu’à l’état des rapports sociaux entre les sexes. Les deux registres d’explication n’étant pas exclusifs. Au contraire, on peut voir comment les rapports de domination qui avaient enfermé les femmes dans l’espace privé au cours du xixe siècle peuvent se redoubler en s’occultant pour traduire les contextes sociaux d’alcoolisation des femmes au foyer sous les traits du vice ou de la nature féminine. Plutôt que de considérer simplement que les femmes buvaient là où elles étaient, le boire des femmes au foyer devenait clandestin en étant affublé d’une intention de cacher. Il y avait aux yeux de Serge Clément et Monique Membrado une confusion stigmatisante entre le fait de boire seul et le fait de vouloir se cacher. « Une situation objective […] est traduite sous le registre de la dissimulation, comme si les femmes alcooliques se réfugiaient à l’intérieur de leur foyer pour boire, alors qu’on aurait pu supposer plus simplement qu’elles boivent là où elles sont, dans leur milieu de vie quotidienne » (Clément et Membrado, 2001, p. 9). La confusion stigmatisante renvoyait le boire solitaire des femmes au domicile au stéréotype de la femme éternelle et dissimulatrice.

Si on constate encore la permanence de l’équation domicile-solitaire-clandestin lorsqu’il s’agit de spécifier le boire des femmes, les récits recueillis insistent finalement surtout sur le double standard social et moral pour rendre compte de la pratique de cachette : l’asymétrie des jugements portant sur les devoirs maternels, l’esthétique et la sexualité féminines. Cette évolution peut s’expliquer à la fois par la diminution du nombre de femmes au foyer depuis le milieu du xxe siècle, par la réduction des écarts de sexe au sein de la population active [4] et le moindre recours à une pensée naturaliste pour justifier les différences hommes-femmes. Le double standard propre aux rapports sociaux entre les sexes conjugue alors deux principaux thèmes en apparence contradictoires dans les récits saisis. Le premier thème est celui d’un interdit différentiel qui continue de peser plus lourdement sur les femmes qui « boivent ». Le second touche à l’évolution sociale qui aurait amené à l’inverse les femmes à consommer de l’alcool « comme les hommes », sur le principe du revers de l’émancipation. Ainsi nos récits produisent à la fois un discours d’une égalité dans la différence, ainsi que des discours critiques ou complices à l’endroit du double standard de genre.

2) La (quasi) absence des femmes au bar comme symbole genré de la cachette

Monique et Stéphanie considèrent qu’il existerait une égalité quantitative entre les femmes et les hommes alcooliques qui serait occultée par une différence qualitative : le recours à la dissimulation. Monique estime qu’il y a aujourd’hui le même nombre de femmes qui « consomment » que d’hommes. Mais les femmes le feraient en cachette, en s’isolant : elles ne s’alcooliseraient pas dans les bars pour la grande majorité. Monique partage les désapprobations concernant l’ivresse ostentatoire et publique des femmes qui continue de faire scandale.

Si vous voulez, y a autant de femmes qui consomment que les hommes. Mais la femme le fait plus en cachette, se renferme sur elle-même. Elle ne se promène pas, enfin je ne sais… Y en a certaines, si, qui vont dans des bars. Mais les trois quarts, quand même, ne vont pas dans les bars. Elles se renferment chez elles. […] Elles ne vont pas s’exposer dans des bars, ou vraiment, ce sont des « olé-olé », qui vont aller danser sur une table.
(Monique, 69 ans, aide-soignante à la retraite)

L’égalité « cachée » est moins reliée chez Stéphanie à la dissimulation qu’à la plus grande difficulté des femmes pour « oser » faire des démarches de soins en alcoologie.

Je suis sûre qu’il y en a autant [de femmes que d’hommes alcooliques]. Y en a autant, ouais, ça c’est clair. Mais on n’ose pas déjà faire les démarches, ou euh, je veux dire, on peut se faire aider, comme moi. Moi, je suis restée deux ans et demi, je pensais même pas à me faire soigner ?
(Stéphanie, 34 ans, employée dans la distribution)

Pour Alain, l’égalité des sexes n’est pas encore réalisée, mais sur la voie de l’être. Il ironise dans un premier temps sur une future égalité de sexe-ratio dans les structures de soins. Alain reprend les discours de la fausse émancipation des femmes par une égalité dans l’alcool, et celui de la rançon de leur émancipation par une augmentation de leur alcoolisme.

Mais elles militent pour l’égalité, alors vous allez voir dans quelques années, y en aura autant ici [dans le CSSRA] [Rire]. Il ne faut pas militer pour n’importe quoi aussi [Sourire]. Hein ! C’est le revers de la médaille [Sourire].
(Alain, 59 ans, ouvrier à la retraite)

Alain cherche ensuite à tenir un propos qu’il veut plus sérieux : il y réaffirme un alcoolisme féminin « plus caché, secret » et « plus tabou » qu’il attribue au fait que les femmes manquent de liberté comparativement aux hommes.

Nan, mais c’est bien connu que l’alcoolisme des femmes est beaucoup plus caché, secret. Parce que les femmes n’ont pas la liberté qu’ont les hommes. […] Chez un homme, c’est normal qu’on picole, qu’on boive. C’est normal. Une femme, bon, si elle prend un verre, c’est bien, mais si elle trinque avec tout le monde, si elle en boit dix, tout le monde la regarde de travers.
(Alain, 59 ans, ouvrier à la retraite).

L’asymétrie du jugement porté sur les femmes qui s’alcoolisent jusqu’à l’ivresse dans les bars ou en public est justifiée dans nos récits par la transgression d’idéaux féminins. Les discours articulent alors deux visions stéréotypées qui semblent a priori contradictoires lorsqu’elles dissocient la beauté des femmes de leur attractivité sexuelle. D’un côté, les récits répètent l’idée qu’une femme qui boit n’est pas jolie et qu’une femme seule au bar est assimilée à une « pochtronne ». De l’autre côté, l’ébriété publique des femmes les étiquette dans la catégorie de « fille facile ». Stéphanie conjugue les deux représentations qui semblent pourtant antagonistes.

Moi, je ne vais pas seule au bar. Ça fait toujours, enfin c’est pas tâche, mais pochtronne, où les gens vous regardent, ils se disent : « Celle-là, dans trois verres, on peut l’accoster ».
(Stéphanie, 34 ans, employée dans la distribution)

La contradiction se lève toutefois dès lors qu’on appréhende la pluralité des femmes sous la vision essentialiste. Les étiquettes de « pochtronne » et d’« alcoolique » sont appliquées sur les femmes plus âgées, notamment celles qui portent physiquement les stigmates de leurs alcoolisations. Louis est celui qui explicite le plus l’opposition des jeunes filles associées au boire festif à la pochtronne plus âgée, repoussante et repoussée.

Nicolas Palierne : Par rapport aux femmes, vous disiez qu’on va les juger différemment. Donc c’était par rapport à la présence des femmes dans les bars ?
Louis : Chez les plus jeunes ça se fait, pour l’alcool festif. Mais sur des femmes qui ont mon âge et qui sont en train de picoler, là… [Il siffle]. Je le sens, enfin ça me met, je suis mal à l’aise. Même quand je picolais, j’étais mal à l’aise.
(Louis, 48 ans, cadre marketing au chômage)

L’âge et la nature du jugement esthétique porté sur la femme qui s’alcoolise seule au bar font varier les désignations. Elle peut tantôt se voir étiquetée de fille facile que les hommes chercheront à aborder, tantôt de pochtronne à rabrouer, ou encore de femmes à la sexualité critiquable. Si Bertrand peut évoquer facilement les insultes sexistes adressées aux femmes seules au bar, c’est aussi parce qu’il cherche à ne plus les partager par le biais d’une masculinité complice (Connell, 1995). Bertrand reproche à ces jugements de ne pas voir la femme derrière le verre, de ne pas voir les raisons qui l’amènent à consommer. Ces insultes catégorisent également ceux qui les professent : elles classent encore le bar comme un bastion de machisme, comme une « maison des hommes ».

Dans la société, on les juge différemment. Les femmes qui boivent, on les prend pour des salopes, des morues, des putes. […] Dans certains bars de L., une femme qui rentrait et qui commandait un demi, j’entendais : « Putain, celle-là, elle se fait pas chier ! » Alors qu’elle a autant le droit qu’un autre de boire un demi. […] C’est à dire que le mâle, il est un peu con. Mais il ne faut pas généraliser. […] Personnellement, ça ne me touche pas, ça ne me gêne pas. […] Un mec qui va dans les bars, c’est la coutume. On va taper le carton, on va dans le bar, c’est les hommes. On est un peu machiste sur les bords. […] Moi, je trouve ça d’un ridicule.
(Bertrand, 58 ans, encadrant technique en insertion)

L’avancée en âge expose également les femmes à la catégorie de mauvaise mère, tandis que les jeunes filles peuvent encore jouir de l’insouciance et des excès tolérés de la jeunesse [5].

Enfin, alors que les hommes insistent sur les regards de travers, sur les sanctions morales, sur les insultes adressées aux femmes alcooliques fréquentant les débits de boisson, Patricia rappelle que les risques de l’ivresse féminine ne sont pas seulement symboliques. Si elle-même peut fréquenter les bars pour s’alcooliser, elle déserte les lieux pour « se finir », dès lors que l’ivresse lourde l’exposerait à des risques plus grands de violences sexuelles. Patricia témoigne de la crainte partagée par les femmes des violences sexuelles dans l’espace public du fait d’un inconnu et des stratégies pour les éviter (Lieber, 2008).

Patricia : Les femmes, elles se cachent !
Nicolas Palierne : Est-ce que les hommes ne vont pas finir par se cacher aussi ?
Patricia : J’en connais pas beaucoup. Nan, j’en connais pas beaucoup. Vous verrez plus souvent un mec saoul à un bar, qu’une femme saoule à un bar. La femme, elle aura tendance à boire toute seule chez elle. Ou alors elle aura commencé au bar, mais elle ira se finir chez elle. Un homme, il va rester au bar jusqu’à se finir. Et puis comme ça a été repris, après il y a du danger pour elle. La femme, elle risque d’être violée, agressée. Un homme, pas. J’en ai pris des risques.
(Patricia, 42 ans, mère au foyer)

La pratique de la cachette tenue comme « essentiellement » féminine se symbolise par le discours partagé et répété de la quasi-absence des femmes alcooliques dans les bars. Le machisme des lieux suffirait à justifier à lui seul le fait que les femmes se cachent. Si la cachette convoque les nombreux stéréotypes de genre, elle est, avec le stigmate plus aggravé, l’une des pièces maitresses qui supportent l’ensemble du système de représentations qui entoure l’alcoolisme des femmes.

3) Cacher : élément pivot du régime de genre de l’alcoolisme

S’il convient de s’attarder sur les significations de la cachette, c’est parce qu’elle apparaît comme la clé de voûte de l’ensemble des contradictions que comporte le système de représentations sur l’alcoolisme féminin. Cacher constitue un élément pivot des processus à l’œuvre dans le régime de genre de l’alcool : le discours sur l’augmentation de l’alcoolisme féminin, la spécification et la stigmatisation du boire des femmes, et la normalisation du boire alcoolique des hommes.

La clandestinité du boire alcoolique des femmes permet d’appuyer la croyance, déjà présente au xixe siècle, selon laquelle le nombre de femmes alcooliques augmenterait. À l’inverse de toute proposition scientifique, l’affirmation d’une augmentation clandestine ne remplit pas les critères d’une possible réfutation. Et c’est ce qui en fait sa force idéologique, du côté des postcuristes comme du côté de l’équipe soignante.

Jacques : Moi, je suis depuis 22 ans dans les soins et c’est toujours les mêmes chiffres, 80-20 [80 % d’hommes-20 % de femmes présent-e-s dans les structures de soins] qui sont présentés. Et à chaque fois on nous dit que ça augmente [l’alcoolisme des femmes].
Infirmière : Mais les femmes se cachent, ce qui peut fausser les chiffres.
(Note d’observation de la réunion d’information consacrée aux femmes, à l’alcool et au syndrome d’alcoolisation fœtale)

Monique Membrado avait dès les années 1990 appelé à questionner la dichotomie sexuelle qui opposait l’alcoolisme de sociabilité des hommes à l’alcoolisme d’exclusion des femmes (Membrado, 1994). La cachette devient une différence hiérarchisée qui permet de stigmatiser les pratiques des femmes comme plus pathologiques. La dissimulation n’est plus appréhendée comme une réaction de défense, mais devient en elle-même une caractéristique psychopathologique (ou a minima une pratique immorale) qui concernerait spécifiquement les femmes alcooliques. Ce qui est perçu comme un « refus » des alcoolisations publiques se fait à son tour stigmate. Pourtant, la très faible fréquentation des bars par les femmes alcooliques ne peut se réduire à un signe pathologique, puisqu’elle peut répondre à une rationalité et à des logiques bien sociales. La quasi-absence des femmes dans les débits de boisson vise sans doute moins à cacher leur alcoolisme qu’à se protéger de ce contexte bien genré et de ses conséquences (regards, jugements, insultes, violences). Regrouper ainsi sous la catégorie de la cachette un ensemble de pratiques qui peuvent relever de la protection ou de la défense n’est pas neutre.

Enfin, parce que le processus de catégorisation binaire est nécessairement relationnel, il produit aussi ses effets sur l’alcoolisme au masculin. Côté hommes, la différenciation du genre tend à faire glisser les éléments de l’alcoolisme en général vers un retour à de simples alcoolisations masculines. Effet magique de la différenciation de genre, l’alcoolisme des femmes devient l’arbre qui cache la forêt de l’alcoolisme des hommes. En associant le boire alcoolique des femmes à un boire privé, solitaire et clandestin, les hommes semblent se conformer aux normes du boire ordinaire : leurs alcoolisations, même alcooliques, resteraient publiques, collectives et socialisées. Les récits masculins opèrent au moment de la comparaison un glissement discret de l’alcoolisme à l’alcoolisation des hommes. Dans cette assimilation, l’alcoolisme masculin s’apparente à une pratique culturelle qui appartiendrait à la tradition.

Un homme qui boit, c’est normal. […] On voyait pas souvent non plus de femmes, je dirais euh, alcoolisées, dans les bars. C’est clair. C’est flagrant. C’est rare. […] Mais peut-être par tradition aussi de, dans le temps, c’est à dire que les hommes, ben c’était comme ça. C’était comme ça. Point barre.
(Albert, 52 ans, ouvrier spécialisé)

Le « portrait de la femme alcoolique » (Clément et Membrado, 2001) qui perdure dans les récits de nos postcuristes permet aux hommes une double occultation. Il nous laisse penser que le régime de genre de l’alcool les protégerait de tout étiquetage, de tout regard de travers. Comme s’il n’y avait pas de place pour la déviance, la honte ou la culpabilité dans toutes les alcoolisations masculines. Mais le portrait leur permet aussi leur plus grand tour de passe-passe : il leur permet précisément de cacher qu’ils cachent eux aussi leurs alcoolisations, et finalement leur alcoolisme. Les hommes ne seraient-ils pas alors les plus grands dissimulateurs dès lors qu’ils prétendent avec force ne pas se cacher ? Le bar est en effet présenté comme un lieu-refuge qui les immuniserait de toute honte et culpabilité avec l’alcool, en leur offrant une transparence publique de leurs alcoolisations. Mais c’est sans doute aller un peu vite sur ce que cacher veut dire.

III. Ce que cacher veut dire : une analyse par les pratiques genrées

Replacer le sens des alcoolisations dans leur contexte permet de dissocier le clandestin d’avec le privé et le solitaire. De plus, l’analyse doit mettre davantage en évidence la pluralité qui traverse le groupe des femmes comme celui des hommes. Au regard de nos récits de pratiques, il apparaît que les hommes sous-déclarent leur pratique de cachette, tout comme ils surestiment leurs pratiques d’alcoolisation « socialisées » (comme le fait de ne pas boire seul, mais d’être le seul à boire). L’analyse des pratiques doit opérer une double opération de symétrisation et de spécification en appréhendant le genre de la cachette au sein des pratiques bio-réflexives contextualisées que sont les alcoolisations (Palierne, Gaussot et Le Minor, 2017).

Si le stéréotype du boire caché l’assimile à un boire solitaire et privé, la cachette reste profondément une pratique sociale et relationnelle, puisqu’elle implique la participation d’au moins un tiers [6]. La cachette engage un travail de gestion de l’information pour ne pas se voir discrédité-e (Goffman, 1975), dont il importe de savoir si elle résulte d’une réprobation directe ou d’une anticipation du stigmate (Link et Phelan, 2001). La mise en place et l’efficacité de ces stratégies ne sont pas dissociables de la composition et des réactions de l’entourage. La cachette exige un travail de discrétion et de leurre (Darmon, 2003, p. 199) (mensonge, faux-semblant, exclusion de certaines scènes sociales) portant sur les divers aspects des alcoolisations. On retrouve alors la triple dissimulation décrite par Ludovic Gaussot (2004, p. 75) : on se cache pour boire (visibilité sociale de l’acte de boire), on cache ce que l’on boit (visibilité sociale de l’approvisionnement) et on cache que l’on boit (visibilité sociale du rapport entretenu avec l’alcool).

1) Effets de lieux, effets de genre : boire solitaire et boire en cachette

Dans leur enquête sur les alcoolismes féminins (Berthelot et al., 1984), les auteur-es notaient que pour deux pratiques identiques, l’interprétation était néanmoins genrée. Ainsi pour une alcoolisation seul-e au domicile, la consommation des hommes serait solitaire et celle des femmes clandestine. Les récits des femmes postcuristes ne confirment pas tous, pour autant, l’assimilation androcentrique du boire solitaire, privé et clandestin. Stéphanie ne prête pas une intention de cacher à ses alcoolisations solitaires à son domicile, mais celle de s’assurer une « tranquillité ». Ses consommations ne sont pas décrites comme honteuses : Stéphanie cherche plutôt à se protéger des étiquettes de « fille facile » et de « pochtronne » en évitant une consommation « solitaire » au bar.

Nous [nous les femmes], c’est pas qu’on se cache, c’est que… Enfin je veux dire, moi, je ne vais pas seule au bar. […] Et puis moi, j’étais tranquille chez moi, devant Internet, je faisais autre chose, ça me convenait très bien.
(Stéphanie, 34 ans, employée dans la distribution)

Béatrice distingue le boire solitaire du boire caché, en nous rappelant que cacher est une pratique qui ne se comprend que de façon relationnelle.

Quand je suis accompagnée à l’extérieur, je bois accompagnée, et quand je rentre chez moi, je bois seule. Si je suis seule chez moi, je bois seule. Un truc aussi, c’est que je ne me suis jamais cachée, vu que j’étais seule.
(Béatrice, 38 ans, commerçante au RSA)

Le double standard de genre ne conduit pas à l’éviction radicale des femmes de l’espace du bar : mais il les contraint à adopter des stratégies pour y faire face. Claude pouvait fréquemment se rendre seule dans le bar de son quartier parisien. Elle ne se souciait pas des jugements négatifs qui pouvaient transiter dans les regards.

Nicolas Palierne : Et comment pouvaient réagir les autres clients, le barman ?
Claude : Alors ça, j’en avais rien à faire des, des gens. Je peux vous dire. Bon c’est vrai que quand on voit une femme qui boit, ça la fout mal, mais bon. […] Des regards, on en a toujours, de toute façon. Quand je suis rentrée, bon j’habite en région parisienne, c’est sûr qu’on va me regarder.
(Claude, 57 ans, assistante juridique)

Claude se préoccupe néanmoins de ne pas boire et de ne pas se montrer alcoolisée devant ses collègues de travail. À la différence des « gens » du bar, ses collègues apparaissent à ses yeux comme des autruis significatifs.

Patricia avait rappelé l’asymétrie de genre dans l’exposition au risque de subir des violences sexuelles pour les femmes qui s’alcoolisent seules jusqu’à l’ivresse au bar. Toutefois Patricia montre également comment le boire solitaire des femmes au bar peut être en capacité de s’arranger avec l’arrangement des sexes propre à cet espace public, en en tirant certains avantages. D’un côté, Patricia n’échappe pas totalement aux normes de genre puisqu’elle doit veiller à contrôler son ivresse au bar et ses prises de risque. De l’autre, ses alcoolisations se déjouent des stéréotypes de genre dans le contexte de séduction hétérosexuelle. Patricia se joue en effet de l’image de la fille facile lorsqu’elle profite des alcoolisations offertes par les hommes avant de rentrer « se finir » chez elle, non accompagnée.

Patricia : Souvent, ça m’est arrivé de boire seule, même dans les bars.
N : Quelles pouvaient être les réactions dans les bars ?
Patricia : Au contraire, les mecs ils continuent à vous faire boire, ils sont bien. [Rire] La femme, elle ira pas payer un verre au mec d’à côté. C’est vrai ça. Je me vois mal payer un verre à un mec à côté, ou à d’autres mecs. Tandis qu’une femme à un bar qui boit toute seule…
(Patricia, 42 ans, mère au foyer)

Si certains hommes peuvent consommer en solitaire à leur domicile, ils cherchent à se distinguer de l’intention de dissimulation qu’ils prêtent néanmoins aux mêmes pratiques d’alcoolisation chez les femmes.

Nicolas Palierne : Mais ça vous arrivait aussi à vous-même de vous cacher par moment ?
Julien : Pour boire ? Moi, j’étais chez moi. Mais quand je dis se cacher, c’est comment dire… Ben les hommes, ils vont au bar, que les femmes, c’est plus chez elles, je pense.
(Julien, 31 ans, technicien, intermittent du spectacle au chômage)

Quand bien même les hommes distinguent directement le boire des femmes alcooliques en le définissant par la dissimulation, certains ne cherchent pas à dénier le fait d’avoir eux-mêmes caché. Étienne me rappelle que les hommes aussi finissent par chercher à dérober leur consommation au regard des autres. Lui-même a pu planquer une alcoolisation solitaire, « glauque » et « sinistre ».

Les femmes, c’est comme je vous dis, elles se cachent pour boire. Enfin nous aussi. Sur la fin, moi je me cachais pour boire aussi, j’étais tout seul, je buvais tout seul, c’était glauque, sinistre, c’était… C’était nul.
(Étienne, 36 ans, agent d’entretien d’espaces verts, RSA)

Vincent reconnaît aussi avoir caché à la « fin ». La spécification des femmes passe alors par une pratique de la cachette plus précoce durant la carrière d’alcoolisation, voire un passage « automatique » à l’entrée de la phase alcoolique. Vincent attribue cette précocité à la plus grande honte qui pèse sur les femmes alcooliques, sans chercher à démentir la pratique de la cachette chez les hommes. À la grande différence de la majorité d’entre eux, Vincent considère avec évidence le fait que tous les postcuristes alcooliques ont eu à cacher durant leur carrière.

Vincent : Moi, je peux vous dire qu’on s’est tous cachés au moins une fois. Y en a pas un qui ne s’est pas caché. On a tous, dans le groupe [son groupe de parole] […]. Tu te rends compte que c’est vraiment tout le monde.
(Vincent, 32 ans, ouvrier du bâtiment)

La constitution du groupe déviant au moment des soins et les échanges autour des pratiques permettent de mieux révéler le recours à la cachette de la part des hommes [7]. Laurent partage lui-aussi cette conception, en pointant que la dissimulation arriverait seulement sur la phase finale dans la carrière des hommes.

La seule différence, c’est que les femmes, se cachent, d’entrée de jeu, se cachent pour boire. Que nous, [petit rire] enfin nous les hommes, je crois qu’on se cache à la fin.
(Laurent, 34 ans, plombier-chauffagiste)

Les descriptions de Vincent, Étienne et Laurent viennent conforter les analyses de Serge Clément et Monique Membrado : les alcoolisations des hommes sont loin d’être toutes publiques, il n’y aurait pas moins d’hommes à cacher, mais ils dissimuleraient seulement plus tard. La clandestinité ne constituait pas une caractéristique de différenciation, mais une étape commune dans la carrière genrée des personnes alcooliques. Cette déconstruction du portrait amène ainsi à passer d’une différence de degré ou d’une différence essentielle à une seule différence diachronique, dès lors que tous les hommes et toutes les femmes alcooliques seraient amené-es à cacher. Mais il est important d’aller encore plus loin dans ce travail de déconstruction. Si tous les hommes en viennent à cacher de façon solitaire en fin de carrière déviante, il faut encore mieux comprendre comment ces derniers ont néanmoins recours à des pratiques de dissimulation à des phases bien plus précoces de leur carrière.

2) L’art des dissimulations masculines dans les consommations « socialisées »

L’assimilation masculine de l’alcoolisme à une simple alcoolisation ne se circonscrit pas seulement à un glissement discursif de différenciation du genre. L’assimilation se fait dissimulation lorsque le glissement s’opère dans les pratiques : il importe alors de mieux cerner ce que l’on cache, comment on le cache, à qui l’on cache et où on le cache. Ces variations impliquent une pluralité des pratiques de dissimulation, qui ne sont pas réductibles à un boire solitaire au domicile à l’insu du regard de tous les autres, et qui serait le propre des femmes.

La dissimulation cherche à voiler la visibilité directe des alcoolisations, celle de l’approvisionnement (les bouteilles pleines ou vides) et la perception des signes de consommation, voire de dépendance (physiques ou comportementaux). La principale manière consiste à faire varier l’étendue de ce qui est dissimulé, notamment en cachant partiellement ou totalement les actes de boire et les quantités bues. La minimisation, qui consiste à dissimuler une (grande) partie des consommations, reste la stratégie la plus utilisée par les hommes.

Vincent déclare avoir toujours dissimulé une partie de ses consommations à sa conjointe durant dix ans. La dissimulation passe par la minimisation déclarée de ses alcoolisations à sa conjointe pour gagner en efficacité, puisque toute dissimulation radicale est jugée impossible tant les signes de consommations sont indéniables.

Elle ne pouvait pas s’en rendre compte. Moi, je lui disais : « J’ai bu un apéro ». Admettons que j’ai bu une bière. Mais elle ne savait pas que j’avais bu 3 bières le midi, un quart de rouge et 3 ou 4 calvas. […] Pendant les 10 ans, moi, j’ai toujours caché quoi, on va dire. […] Je ne pouvais pas le cacher, c’était impossible. Ben avec l’haleine ou quoi que ce soit, c’est pas possible. Mais ça la choquait pas plus que ça, parce qu’elle disait : « Il boit un verre et puis voilà ».
(Vincent, 32 ans, ouvrier du bâtiment)

Vincent éclaire l’ambivalence des hommes à considérer la minimisation comme une véritable pratique de dissimulation, puisque les consommations restent (partiellement) visibles.

L’intention de cacher est dépendante des relations sociales dans lesquelles elle s’inscrit. La dissimulation peut ne concerner que des autruis significatifs tout en exposant publiquement certaines alcoolisations à d’autres personnes. On comprend alors que les lieux de dissimulation ne se cantonnent pas aux seuls espaces « privés [8]  ». Certains hommes peuvent ainsi cacher une part de leur consommation à leurs proches, à leurs collègues ou employeurs en allant « publiquement » consommer au bar. Les alcoolisations de Vincent se dissimulent d’autant plus à l’extérieur qu’elles n’ont plus droit de cité au domicile. Sa conjointe ne tolère plus d’alcoolisation, ni d’alcool en dehors des réceptions et des soirées le week-end. Sa conjointe « tolère » les alcoolisations en dehors, d’une part parce qu’elle ne peut pas les contrôler, d’autre part, parce que Vincent les minimise énormément. De même, il cache ses alcoolisations à ses collègues en allant au bar. Si une telle pratique met bien à mal le symbole du bar comme espace genré de l’absence de cachette, elle réaffirme néanmoins tout autant l’effet de lieu : le bar détient le pouvoir symbolique de reconvertir temporairement, et pour un certain public, l’alcoolisme en alcoolisation ordinaire.

De nombreuses alcoolisations masculines, qui entretiennent une forme de dépendance, sont cachées dans les occasions de la vie sociale. La facilité des hommes postcuristes à pouvoir s’alcooliser, au travers de rencontres ou des normes d’hospitalité, leur permet de dissimuler y compris leurs consommations solitaires lorsqu’ils doivent justifier leur état alcoolisé.

Ben elle [sa conjointe] me posait la question : « Tiens, t’as vu du monde ? Y a du monde qui est passé ? » Donc des fois je disais : « Oui, oui, oui. » Et puis y avait réellement du monde qui est passé, mais quelqu’un était passé, j’avais bu un verre et puis voilà. Et puis bon, j’en avais repris 2 autres derrière. Donc elle aurait peut-être pas cru que je consommais des fois tout seul.
(Frédéric, 34 ans, chef de chantier)

L’imbrication de l’alcool dans ces formes de sociabilités masculines est si forte qu’il devient par moment difficile de démêler l’ambivalence dans le rapport à l’alcool, y compris pour les postcuristes eux-mêmes.

Là je commençais à trouver les excuses, à appeler des amis : « Ouais, passe à l’apéro. » Pour leur dire d’aller chercher une bouteille. Pas essentiellement parce que j’avais un manque d’alcool, mais parce que je cherchais à voir du monde tellement je m’emmerdais. Et puis je ne pouvais pas bouger [Frédéric a une fracture du pied], et puis je cherchais un petit peu des prétextes peut-être. Histoire de voir du monde et prendre l’apéro aussi.
(Frédéric, 34 ans, chef de chantier)

Le boire des autres sert à dissimuler la fréquence et le besoin d’alcoolisation, ce qui évite d’avoir recours à un boire solitaire et stigmatisant.

Je pouvais boire seul aussi, même si j’aimais pas trop à l’époque. À l’époque, j’avais quand même bonne conscience de boire avec les autres. C’est vrai. […] C’est moi qui allais rejoindre un groupe pour boire, parce que euh, ça me semblait moins, moins sale. Parce que boire seul, ça me semblait être vraiment le, le summum, de l’alcoolisme tout ça. Je le prenais comme ça. Celui qui boit seul, alors là, lui, le pauvre…
(Jacques, 57 ans, Compagnon Emmaüs)

Dans les carrières avancées, l’objet de la dissimulation peut connaître une inversion : il concerne non plus les trop grandes alcoolisations, mais la trop forte sobriété. Ce qui est craint à cette phase de la carrière, c’est moins d’avoir à maitriser le besoin psychologique de s’alcooliser et les signes perceptibles de l’alcoolisation que de se faire trahir par son corps au travers des signes de la dépendance. L’autocontrôle passe par la gestion et l’anticipation des signes physiques qui trahissent l’état de manque, principalement les tremblements.

J’avais des tremblements, mais pour moi, je ne voulais pas boire le matin. Donc j’arrivais à me gérer là-dessus. […] Si je savais que l’infirmière, parce que l’infirmière […] elle passait 2 fois par semaine [pour les soins de son pied]. Et puis ça m’arrivait de m’alcooliser quand je savais qu’elle passait en fin de matinée […]. Donc pour éviter trop les tremblements. […] Donc déjà la peur, dans ce manque-là, c’est quand on voit l’infirmière, d’avoir des tremblements.
(Frédéric, 34 ans, chef de chantier)

Alors que les signes corporels d’alcoolisations peuvent plus facilement trouver une justification, les signes corporels de l’alcoolisme sont plus difficiles à neutraliser, et d’autant plus lorsqu’ils tombent sous un regard averti.

Enfin, une part du boire caché des hommes ne prend pas la forme d’un déviance individuelle et solitaire : elle peut s’inscrire dans une stratégie collective de résistance face à une autorité dont la légitimité est remise en cause. Les hommes décrivent des pratiques collectives de cachette, au point où on peut parler de pratiques masculines de dissimulation institutionnalisée qui font totalement défaut dans les récits des femmes postcuristes. L’alcoolisme collectivement dissimulé des hommes disparait partiellement dans la normalisation des pratiques de cachette des alcoolisations, notamment sur les lieux de travail (Merle et Le Beau, 2004). Si certaines des femmes enquêtées ont pu boire de façon cachée sur leurs lieux professionnels, leur pratique apparaît individuelle alors qu’une part du boire alcoolique caché des hommes est collective chez les employés et les ouvriers : elle appartient à la « vie secrète » (Pialoux, 1992, p. 94) du monde du travail. Les compromis, toujours officieux et discrets, qui s’installent autour des alcoolisations, s’inscrivent dans l’ordre négocié et les rapports de force qui se jouent dans les entreprises ou les organisations. La tolérance envers les alcoolisations reste ainsi variable et ajustable.

Les consommations cachées à la vue de tous ne sont pas pensées comme véritablement cachées dès lors qu’elles font l’objet d’une connaissance partagée.

Caché, plus ou moins caché, enfin. Parce que tout le monde savait très bien qu’il y avait le bar [clandestin dans l’atelier].
(Gilles, 44 ans, métallier-soudeur au RSA)

Ayant décrit son initiation à l’alcool à travers son entrée dans la vie active, Alain considère que la consommation de vin est inhérente à la culture de son entreprise de porcelaine.

Le pinard, ça faisait partie de la culture de l’entreprise. […] C’était tellement devenu banal, courant, que ben on ne ramenait plus une bouteille d’eau minérale, on ramenait une bouteille de pinard. […] Les pauses, on les provoquait quand on avait soif, et puis pas soif. Même quand on avait plus soif, on provoquait des pauses. Et puis, c’est pas dur, à deux, crac ! On allait boire une tasse de rouge et hop ! On retournait au boulot rapidement, sans que le chef vous voit, ou le patron, ou un cadre ou n’importe.
(Alain, 59 ans, ouvrier à la retraite)

Militant syndical, Alain décrit les ambivalences de la direction : celle-ci semble au courant des consommations et les tolérer tant qu’elles ne sont pas visibles, tant qu’elles ne remettent pas en question les cadences. Alain raconte ainsi que certains ouvriers parmi les plus âgés assuraient leur production le matin et cuvaient leur vin l’après-midi.

Les anciens, ils travaillaient, ils en mettaient un bon coup le matin, ils faisaient leur production, et l’après-midi, ils ne branlaient plus rien. Moi, j’en ai vu dormir dans l’atelier. Ils cuvaient leur pinard. […] Et puis tout ça avec la complicité de la direction : le patron savait que tout le monde picolait mais… Bon, de temps en temps, il trouvait une bouteille, il la vidait dans l’évier quoi. […] Y avait aucun contrôle.
(Alain, 59 ans, ouvrier à la retraite)

Si la direction n’exerçait pas de contrôle direct et régulier sur les alcoolisations, elle orchestrait épisodiquement des cérémonies de rappel à l’ordre lorsque des bouteilles cachées étaient découvertes. Alain décrit néanmoins que nul n’était dupe du boire caché institutionnalisé dans cette « politique de l’atelier ». Aux alcoolisations collectivement cachées s’ajustait la connaissance officieuse de la direction, qui savait s’en servir au moment des négociations individuelles.

Mais le patron s’en servait aussi de ça, il s’en servait. Indirectement hein. Le gars qui voulait son sou d’augmentation, il allait dans son bureau, et il trouvait toujours le moyen de le remettre à sa place et de ne pas lui donner l’augmentation. Parce qu’il lui rappelait : « Tiens, tu te rappelles ? L’autre jour je t’ai vu en train de boire un coup et tout. » ça revenait sur le tapis.
(Alain, 59 ans, ouvrier à la retraite)

Jacques témoigne des mêmes processus qui peuvent apparaître au sein de certaines communautés de vie. Ces logiques peuvent ainsi conduire à réinterpréter un boire individuel, solitaire et caché comme un boire social et collectif lorsqu’il prend la forme d’un « secret de polichinelle » institutionnalisé.

IV. Conclusion

Comprendre l’importance de la dissimulation dans la carrière genrée des postcuristes alcooliques passe par un travail de déconstruction des représentations stéréotypées au travers d’une analyse des pratiques contextualisées. La spécification de l’alcoolisme des femmes passe encore par l’équation domicile-solitaire-clandestin. Cette spécification tend à assimiler en retour l’alcoolisme des hommes à un boire ordinaire, collectif et socialisé. Pourtant chez les hommes, c’est la relation de dépendance à l’alcool qui peut se cacher plus facilement dans les multiples occasions sociales d’alcoolisation : les hommes bénéficiant de plus de marge de manœuvre pour dissimuler collectivement la déviance de leur boire alcoolique dans des déviances intégrées et institutionnalisées. Ces pratiques n’apparaissent pas réellement comme des dissimulations puisqu’elles sont partagées et connues par un grand nombre. Ainsi, les dissimulations masculines ne semblent pas être un signe pathologique, dès lors qu’elles prolongent les pratiques de dissimulation des alcoolisations caractéristiques des socialisations plurielles du boire alcoolisé.

Si la clandestinité constitue une étape commune, mais décalée dans la carrière genrée des postcuristes alcooliques, ses formes témoignent de l’asymétrie du genre. La plus forte stigmatisation dont sont l’objet les femmes alcooliques explique cette clandestinité plus précoce, qui peut aggraver leur état de santé par l’isolement, la culpabilité et la honte. On peut observer une forme de « télescopage » (Ridlon, 1988, p. 69-70) où le retrait social des femmes peut s’accompagner d’un développement plus rapide de leur intoxication, d’autant qu’elles se montrent biologiquement plus vulnérables aux effets délétères de l’alcool (Erol et Karpyak, 2015).Le télescopage pourrait ainsi participer à mieux comprendre comment les inégalités sociales s’inscrivent dans les corps. L’éloignement des soins ne doit alors pas seulement se calculer au regard du nombre d’années que les femmes mettent à venir se faire soigner, mais au regard de la gravité de leurs alcoolopathies à leur entrée en soins.

Tableau 1. Femmes postcuristes interrogées
Pseudonyme Âge Profession
(ou dernière profession)
Diplôme Situation professionnelle Situation familiale Nombre de soins résidentiels en alcoologie Année du premier soin résidentiel
Stéphanie 34 Employée dans la distribution BEP En activité Célibataire, sans enfant 2 2011
Lina 35 Éducatrice socioculturelle Baccalauréat Invalidité Célibataire, un enfant Non renseigné Non renseigné
Béatrice 38 Commerçante Baccalauréat RSA Concubinage, un enfant 4 2000
Armelle 38 Secrétaire médicale Baccalauréat En activité Célibataire, sans enfant 1 2011
Patricia 42 Ouvrière CAP Mère au foyer Célibataire, trois enfants 1 2012
Martine 43 Guide touristique BEP Mère au foyer Veuve, trois enfants 2 2006
Justine 43 Serveuse Niveau baccalauréat En activité Concubinage, deux enfants 2 2005
Bérénice 44 Assistante de direction Niveau baccalauréat Arrêt de travail Célibataire, un enfant 2 2010
Suzanne 49 Aide-soignante Institutrice Invalidité Divorcée, quatre enfants 1 2011
Claude 57 Assistante juridique CAP Arrêt de travail Célibataire, sans enfant 2 2001
Monique 69 Aide-soignante Aide-soignante Retraitée Célibataire, sans enfant 3 1999
Tableau 2. Hommes postcuristes interrogés
Pseudonyme Âge Profession
(ou dernière profession)
Diplôme Situation professionnelle Situation familiale Nombre de   soins résidentiels en alcoologie Année du premier soin résidentiel
Abel 28 Sans profession Sans diplôme Incarcération Célibataire, sans enfant 2 2010
Julien 31 Technicien, intermittent du spectacle CAP Chômage Célibataire, un enfant 3 2008
Vincent 32 Ouvrier du bâtiment Niveau Cap Arrêt maladie Célibataire, un enfant 3 2008
Benjamin 32 Vendeur Niveau CAP Arrêt maladie Célibataire, sans enfant 8 2005
Frédéric 34 Chef de chantier BEP Arrêt maladie Célibataire, un enfant 2 2010
Laurent 34 Plombier-chauffagiste CAP Arrêt maladie Célibataire, un enfant 9 2007
Étienne 36 Agent d’entretien espace vert Niveau Cap RSA Célibataire, sans enfant 2 2006
Baptiste 36 Commercial BTS Chômage Célibataire, sans enfant 2 2011
Ivan 40 Ouvrier Niveau CAP RSA Célibataire, un enfant Non renseigné Non renseigné
Gilles 44 Métallier-soudeur Niveau CAP RSA Célibataire, un enfant 8 1999
Pierre 45 Électricien Sans diplôme En activité Célibataire, deux enfants 2 2010
Patrick 46 Commercial CAP Non spécifié Marié, sans enfant Non renseigné Non renseigné
Louis 48 Cadre marketing Master ASS Célibataire, sans enfant 1 2011
Jérôme 49 Frigoriste MCP Chômage Marié, deux enfants 2 2003
Luc 50 Spécialiste informatique Doctorat En activité Célibataire, un enfant 3 2009
Léonard 51 Agent hospitalier Sans diplôme ALD Divorcé, un enfant 2 2004
Gilles 52 Ouvrier spécialisé CAP Arrêt maladie Divorcé, un enfant 5 2005
Bernard 55 Employé à La Poste Niveau bac ALD Divorcé, sans enfant 2 2011
Léon 56 Cuisinier CAP Invalidité Divorcé, trois enfants 5 1997
Jacques 57 Compagnon Emmaüs BEP RSA Célibataire, sans enfant 6 1990
Bertrand 58 Encadrant technique en insertion CAP En activité Marié, deux enfants 5 1980
Alain 59 Ouvrier CAP Retraité Marié, deux enfants 1 2011
Edmond 63 Brigadier de gendarmerie CAP Retraité Marié, deux enfants 2 2010

 

Bibliographie

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AUTEUR

Nicolas Palierne
Doctorant en sociologie au IIAC à l’EHESS
Sociologue au CHU de Poitiers
Chargé d’enseignement à l’université de Poitiers

Nicolas Palierne est doctorant en sociologie au IIAC à l’EHESS, sociologue au CHU de Poitiers et chargé d’enseignement à l’université de Poitiers. Ses recherches portent sur le genre, les usages sociaux de psychotropes, la famille et le cancer. Ses dernières publications (avec Ludovic Gaussot) sont : La confiance dans les relations familiales. Régulation des sorties juvéniles, genre et usages sociaux de psychotropes, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2020 ; « Gestion des consommations, gestion de l’information. La régulation familiale de l’usage des psychotropes chez les jeunes », AGORA débats/jeunesses, n° 84, 2020, p. 23-39 ; « Les régulations du boire adolescent au prisme du genre. Gestion parentales et juvéniles des contextes festifs », dans Le Hénaff Yannick, Bonnet Christophe, Feliu François et Spac Miléna (dir.), Penser l’alcool au cœur des sciences sociales, Paris, Presses universitaire de Paris Nanterre, 2020, p. 145-178.


ANNEXES

NOTES
[1] « Étant donné le grand avantage qu’il y a à être considéré comme normal, quiconque, ou presque, est en position de faire semblant n’y manquera pas à l’occasion. » (Goffman, 1975, p. 93).
[2] Voir la présentation plus détaillée du corpus en annexe.
[3] La perspective réaliste ne limite pas le récit de vie à la seule réalité discursive. Au-delà des représentations et des systèmes de valeurs, cette perspective considère que le récit permet aussi d’atteindre des pratiques en situation et des configurations de rapports sociaux.
[4] « La différence de taux d’activité entre hommes et femmes était de 30,9 points en 1975, elle n’est plus que de 8,8 points en 2010 », INSEE, 2012, p. 106.
[5] L’image n’est toutefois pas aussi univoque. Les jeunes filles peuvent également pâtir de l’image stigmatisée d’une jeunesse qui rechercherait la défonce dans l’alcool, contrairement aux anciennes générations. Bertrand : « Plus ça va et plus y a de femmes qui boivent, de plus en plus jeunes, puisque maintenant, elles sont presque à égalité que les hommes. Les ados de maintenant, elles cherchent à se défoncer. Chose qu’on n’a pas connue nous, à mon époque. »
[6] S’il est possible de considérer que l’on peut se cacher à soi-même la réalité, cette cachette ne se comprend néanmoins qu’en référence à tiers intériorisé, associé au sentiment de honte. « La honte est inclusion et exclusion, elle déchire le moi en deux parties : l’une objet de honte et de rejet, l’autre qui fait honte et qui rejette. L’une est objet d’opprobre, l’autre de socialisation puisqu’elle permet à l’individu d’affirmer le lien avec les valeurs et les normes de sa communauté sociale. C’est en effet parce qu’il se réclame de ces normes, qu’il se fait honte. […] La honte isole pour mieux préserver un lien humain fondamental », Gaulejac (de), 1996, p. 163 et 245.
[7] Nous avions déjà constaté cet effet de révélation durant les soins qui déconstruisait le stéréotype de l’alcoolisme féminin caché (Gaussot et Palierne, 2010). Cette découverte par les femmes soignées pouvait alors atténuer une part de leur honte, puisque « les hommes cachent aussi ». L’institution produisant à son tour un remodelage des effets de lieu et de genre.
[8] Les espaces « privés » ne sont pas seulement les espaces intérieurs, mais sont appréhendés ici comme les espaces privés du regard d’autrui : les bois, les parkings, la rue, la voiture peuvent se constituer en ce sens comme des espaces « privés ».

RÉFÉRENCES

Pour citer cet article :
Nicolas Palierne, « Le boire caché des femmes et hommes alcooliques. Le genre sous la normalisation et la dissimulation », dans Éléments pour une sociologie du genre de la santé, Maud Navarre, Lucile Girard et Georges Ubbiali [dir.], Territoires contemporains - nouvelle série [en ligne], 2 mars 2022, n° 16, disponible sur : http://tristan.u-bourgogne.fr/CGC/prodscientifique/TC.html.
Auteur : Nicolas Palierne.
Droits : http://tristan.u-bourgogne.fr/CGC/prodscientifique/TC/credits_contacts.html
ISSN : 1961-9944

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