Laboratoire Interdisciplinaire de Recherche
"Sociétés, Sensibilités, Soin"
UR 7366 UBE


Territoires contemporains


Les déclinaisons contemporaines de l’identité vues d’ici et d’ailleurs
Intersectionnalité, pièges identitaristes et politique critique. Apports des séries TV American Crime et City on a Hill
Philippe Corcuff
Résumé | Mots-clés | Sommaire | Texte | Auteur | Annexes | Notes | Références | Outils
RÉSUMÉ

L’article se propose d’explorer la notion d’intersectionnalité dans des usages scientifiques (principalement les chercheuses Kimberlé Crenshaw, Sirma Bilge et Patricia Hill Collins) et militants (les députées françaises Aurélie Trouvé et Sandrine Rousseau). Il s’efforce de clarifier deux problèmes : 1) les relations entre intersectionnalité et identité, en pointant des risques de fermeture identitaire (ou identitarisme) dans certaines utilisations de l’intersectionnalité et, partant, les limites d’un « essentialisme stratégique » inspiré de la théoricienne postcoloniale Gayatri Spivak ; et 2) les tensions entre les divergences affectant les diverses logiques de domination en jeu révélées par la méthodologie intersectionnelle et les souhaits militants d’une « convergence des luttes ». Pour approfondir les questions théoriques traitées, il est ensuite proposé de passer par l’analyse de deux séries policières TV américaines récentes : American Crime (2015-2017) et City on a Hill (2019-2022). L’analyse est menée sous l’angle d’une méthodologie des « jeux de langage » inspirée de la philosophie de Ludwig Wittgenstein.

MOTS-CLÉS
Mots-clés : essentialisme stratégique, identité, intersectionnalité, Ludwig Wittgenstein, séries TV
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Index historique :
SOMMAIRE
I. Introduction : Questions sociologiques et dialogue des « jeux de langage »
II. L’intersectionnalité en sciences sociales et le risque identitariste
III. Deux figures politiques de l’intersectionnalité : Aurélie Trouvé et Sandrine Rousseau
III. L’entretien compréhensif : entre confiance, engagement et distanciation
IV. Deux séries policières sous l’angle d’un questionnement sur l’intersectionnalité
1) La série American Crime
2) La série City on a Hill
V. Conclusion : Ouvrir l’imagination sociologique

TEXTE

Introduction : Questions sociologiques et dialogue des « jeux de langage »

Cette contribution est exploratoire. Je vais tenter d’associer quatre pôles : 1) un cadre méthodologique, celui des « jeux de langage » inspiré de Ludwig Wittgenstein ; 2) une amorce de discussion de la notion d’intersectionnalité en sciences sociales, dans son rapport en particulier avec la notion d’identité ; 3) un repérage de deux usages politiques simplificateurs de la notion dans le cadre français et 4) des éléments d’analyse de deux séries télévisées policières étatsuniennes, American Crime et City on a Hill.

Tout d’abord, mon investigation s’inscrit dans un cadre méthodologique stabilisé depuis plusieurs années, d’abord dans des dialogues transfrontaliers entre sociologie et philosophie, puis dans des dialogues transfrontaliers entre sociologie, philosophie et cultures ordinaires de masse (cinéma, chansons, séries TV…). Elle est nommée méthodologie des « jeux de langage »  [1]. La sociologie, la philosophie et les différents registres de la culture populaire de masse (romans policiers, films de fiction, séries TV, chansons…) y sont appréhendés comme des « jeux de langage », en un sens inspiré de Ludwig Wittgenstein. « L’expression “jeu de langage” doit ici faire ressortir que parler un langage fait partie d’une activité ou d’une forme de vie. », écrit-il dans ses Recherches philosophiques  [2]. Le biologiste Henri Atlan s’est appuyé sur cette notion de « jeux de langage » pour forger celle de « jeux de connaissance » [3], c’est-à-dire des « jeux de langage » principalement orientés vers la connaissance. La philosophie et les sciences sociales peuvent être considérées comme de tels « jeux de connaissance ». Les séries TV peuvent être lues comme un « jeu de langage » fictionnalisant le réel [4].

La question de la vérité apparaît posée à la fois dans les « jeux de langage » de la culture populaire de masse et dans le « jeu de connaissance » de la sociologie, mais sous un régime différent. L’approche fictionnelle de la vérité ne traite pas nécessairement de faits probables, justiciables comme dans la sociologie de dispositifs réglés d’observation, mais est susceptible cependant d’éclairer des logiques sociales, socio-historiques et/ou socio-psychologiques. Partant, le dialogue entre « jeu de connaissance » de la sociologie et le « jeu de langage » des séries TV peut fournir des éléments d’intelligibilité renouvelée, mais formulée dans des registres différents, des deux côtés (de celui du « jeu de connaissance » et de celui des « jeux de langage »).

Mon propos est organisé en trois parties : 1) l’exploration de la notion d’intersectionnalité en sciences sociales et de ses rapports avec la notion d’identité, 2) l’examen critique de deux usages politiques actuels au sein de la gauche radicale française de la démarche intersectionnelle, et 3) une esquisse d’analyse des deux séries en rapport avec les problèmes théoriques traités dans les deux premières parties.

II. L’intersectionnalité en sciences sociales et le risque identitariste

Mon approche se présente comme une défense critique de l’intersectionnalité. Dans cette perspective, la notion d’intersectionnalité constitue un cadre méthodologique heuristique pour les sciences sociales critiques, mais aussi une boussole utile pour les mouvements émancipateurs, dans le sens où elle incite à prendre en compte une pluralité de dominations et leurs croisements [5].

La notion même d’intersectionality apparaît aux États-Unis chez la juriste africaine-américaine Kimberlé Crenshaw dans un article de 1989 s’efforçant de « démarginaliser » le croisement des discriminations sexuelles et raciales [6], qui se situe dans le sillage des militantes du Black Feminism américain avancées dès la fin des années 1960 [7]. Le point de départ de Kimberlé Crenshaw est :

« Je vais me centrer sur les femmes noires dans cette analyse, afin de mettre en avant le contraste qui existe entre, d’une part, la multidimensionnalité de l’expérience de ces femmes, et, d’autre part, le caractère monoaxial de l’analyse qui déforme cette expérience. » [8] 

Ce qui l’amène à mettre en cause « les conceptions dominantes de la discrimination » qui « nous conditionnent à penser l’inégalité comme le résultat d’un système de domination ordonné selon un seul axe catégoriel » [9]. Dans le cas de la discrimination raciste comme dans celui de la discrimination sexuelle, cette vision « mono-axiale monoaxiale » a des conséquences dommageables à la fois pour l’analyse et pour les politiques antidiscriminatoires.

Car « dans les cas de discrimination raciste, on va considérer la perspective des (hommes) Noirs qui bénéficient de privilèges de sexe ou de classe par ailleurs ; et dans les cas de discrimination sexiste, c’est sur le point de vue des femmes qui bénéficient des privilèges de classe ou de race que l’on va se focaliser » [10]. D’où, selon elle, l’importance de « prendre en compte l’intersectionnalité » [11] ; « l’expérience intersectionnelle » étant « bien plus que la somme du racisme et du sexisme » [12], parce que renvoyant dans le cas analysé (qui ne constitue qu’un des cas possibles) à une « domination spécifique subie par les femmes noires » [13].

Dans ce cadre méthodologique qui s’est développé après Kimberlé Crenshaw, il ne s’agit pas de se limiter à une simple addition de discriminations, comme Crenshaw le précisait déjà. Ce qui pousse aussi les chercheurs à être également attentifs aux tensions entre types de domination et aux espaces de jeu que ces tensions laissent ouverts. Dans les travaux sur l’intersectionnalité, des repères méthodologiques ont été alors progressivement dégagés, dont :

- « ne pas considérer la position des dominés comme une simple addition de handicaps », en insistant « au contraire sur les contextes permettant des compensations et des retournements » [14] ;
-  thématiser aussi les « tensions » entre « désavantages » et entre « privilèges » [15], car on peut être désavantagé par le genre et privilégié par la classe, par exemple ;
-  « se centrer sur les opportunités et les parcours de vie des gens dont il est question » [16] ;
- ou s’intéresser aux variations « pour une même personne selon les interactions » [17], selon la diversité des situations de la vie quotidienne.

Si la notion d’intersectionnalité ouvre des perspectives intéressantes tant sur le plan de la pensée critique que des mouvements sociaux émancipateurs, avec des limites, elle peut aussi véhiculer des adhérences identitaristes.

La notion d’identité n’intervient pas dans le premier article intersectionnel de Crenshaw de 1989, centré sur le croisement de discriminations, par contre elle fait son entrée en force dans un article publié pour la première fois en 1991 [18]. L’intersectionnalité y croise les identity politics (ou politique de l’identité) américaines. Elle défend « une politique fondée sur l’identité » [19], car, pour elle, « l’identité constitue toujours un lieu de résistance pour les membres des différents groupes subordonnés » [20]. C’est pourquoi, selon elle, « La solution ne passe pas simplement par une défense de la multiplicité des identités ou une remise en cause de l’essentialisme en général » [21]. Certes, elle a raison de ne pas mettre exactement sur le même plan l’identitarisme des dominants et l’identitarisme des porte-parole de groupes dominés, en rappelant qu’un slogan comme « Black is beautiful » a pu constituer un appui dans les luttes émancipatrices des Noirs [22]. Cependant elle sous-estime les risques d’un « essentialisme inversé » que pointe le sociologue intersectionnel Abdellali Hajjat dans les stratégies « indigénistes » récentes en France [23]. Les glissements identitaires de la notion d’intersectionnalité sont moins bien perçus dans le contexte francophone, car la traduction du premier article de Crenshaw de 1989, sans recours à la notion d’identité, a été publiée en 2021, après la traduction de son article de 1991, s’inscrivant dans les identity politics, parut elle en 2005. Et le public francophone n’a eu pendant longtemps à disposition que ce deuxième texte aux tonalités identitaires, ce qui pouvait laisser croire qu’il y avait un lien consubstantiel entre intersectionnalité et identité.

Un livre important pour la diffusion internationale de la notion d’intersectionnalité – la première édition américaine date de 2016, puis une seconde édition de 2020, et il a connu plusieurs traductions, dont le coréen, le japonais, l’espagnol, le portugais, le roumain et le turc – est paru en français sous le titre Intersectionnalité. Une introduction, par Sirma Bilge et Patricia Hill Collins [24]. Or, le livre va dans un sens analogue à la seconde Crenshaw, dans son chapitre 6 intitulé « L’intersectionnalité et l’identité ». Les autrices affirment alors « le caractère stratégiquement essentiel des identités » pour l’intersectionnalité [25], en prenant appui sur la notion d’« essentialisme stratégique » inspirée de réflexions de la théoricienne postcoloniale Gayatri Spivak [26], c’est-à-dire une essentialisation de l’identité collective de groupes subalternes comme appui idéologique et politique momentané dans leur combat contre la domination. Dans un texte de 1988, Spivak a parlé plus précisément et prudemment d’« un usage stratégique d’un essentialisme positif dans le cas d’un intérêt politique scrupuleusement visible » (a strategic use of a positivist essentialism in a scrupulously visible political interest[27]. Par la suite, Spivak a, à l’inverse, mis en garde contre tout « essentialisme des subalternes » [28] et contre la notion même d’« essentialisme stratégique » qui lui aurait été attribuée à tort [29].

C’est à ce moment de la discussion que la notion d’identitarisme peut s’avérer utile. L’identitarisme, ce serait la réduction des personnes et des groupes à une identité principale, homogène et fermée ; une identité positive valorisée ou une identité négative dénoncée. L’identitarisme est à distinguer de l’identité : c’est en quelque sorte une pathologie essentialiste de l’identité. Ce qu’Hervé Marchal appelle « la réduction identitaire » [30]. Or, dans le même temps où il peut aider à stimuler des résistances, ce que j’appellerai un identitarisme inversé est susceptible d’enfermer les individus et les groupes dans des identités bouclées. Tendant à clore les frontières symboliques d’un groupe dominé sous l’égide de porte-parole potentiellement fétichisés, il peut aussi maltraiter la singularité des individualités, en déniant « la complexité de l’individualité et la multiplicité des appartenances », selon les mots d’Abdellali Hajjat [31]. Salima Naït Ahmed, à partir de la théorie critique de Theodor Adorno, parle de manière heuristique d’« effets de réifications » identitaires au sein de la galaxie de l’intersectionnalité, malgré les critiques que cette galaxie porte aussi vis-à-vis de l’identitarisme dans une vision pluraliste et processuelle de l’identité [32]. Or, intersectionnalité et politique de l’identité ne sont pas nécessairement liées, puisque l’article pionnier de 1989 de Crenshaw ne recourt pas à la notion d’identité.

III. Deux figures politiques et l’intersectionnalité : Aurélie Trouvé et Sandrine Rousseau

Envisageons maintenant deux usages politiques dans la gauche radicale française d’une approche intersectionnelle marqués par une tendance simplificatrice. Ainsi Aurélie Trouvé (ex-coprésidente d’Attac, députée La France Insoumise depuis 2022), dans un livre de 2021, Le bloc arc-en-ciel. Pour une stratégie politique radicale et inclusive [33], et Sandrine Rousseau (députée Europe Ecologie Les Verts, située à la gauche de cette organisation), dans le livre Par-delà l’Androcène, coécrit en 2022 avec Adélaïde Bon et Sandrine Roudaut [34], donnent une lecture de type conte de Noël de l’intersectionnalité [35].

La question posée par Aurélie Trouvé est importante : comment faire converger une diversité de combats émancipateurs dans un mouvement multicolore ? La méthode est décevante : tout convergerait « naturellement » grâce à la notion homogénéisante de « système », unique. Elle écrit ainsi :

« Les mobilisations extrêmement diverses de ces dernières années, que ce soit contre la réforme des retraites ou les violences policières, qu’elles se disent “Gilets jaunes”, féministes ou pour le climat ; portent toutes un rejet du système de plus en plus assumé. » [36] 

Ou

« La crise sanitaire jette une lumière crue sur le capitalisme. Patriarcat, racisme, exploitation de classe, destruction écologique, toutes ces oppressions entrelacées » [37] 

Pourtant, les interactions et les intersections entre les dominations n’éliminent pas les dynamiques propres de chaque logique et les tensions… ce que justement les problématiques intersectionnelles permettent d’éclairer. Et le capitalisme ne constitue pas le grand tout unifiant, à la différence de formule d’Aurélie Trouvé : « la convergence des dominations sous la houlette du capitalisme » [38]. La magie de la notion à la mode d’inspiration gramscienne d’« hégémonie » [39] vient d’ailleurs consolider cette homogénéisation optimiste du réel.

On retrouve chez Sandrine Rousseau et ses coautrices le fameux « système » unifiant. Il a pour nom « l’Androcène », « l’ère de l’homme », car « mettre la lumière sur le genre de l’Anthropocène révèle les relations entre extractivisme, colonialisme, capitalisme et patriarcat » [40]. Le Mal serait Un : « la prédation de l’Androcène est sans éthique : expropriations, appropriations, colonisations, déforestations, génocides en sont les marques les plus visibles » [41]. Pourtant, l’intersectionnalité nous dit plutôt que la pluralité des maux qui nous affectent ont au plus des intersections et des interactions.

Or, l’intersectionnalité, cela ne veut pas dire que toutes les dominations vont dans la même direction au sein d’un « système » unifié. Car un même individu peut être discriminé parce que racisé et privilégié sous l’angle de la classe, un autre être privilégié sous l’angle du genre et opprimé parce que racisé, etc., etc. L’intersectionnalité, ce n’est donc pas spontanément « la convergence des luttes », mais c’est plutôt souvent dans un premier temps la divergence des luttes. Si l’on prend au sérieux la méthodologie intersectionnelle, on ne peut donc pas séparer radicalement deux catégories étanches que seraient la catégorie d’Oppresseurs et celle d’Opprimés. Car, en fonction des situations ou de l’angle sous laquelle on l’envisage, une même personne peut être du côté des oppresseurs et du côté des opprimés.

C’est pourquoi, parce qu’on ne peut plus appuyer « la convergence des luttes » sur les caractéristiques d’un groupe social (comme jadis « le prolétariat »), l’intersectionnalité incite les stratégies émancipatrices à se renouveler profondément, contrairement à l’aplatissement simplificateur exprimé par les livres d’Aurélie Trouvé et de Sandrine Rousseau et al. [42]

Parfois, certains usages savants de la notion autorisent en partie de tels aplatissements politiques. C’est le cas de certaines formulations du livre de Sirma Bilge et Patricia Hill Collins. Les deux autrices hésitent ainsi entre un vocabulaire de « l’interaction » [43] entre les diverses formes d’oppression et celui de « l’interdépendance » [44], qui renvoie, à la différence du premier, à une tendance systémique unificatrice. Par ailleurs, le livre tend à effacer les tensions entre les différentes dominations dans leurs intersections, le fait que les discriminations, d’une part, et que les privilèges, d’autre part, n’aillent pas nécessairement dans la même direction. Il préfère mettre en avant les notions de « coalition », « solidarité », dialogue », « conversation » ou « transaction » [45], qui font plutôt signe du côté de « la convergence des luttes » et non de leurs divergences. Le potentiel de lucidité vis-à-vis des complications du réel de la méthodologie intersectionnelle apparait freiné implicitement par un prophétisme militant qui ne se donne pas comme tel, et cela dans un ouvrage scientifique tout à fait stimulant quant à la présentation des apports de l’intersectionnalité.

IV. Deux séries policières sous l’angle d’un questionnement sur l’intersectionnalité

Dans le cadre de la méthodologie des « jeux de langage », le cadre théorique permet d’éclairer autrement la série, mais la série est aussi porteuse potentiellement de bribes d’intelligibilité renouvelée, en apportant aux « jeux de connaissance » savants. Je commencerai par American Crime, puis je m’arrêterai sur City on a Hill, deux séries policières s’inscrivant dans le genre noir dérivé du roman noir de tradition étasunienne, dans un rapport fictionnalisé au réel qui va grossir les potentialités dramatiques, voire tragiques, de ce réel [46].

1) La série American Crime

La série American Crime a été diffusée sur la chaîne de télévision ABC, au cours de trois saisons, entre 2015 et 2017. Son créateur est le romancier, scénariste et réalisateur africain-américain John Ridley. Je m’intéresserai à un problème qui peut être perçu dans la saison 1, dans un dialogue entre « jeux de connaissance » des sciences sociales et « jeu de langage » des séries TV. Cette saison initiale débute avec le meurtre de Matt Skokie, un jeune vétéran blanc de la seconde guerre en Irak, et du viol de sa femme dans la ville de Modesto en Californie. Le principal suspect appréhendé est Carter Nix, un toxicomane noir. Les préjugés raciaux sont particulièrement prégnants dans cette saison : du côté des Blancs, comme la mère de Matt Skokie, mais également des Noirs, comme la sœur de Carter Nix, Doreen, convertie à l’islam et devenue Aliyah Shadeed. Il n’y a pas, pour autant, de stricte symétrisation entre l’essentialisme de dominants et l’« essentialisme inversé » des porte-parole des dominés dont parle Abdellali Hajjat [47]. Cette saison montre bien que, pour développer une mobilisation collective autour d’une cause, l’essentialisme inversé peut constituer une ressource utile, et, dans ce cas à travers l’activation d’un réseau militant noir musulman activé par la sœur de Carter. Cependant, la saison met aussi en évidence que, dans le même temps où il aide à stimuler des résistances et à libérer des énergies émancipatrices, cet essentialisme inversé tend à enfermer les individus et les groupes dans des identités closes.

La saison pointe ainsi un certain succès de l’action collective sur des bases identitaires pour la défense de Carter Nix, mais aussi des décalages et des tensions entre l’accusé et sa sœur. Le conflit principal concerne la compagne blanche, elle aussi toxicomane, de Carter, Aubry Taylor. Par exemple, quand, dans l’épisode 4, Aliyah visite Carter en prison en posant des conditions avant que sa communauté africaine musulmane ne paye la caution :

« Aliyah: Ce qui arrive ici dépasse ta personne. Il s’agit de chaque homme noir quin’obtient pas justice. Tu dois les représenter. Tu dois être la voix de gens qui n’ont pas de voix. Et tu ne dois rester loin de cette fille.
Carter : Aubry n’est pas celle que tu crois.
Aliyah. Elle est mauvaise pour toi. […]
Carter : Je l’aime. Tu peux détester les Blancs autant que tu veux. Aubry, je l’aime.
Aliyah: Ce n’est pas une négociation. C’est une condition. »

L’amour apparaît ici comme le grain de sable préservant une ouverture singulière à d’autres paramètres identitaires. Il rend lucide sur la façon dont les dérèglements du ressentiment peuvent nourrir une politique de l’identité fermée, de « la réduction identitaire », selon l’expression d’Hervé Marchal [48], et il ouvre alors à la figure de l’Homo Alterus [49].

Une autre série apparaît utile ici pour éclairer le problème : « La vengeance est juste une prière différente à leur autel, chérie », lance Maeve à Dolores, en visant les dominants, dans l’épisode 2 de la saison 2 (HBO, 2018) de Westworld. Car les clôtures identitaires se nourrissent et nourrissent le ressentiment [50], qui arrête sur le chemin de l’émancipation, la conquête d’une autonomie individuelle par rapport aux dominations ayant à voir, dans une approche relationnaliste de l’individu, avec l’ouverture à l’Homo Alterus [51] .

La pensée critique émergeant de la saison 1 d’American Crime reconnaît tout à la fois une part de vérité dans l’hypothèse de « l’essentialisme stratégique » inspirée de GayatriSpivak et met en cause ses écueils, dans une démarche qui a des parentés avec celle d’Abdellali Hajjat, dans un double éclairage des apports et des impasses de « l’essentialisme inversé » dans les luttes postcoloniales. La saison 1 d’American Crime rouvre donc les imaginaires émancipateurs par rapport aux fermetures identitaristes, tout en reconnaissant la place des appuis identitaires dans les luttes émancipatrices.

2) La série City on a Hill

City on a Hill a été créée par Chuck MacLean pour Showtime, avec trois saisons, de 2019 à 2022. Le couple vedette, improbable et plein de tensions de la série est composé par un agent du FBI blanc borderline, Jackie Rohr, et un assistant africain-américain du District Attorney, DeCourcy Ward, au sein de la ville de Boston dans les années 1990.

Une partie importante de la saison 2, sur laquelle je me centrerai, tourne autour d’une cité populaire noire de Boston. Grace Campbell est une activiste noire, figure de cette cité et interlocutrice associative des pouvoirs publics. Elle est décrite comme se sacrifiant quotidiennement pour sa communauté. Elle a deux fils qu’elle a élevés seule, l’aîné Anton et le cadet Kelvin. Or, sans qu’elle le sache, Anton est le chef d’un gang de dealers dans la cité, épaulé par son frère. L’intersectionnalité y apparaît compliquée : on a bien le croisement de l’inégalité de classe et des discriminations raciales (notamment à travers les violences policières). Mais l’oppression génère aussi de la violence criminelle, qui peut tuer des innocents ou simplement qui abîme la communauté avec la drogue. Et quand ces croisements structurels prennent place dans le cours aléatoire des événements, le tragique pointe le bout de son nez.

Ainsi, lors d’un affrontement avec un gang rival, une petite fille de 11 ans (Raina) est tuée par une balle perdue dans sa chambre. C’est Grace qui est immédiatement là pour réconforter les parents, sans savoir que ses fils y sont pour quelque chose. Dans l’épisode 2 de la saison 2, Kelvin se sent coupable de la mort de la petite fille, pas Anton :

« — Anton : Pourquoi tu fais cette tronche ? [demande ce dernier]
— Kelvin : Anton ? Tu ne te sens pas mal à propos de la fusillade ? Pour Raina ?
— Anton : Ce n’est pas de notre faute si elle vivait où elle vivait. »

À un autre moment du même épisode, Grace leur demande de l’accompagner chez les parents de Raina :

« — Grace : Je vais visiter la famille Allen tout à l’heure. Ils vivent une terrible épreuve avec la mort de Raina. Vous voulez venir ?
— Anton : Bien sûr, maman. Raina était adorable. »

Anton suit sa mère avec un gâteau, Kelvin suit, mais perturbé. Anton n’est pourtant pas un personnage complètement cynique. Il indique à plusieurs reprises que son rêve est d’acheter une maison à sa mère et de la sortir de la cité.

Dans l’épisode 5 de la saison 2, Grace, qui finit par apprendre pour ses fils, condamne certes l’argent de la drogue. Mais, dans le même temps, elle va voler l’argent de sa propre association pour payer la caution d’Anton, puis elle va mentir et les aider à se cacher. La dynamique aléatoire associant des logiques structurelles de domination (avec ses effets discriminants, mais aussi la violence criminelle qu’elle contribue à susciter et qui devient elle-même domination), et cela dans des circonstances spécifiques, va alors trouver des nœuds tragiques pour Grace : Anton sera proprement exécuté par la police de Boston (que Jackie et DeCourcy n’arriveront pas à contrôler) et Kelvin sera tué en prison dans le sillage de la guerre des gangs.

Avec la saison 2 de City on a Hill, l’intersectionnel, c’est donc d’abord la divergence des luttes, en côtoyant des zones grises, voire le tragique. Le prophétisme militant homogénéisant le réel par sa face optimiste y est percuté par un imaginaire plus lucide vis-à-vis des chausse-trappes du réel.

V. Conclusion : Ouvrir l’imagination sociologique

Ces aperçus parcellaires constituent des petits cailloux gris, à cause de leur tonalité mélancolique, au sein d’une démarche s’efforçant de contribuer à renouveler les problématisations des sciences sociales par leur périphérie, c’est-à-dire via les dialogues transfrontaliers entre « jeux de langage » de la culture populaire de masse et « jeux de connaissance » scientifiques. Il ne s’agit pas de remplacer le travail classique d’enquête en sciences sociales, mais, à côté, par un pas de côté, il s’agit de trouver des ressources pour rouvrir l’imagination sociologique, au sens de Charles Wright Mills [52]. Et la reconfiguration fictionnelle propre au genre noir peut être vue comme une exacerbation tragique de problèmes ordinaires de nos sociétés aux tonalités couramment beaucoup moins dramatiques.
AUTEUR

Philippe Corcuff
Professeur des universités en science politique à Sciences Po Lyon
Membre du laboratoire CERLIS (Centre de Recherche sur les Liens Sociaux, UMR 8070 du CNRS
Université Paris Cité et Université Sorbonne Nouvelle)

 


ANNEXES

NOTES
[1] Sur la méthodologie des « jeux de langage », voir Philippe Corcuff et Sandra Laugier, « Perfectionnisme démocratique et cinéma : pistes exploratoires », Raisons politiques. Études de pensée politique, 2010/2, n° 38, p. 31-48, en ligne : https://shs.cairn.info/revue-raisons-politiques-2010-2-page-31, et « Introduction : Pour un programme d’inspiration cavellienne d’analyse des séries TV », TV/Series, é021, n° 19, disponible sur https://journals.openedition.org/tvseries/5014, page consultée le 22/07/2025.
[2] Ludwig Wittgenstein, Recherches philosophiques [manuscrit de 1936-1949], Paris, Gallimard, 2004, partie 1, §23, p. 39.
[3] Henri Atlan, À tort ou à raison. Intercritique de la science et du mythe, Paris, Seuil, 1986, p. 271-293.
[4] Sur la fictionnalisation du réel dans les séries TV, voir Emmanuel Taïeb, « The Wire : séries et sciences sociales », Revue française de science politique, août 2017, vol. 67, n° 4, p. 731-736, en ligne : https://shs.cairn.info/revue-francaise-de-science-politique-2017-4-page-V.
[5] Pour un premier essai d’évaluation des apports et des écueils des problématiques de l’intersectionnalité, voir Philippe Corcuff, « L’intersectionnalité : entre cadre méthodologique, usages émancipateurs et usages identitariste », Les Possibles, été 2022, n° 32, disponible sur : https://france.attac.org/nos-publications/les-possibles/numero-32-ete-2022/dossier-au-croisement-des-differents-rapports-d-exploitation-et-de-domination/article/l-intersectionnalite-entre-cadre-methodologique-usages-emancipateurs-et-usages-8331, page consultée le 22/07/2025.
[6] Kimberlé Williams Crenshaw, « Sortir des marges l’intersection de la race et du sexe. Une critique féministe Noire de la doctrine antidiscriminatoire, de la théorie féministe et de la lutte antiraciste » [1989], Cahiers du Genre, 2021, n° 70, p. 21-49, en ligne : https://shs.cairn.info/revue-cahiers-du-genre-2021-1-page-21.
[7] Voir Jules Falquet, « Le Combahee River Collective, pionnier du féminisme noir. Contextualisation d’une pensée radicale », Les cahiers du CEDREF, n° 14, 2006, p. 69-104, disponible sur https://journals.openedition.org/cedref/457 , page consultée le 22/07/2025, et Elsa Dorlin, Black Feminism. Anthologie du féminisme africain-américain, 1975-2000, Paris, L’Harmattan, coll. « Bibliothèque du féminisme », 2008.
[8] Kimberlé Williams Crenshaw, 2021 [1989], op. cit., p. 22.
[9] Ibid., p. 23.
[10] Ibid.
[11] Ibid., p. 24.
[12] Ibid., p. 23.
[13] Ibid., p. 24.
[14] Alexandre Jaunait et Sébastien Chauvin, « Représenter l’intersection. Les théories de l’intersectionnalité à l’épreuve des sciences sociales », Revue française de science politique, février 2012, vol. 62, n° 1, p. 19, en ligne : https://shs.cairn.info/revue-francaise-de-science-politique-2012-1-page-5.
[15] Éléonore Lépinard et Sarah Mazouz, Pour l’intersectionnalité, Paris, Anamosa, 2021, p. 27.
[16] Kimberlé Williams Crenshaw, 2021 [1989], op. cit., p. 46.
[17] Éléonore Lépinard et Sarah Mazouz, op. cit., p. 32.
[18] Kimberlé Williams Crenshaw, « Cartographie des marges : intersectionnalité, politique de l'identité et violences contre les femmes de couleur » [1991], Cahiers du Genre, 2005, n° 39, 2005, p. 53-54, en ligne : https://shs.cairn.info/revue-cahiers-du-genre-2005-2-page-51.
[19] Ibid., p. 52.
[20] Ibid., p. 76.
[21] Ibid., p. 79.
[22] Ibid., p. 77.
[23] Abdellali Hajjat, « Les dilemmes de l’autonomie : assimilation, indigénisme et libération » [2015], Carnet de recherche Racismes, 19 septembre 2021, disponible sur : https://racismes.hypotheses.org/265,  page consultée le 22/07/2025.
[24] Sirma Bilge et Patricia Hill Collins, Intersectionnalité. Une introduction [2016], Paris, Éditions Amsterdam, 2023.
[25] Ibid., p. 254.
[26] Ibid., p. 252.
[27] Gayatri Chakravorty Spivak, « Subaltern Studies: Deconstruction Historiography », dans Ranajit Guha and Gayatri Chakravorty Spivak [dir.], Selected Subaltern Studies, Delhi, Oxford University Press, 1988, p. 13.
[28] Gayatri Chakravorty Spivak, Other Asias, Malden (MA), Blackwell Publishing, 2008, p. 34.
[29] Ibid., p. 260.
[30] Hervé Marchal, Décloisonner les identités. Essai sur les enjeux anthropologiques de l’altérité, Paris, Le Cavalier Bleu, coll. « Mobilisations », 2024, p. 25-84.
[31] Abdellali Hajjat, op. cit.
[32] Salima Naït Ahmed, « La Théorie critique face à l’intersectionnalité : réflexions épistémologiques sur la notion d’identité dans les approches intersectionnelles », communication au congrès de l’Association française de sociologie sur « Intersections, circulations », Réseau Thématique 44, Lyon, 7 juillet 2023.
[33] Aurélie Trouvé A., Le bloc arc-en-ciel. Pour une stratégie politique radicale et inclusive, Paris, La Découverte, 2021.
[34] Adélaïde Bon, Sandrine Roudaut et Sandrine Rousseau, Par-delà l’Androcène, Paris, Seuil, coll. « Libelle », 2022.
[35] Pour une première critique de ces deux livres dans la comparaison avec le film de fiction Armageddon Time de James Gray (2022), voir Philippe Corcuff, « “Armageddon Time” : l’intersectionnalité, c’est pas un conte de Noël ! », blog Mediapart, 4 janvier 2023, disponible sur https://blogs.mediapart.fr/philippe-corcuff/blog/040123/armageddon-time-l-intersectionnalite-c-est-pas-un-conte-de-noel, page consultée le 22/07/2025.
[36] Aurélie Trouvé, op. cit., p. 41.
[37] Ibid., p. 65.
[38] Ibid., p. 72.
[39] Ibid., p. 121.
[40] Adélaïde Bon, Sandrine Roudaut et Sandrine Rousseau, op. cit., p. 9.
[41] Ibid., p. 14.
[42] Sur les défis posés aux stratégies émancipatrices par les problématiques de l’intersectionnalité, voir Philippe Corcuff, « Repères stratégiques libertaires pour le xxie siècle, de Proudhon et Marx à The Wire. Rompre avec le virilisme et autres mythologies », site Grand Angle, 26 avril 2023, disponible sur http://www.grand-angle-libertaire.net/retours-sur-la-question-strategique-comment-changer-politiquement-de-societe/, page consultée le 22/07/2025.
[43] Sirma Bilge et Patricia Hill Collins, op. cit., p. 60.
[44] Ibid., p. 24 et 291.
[45] Ibid., p. 62.
[46] Sur le genre noir de tradition étatsunienne, traversant les « jeux de langage » du roman, du cinéma et des séries TV, voir Philippe Corcuff, Polars, philosophie et critique sociale, dessins de Charb. Paris, Textuel, coll. « Petite Encyclopédie Critique », 2013, et « “Jeux de langage” du noir : roman, cinéma et séries », Quaderni. Communication, technologies, pouvoir, automne 2015, n° 88, p. 21-33, disponible sur : https://journals.openedition.org/quaderni/917 ,  page consultée le 22/07/2025.
[47] Abdellali Hajjat, op. cit.
[48] Hervé Marchal, p. 25-84.
[49] Ibid., p. 85-193.
[50] Sur les liens entre identitarisme et ressentiment, voir Corcuff P, La grande confusion. Comment l’extrême droite gagne la bataille des idées, Paris, Textuel, coll. « Petite Encyclopédie critique », 2021, p. 94-97, 178-179, 193-194 et 201-205, et Hervé Marchal, op. cit., p. 47 et 62-63.
[51] Sur l’association entre conception relationnaliste de l’individu, ouverture à l’autre et reproblématisation de l’émancipation, voir Philippe Corcuff, « Levinas-Abensour contre Spinoza-Lordon. Ressources libertaires pour s’émanciper des pensées de l’identité en contexte ultra-conservateur », Réfractions. Recherches et expressions anarchistes, automne 2017, n° 39, p. 109-122, en ligne : https://refractions.plusloin.org/IMG/pdf/refr39_07_levinasetc_comp.pdf, et Hervé Marchal, op. cit., p. 139-193.
[52] Charles Wright Mills, L’imagination sociologique [1959], Paris, La Découverte, 2006.

RÉFÉRENCES

Pour citer cet article :

Philippe Corcuff, « Intersectionnalité, pièges identitaristes et politique critique. Apports des séries TV American Crime et City on a Hill  », dans Les déclinaisons contemporaines de l’identité vues d’ici et d’ailleurs, Alain Chenevez et Hervé Marchal [dir.], Territoires contemporains - nouvelle série [en ligne], fevrier 2026, n° 23, disponible sur : http://tristan.u-bourgogne.fr/CGC/prodscientifique/TC.html.
Auteur : Philippe Corcuff
Droits : http://tristan.u-bourgogne.fr/CGC/prodscientifique/TC/credits_contacts.html
ISSN : 1961-9944


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