| Laboratoire Interdisciplinaire de Recherche
"Sociétés, Sensibilités, Soin" UR 7366 UBE |
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| Territoires contemporains | |
| Les déclinaisons contemporaines de l’identité vues d’ici et d’ailleurs | ||||||||||||||||||
| Entre lignes imaginées et réalités vécues : Le borderscape italo-autrichien face aux polycrises contemporaines | ||||||||||||||||||
| Ingrid Kofler et Alessandra Volgger | Résumé | Mots-clés | Sommaire | Texte | Auteur | Annexes | Notes | Références | Outils | |||||||||||||||||
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RÉSUMÉ
Cette contribution examine les réalités frontalières des communautés situées le long de la frontière italo-autrichienne. Celles-ci s’inscrivent dans un environnement mondial dynamique marqué par de multiples crises, qui affectent particulièrement les régions frontalières, fréquemment prises entre des réglementations nationales et régionales divergentes et marginalisées dans l’agenda politique national. En raison de cette position, les espaces de frontière émergent comme des laboratoires de résilience et d’innovation. La recherche présentée s’appuie sur des résultats préliminaires d’une étude de cas du régime transfrontalier entre Innichen/San Candido (IT) et Sillian (AT). Elle s’insère dans un projet qui explore également des communautés situées aux frontières franco-italienne et italo-slovène. Dans la lignée du concept de borderscapes, ces régions sont appréhendées comme un complexe d’espaces, de relations et de pratiques imbriqués plutôt que comme de simples « périphéries » à développer depuis un centre national. Elles constituent également des espaces où le pouvoir se reconfigure, passant d’une idée linéaire du développement à des formes plus localisées et connectées de coexistence féconde. Les résultats finaux feront l’objet d’une comparaison systématique entre les trois cas, afin de mieux saisir l’entrelacement des processus frontaliers et d’explorer des voies de résilience territoriale parmi les territoires transfrontaliers à l’ère des polycrises. |
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MOTS-CLÉS
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SOMMAIRE
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I. INTRODUCTION Au cours de la dernière décennie, les territoires européens ont été confrontés à une confluence sans précédent de crises qui s’entrelacent et se renforcent mutuellement dans de multiples domaines — social, économique, politique, humanitaire, écologique et sanitaire. Les discours académiques soulignent qu’au début du xxie siècle, la coexistence simultanée de multiples crises est devenue une nouvelle normalité [1]. Ce phénomène, désormais largement reconnu sous le terme de polycrise [2], désigne l’enchevêtrement complexe de défis profondément interconnectés qui amplifient et accélèrent mutuellement leurs effets. La notion de polycrise a été progressivement intégrée dans les discussions académiques, mais aussi dans les politiques publiques et le discours médiatique comme un cadre conceptuel qui permet de mieux appréhender l’impact cumulé et systémique des événements récents — des catastrophes climatiques aux conflits en Ukraine et à Gaza, en passant par les pandémies et les crises énergétiques. Selon Lawrence et al. [3], une polycrise ne se limite pas à une simple accumulation de crises parallèles, mais repose sur des systèmes de causalité qui entraînent des crises synchronisées et amplifiées. Ces crises affectent simultanément plusieurs systèmes interdépendants, comme l’énergie, l’alimentation ou la gouvernance. De même, les effets domino se manifestent lorsqu’une crise déclenche ou aggrave une autre, à l’image de la crise énergétique exacerbée par la guerre en Ukraine, qui a entraîné une hausse du coût de la vie et des tensions sociales accrues. Enfin, les boucles de rétroaction inter-systémiques contribuent à une dynamique d’auto-renforcement des crises, où, par exemple, l’instabilité économique alimente la montée des populismes et affaiblit les institutions démocratiques. Toutefois, la polycrise ne permet pas toujours de saisir la nature disjonctive et chaotique des transformations contemporaines. Dans ce sens, Steger et James [4] introduisent le concept du Great Unsettling, qui met en évidence la manière dont ces crises ne se contentent pas de s’enchevêtrer mais transforment radicalement les structures sociales, politiques et économiques à travers des processus souvent imprévisibles et contradictoires. Contrairement à l’idée d’un système global en crise aux interconnexions logiques, le Great Unsettling insiste sur le caractère fragmenté, asymétrique et souvent paradoxal des changements en cours. Par exemple, alors que la pandémie de Covid-19 a déclenché une fermeture massive des frontières et un retour du contrôle territorial, elle a simultanément renforcé l’interdépendance mondiale à travers l’économie numérique et la coopération scientifique transnationale. De la même manière, la montée des populismes et des nationalismes entraîne un durcissement des frontières et des politiques de reterritorialisation, tout en maintenant une dépendance structurelle aux échanges globaux. Dans ce contexte, la tension entre polycrise et Great Unsettling repose sur une distinction essentielle : alors que la polycrise met en avant l’interconnexion et l’accélération des crises, le Great Unsettling souligne leur nature incohérente, disjointe et profondément déstabilisatrice. À l’échelle mondiale, cette dynamique se manifeste par une gouvernance de plus en plus fragmentée, où les États, les institutions transnationales et les acteurs locaux réagissent de manière hétérogène et parfois contradictoire aux mêmes crises. En Europe, ces transformations sont particulièrement visibles dans l’évolution des politiques frontalières, où la sécurisation des frontières se renforce face aux « menaces » perçues (migrations, crises sanitaires, conflits géopolitiques), tout en favorisant une libre circulation sélective des biens, des capitaux et des individus privilégiés. Ainsi, la crise des frontières ne se réduit pas à un simple enchevêtrement de crises, mais constitue un terrain d’expérimentation où différentes conceptions du contrôle, de la souveraineté et de l’intégration coexistent et s’affrontent. Les études sur les frontières nécessitent une approche pragmatique au sens de Boltanski, en développant des cadres théoriques et méthodologiques agiles et adaptatifs. Face à la complexité non linéaire des processus de frontière en période d’instabilité et de changement, le pluralisme permet d’intégrer des perspectives diverses, favorisant ainsi une compréhension holistique des dynamiques frontalières. Un aspect clé des polycrises est leur indifférence aux frontières politiques et administratives. Elles émergent de systèmes mondiaux interconnectés, ce qui les rend difficilement gérables par des politiques purement nationales. L’interdépendance des chaînes d’approvisionnement, des marchés financiers, des flux migratoires ou encore des infrastructures énergétiques accentue la vulnérabilité des territoires européens face aux chocs extérieurs. Le concept de polycrise permet ainsi de repenser les stratégies d’adaptation et de résilience en adoptant une approche intégrée, qui prend en compte non seulement les crises individuelles, mais aussi les dynamiques de causalité qui les relient. Une compréhension plus fine de ces interactions est essentielle pour anticiper les crises futures et mieux préparer les réponses collectives à venir. Les effets de la polycrise sont particulièrement marqués dans les zones frontalières, où les défis sont exacerbés par leur position souvent périphérique par rapport aux centres économiques et politiques nationaux. Ces territoires subissent des obstacles spécifiques liés aux divergences des réglementations nationales, notamment dans la gestion des crises et des urgences, ainsi qu’aux différences plus larges en matière de planification territoriale et de gouvernance. L’interdépendance accrue entre les systèmes mondiaux rend ces zones particulièrement vulnérables aux crises, qu’il s’agisse des perturbations économiques, des tensions migratoires ou des impacts du changement climatique. Pourtant, ces espaces ont démontré une résilience et une capacité d’innovation et de résilience remarquables en réponse aux crises, servant souvent de laboratoires d’expérimentation pour de nouvelles formes de coopération et d’intégration. En mobilisant des stratégies locales et transfrontalières, ils ont su adapter leurs réponses aux contraintes spécifiques de leur contexte, que ce soit par le biais d’initiatives communautaires, de partenariats institutionnels ou d’une gouvernance plus flexible. Cette adaptabilité se manifeste tant dans la gestion des crises immédiates, comme l’urgence sanitaire de la pandemie récente, que dans l’élaboration de stratégies de développement à plus long terme. Ainsi, malgré leur vulnérabilité structurelle face à la polycrise, les zones frontalières illustrent également le potentiel d’une action concertée et ancrée dans les dynamiques territoriales locales pour atténuer les effets de crises interconnectées. En examinant le potentiel de crise perçu et les expériences de la population locale et des autorités régionales, dans ce chapitre, nous examinerons l’impact de la polycrise sur un territoire spécifique entre le niveau national et local. En envisageant la frontière comme un espace de vie partagé, les chercheurs se concentrent principalement sur la cartographie, l’analyse et la compréhension des processus de de re-, de- et transbordering. La coopération transfrontalière au niveau de l’UE et les mécanismes de gestion des frontières régionales sont considérés comme des indicateurs significatifs des nouvelles fragilités territoriales et des stratégies d’adaptation et synergies correspondantes. Cette étude de cas fait partie d’un projet de recherche de deux ans sur les borderscapes italiens après 2020. Le projet est financé par l’Union européenne—NextGenerationEU et le ministère italien de l’Université dans le cadre du programme « Projet de recherche d’intérêt national » (PRIN) 2022. En plus de l’étude de cas italo-autrichienne, l’équipe de chercheurs interdisciplinaires explore également des communautés transfrontalières le long de la frontière italienne avec la France et la Slovénie. II. Nations et frontières Le concept de nation est profondément lié à la notion de frontières, qui jouent toutes deux un rôle crucial dans la formation des identités collectives. Une nation n’est pas seulement une entité géographique, mais une construction sociale qui définit des affinités culturelles et spatiales, créant l’identité d’une communauté abstraite. Cette communauté est souvent qualifiée comme étant une « communauté imaginée » [5], où la nation se matérialise en tant qu’idée partagée, rassemblant la relation dialectique entre le « soi » et l’« autre ». Les frontières, dans ce contexte, renforcent la souveraineté de la nation, donnant une forme tangible aux différences abstraites qui, bien que significatives, restent insaisissables et difficiles à appréhender pleinement. Malgré leur fonction de points de transit ou de passage, les frontières maintiennent leur rôle de séparateurs, accentuant les distinctions que les individus continuent de percevoir entre différents groupes. La communauté imaginée d’une nation prospère sur l’idéal de l’homogénéisation de la population, où l’objectif est souvent de créer un espace culturel et linguistique uniforme. Cela était évident dans le nationalisme italien, qui cherchait à établir une zone linguistique et culturelle homogène. De plus, la matérialisation de ces idéaux nationaux repose fortement sur des outils tels que la cartographie et la signalisation territoriale, qui aident à définir et délimiter l’espace physique de la nation. Ces instruments font plus que cartographier un territoire; ils servent de mécanismes qui solidifient le concept abstrait de nation en une réalité tangible, renforçant ainsi le lien entre l’imaginaire de la nation et la physicalité de ses frontières. III. Polycrise et borderscapes Le concept de polycrise, qui a récemment attiré l’attention des chercheurs, trouve un écho dans la théorie des scapes d’Arjun Appadurai, introduite dans son ouvrage Modernity at Large [6]. Appadurai a conceptualisé les scapes— ethno-, techno-, finance-, média- et ideoscapes — comme des dimensions culturelles dynamiques et interconnectées qui aident à comprendre les complexités de la mondialisation. Ces scapes sont non linéaires et interagissent de manière à remodeler continuellement les paysages culturels et sociaux mondiaux. S’appuyant sur cette base, la notion de borderscapes a émergé dans le domaine des études sur les frontières, élargissant le cadre d’Appadurai pour explorer la nature multidimensionnelle des frontières [7]. Le concept de borderscaping met davantage l’accent sur le processus continu d’imagination, de négociation et de matérialisation des frontières. Cette approche est particulièrement utile pour examiner de manière critique l’impact de la polycrise. En intégrant la circulation des images et des idées, l’empreinte physique des décisions politiques et les représentations évolutives des frontières, le borderscaping offre une méthode pour explorer et potentiellement transformer les espaces frontaliers. Cela permet de révéler de nouvelles formes d’appartenance partagée et de résistance qui remettent en question les notions traditionnelles de frontières. Le concept de frontière mobile fournit également un cadre interprétatif précieux pour comprendre la complexité et la fluidité des frontières. Cette idée, qui s’inscrit dans un débat international plus large sur les frontières mouvantes [8], éclaire la construction sociale, l’exercice du pouvoir et la nature dynamique des frontières, alors qu’elles s’adaptent aux influences locales, régionales, nationales et internationales. Par exemple, le projet de recherche Italian Limes (2013) et sa publication ultérieure [9] ont examiné spécifiquement l’impact du réchauffement climatique sur les frontières politiques italiennes. Les auteurs ont utilisé le concept de frontière mobile pour souligner comment le changement climatique, en particulier le recul des glaciers, déstabilise les frontières auparavant fixes, remettant en cause la notion de frontières comme entités stables à la fois sur les cartes et dans le monde physique. IV. La frontière entre l'Italie et l'Autriche : le cas d'Innichen/San Candido (IT) et Sillan (A) La frontière italo-autrichienne s’étend sur 430 km, depuis le « Dreiländereck » à l’ouest, où se rencontrent les frontières de l’Autriche, de l’Italie et de la Suisse, jusqu’au sommet de Monte Forno à l’est, où convergent les frontières de l’Autriche, de l’Italie et de la Slovénie. Cette frontière entièrement terrestre suit la ligne de la chaîne montagneuse des Alpes, marquant également la séparation des bassins hydrographiques entre l’Inn et l’Adige. Les régions frontalières du côté autrichien incluent le Tyrol (Tyrol du Nord et Tyrol de l’Est) et la Carinthie. Du côté italien, les régions frontalières sont le Tyrol du Sud, la Vénétie et le Frioul-Vénétie Julienne. La frontière entre l’Italie et l’Autriche, liée à l’ancien Tyrol, est divisée en trois segments—Tyrol, Tyrol du Sud et Tyrol de l’Est—et possède une histoire complexe enracinée dans les conflits nationalistes et régionaux-nationalistes des xixe et xxesiècles. À l’origine, le Tyrol du Sud et aussi le Trentino faisaient partie des terres de la région tyrolienne de la monarchie des Habsbourg jusqu’à la fin de la Première Guerre mondiale, lorsque ces deux territoires ont été intégrés à l’Italie. Ce changement a conduit au développement d’identités distinctes tyroliennes et sud-tyroliennes. La délimitation de la frontière a été influencée par des facteurs linguistiques, culturels et topographiques, avec des visions concurrentes entre les populations germanophones et italophones. Au xxe siècle, cette frontière est devenue un point focal de conflits politiques et sociaux intenses, notamment pendant l’ère fasciste italienne, lorsque des politiques de forçage de l’italianisation ont été appliquées aux populations germanophones et ladinophones. Après la Seconde Guerre mondiale, l’Autriche s’est imposée comme un protecteur des minorités germanophones au Tyrol du Sud, conduisant à la négociation de statuts d’autonomie qui ont octroyé des droits importants d’auto-administration à la Province de Bolzano/Tyrol du Sud. Cette autonomie, consolidée dans les années 1970 et 1990, a favorisé une société hautement structurée divisée selon des lignes linguistiques, bien que la coopération transfrontalière ait commencé à émerger à la fin du xxe siècle [10]. Fig. 1 : Le retrait de la barre de la frontière par les gouverneurs du Tyrol du Sud et du Tyrol oriental. Steidl & Urbaner, 2012. V. Le Val Pusteria : Innichen/San Candido et Sillian La vallée du Pusteria, une vallée longitudinale intra-alpine, représente l’une des trois frontières tyroliennes entre l’Italie et l’Autriche, à côté du col du Reschen/Resia (Reschenpass/passo resia) et col du Brenner/Brennero (Brennerpass/passo del Brennero). Elle s’étend de la « Mühlbacher Klause » à l’ouest jusqu’à la « Lienzer Klause » à l’est. Historiquement, le Val Pusteria était une unité administrative intégrée au sein de la région tyrolienne, organisée en vallées, villes et quartiers. Bien que l’unité de la vallée ait été perturbée par la division des terres de la couronne tyrolienne après la Première Guerre mondiale, les liens entre ses villes sont restés intacts en raison de leur proximité, notamment entre Innichen/San Candido en Italie et Sillian en Autriche, les deux municipalités étudiées ici, qui ne sont distantes que de 12 kilomètres [11]. Aujourd’hui, les économies de ces villes diffèrent : Innichen/San Candido repose principalement sur le commerce, le transport et le tourisme, avec plus de 570 000 nuitées enregistrées en 2022, tandis que l’économie de Sillian est davantage orientée vers les services et l’industrie, avec moins d’activités liées au tourisme et 192 760 nuitées enregistrées [12] [13]. Dans notre recherche, nous avons pris la décision de ne pas nous concentrer sur le col du Reschen ni sur le col du Brenner. D'une part, le col du Reschen constitue une frontière non seulement avec l'Autriche, mais aussi avec la Suisse, ce qui pose un problème lié au fait que ce pays ne fait pas partie de l'UE. D'autre part, le col du Brenner a déjà fait l'objet de nombreuses études, notamment sur les questions de migration et de trafic. Nous avons donc choisi d'examiner une frontière où la vie quotidienne est davantage mise en avant. De plus, historiquement, l’ensemble de la vallée du Puster faisait partie d’une même entité avant que la frontière ne soit tracée. Pour nous, l’expérience de la frontière au quotidien est centrale pour comprendre les dynamiques des borderscaping, les traversées et les collaborations transfrontalières. VI. Innichen/San Candido et Sillian Innichen/San Candido est composé des fractions d’Innichberg/Monte San Candido, Obervierschach/Versciaco di Sopra, Untervierschach/Versciaco di Sotto et Winnebach/Prato alla Drava. Avec une superficie de 80,1 km², la commune compte 42 habitants par km², soit un total de 3 362 résidents, ce qui donne un degré de peuplement de 2,69 %. Elle se situe à 1 175 mètres au-dessus du niveau de la mer. Comparé à Sillian, Innichen/San Candido dispose d’un revenu public relativement élevé de 12 248 000 €, avec des dépenses publiques de 13 369 000 €. La majorité de sa population est germanophone, près de 15 % sont italophones et 0,3 % parlent le ladin [14]. Sillian, de son côté, est également composé de fractions plus petites : Sillian-Markt, Sillianberg, Köckberg, Arnbach et Asthof. Avec une superficie de 36,3 km², Sillian est moins de la moitié de la taille d’Innichen, mais beaucoup plus densément peuplée, avec 386,1 habitants par kilomètre carré, soit un total de 2 022 habitants. La commune se situe à 1 103 mètres d’altitude. Bien que plus densément peuplée, Sillian a enregistré un revenu public significativement inférieur en 2023, avec 885 000 € de revenus et 2 488 000 € de dépenses publiques (Regionalprofil Sillian). Les deux communautés enregistrent plus de décès que de naissances, et leurs populations devraient généralement diminuer, bien qu’une augmentation soit prévue pour les résidents âgés de plus de 65 ans. Les deux communautés transfrontalières sont reliées par la SS49, qui s’étend de Bruneck/Brunico à Lienz. Une ligne de train directe relie Franzensfeste/Fortezza à Lienz, tandis qu’un skibus connecte Franzensfeste/Fortezza et Sillian. Les aéroports les plus proches sont ceux de Klagenfurt (120 km) et Innsbruck (141 km). VII. Ceci n'est pas une frontière : cartographie sur le terrain Nous avons utilisé une approche méthodologique mixte combinant des entretiens qualitatifs soit au niveau régional et local et une cartographie participative pour explorer les régions transfrontalières. Nous avons mené des entretiens avec un large éventail d’acteurs et d’experts aux niveaux régional et local. Les entretiens au niveau régional (6) ont principalement été menés en ligne avec des institutions, des autorités de gouvernance transfrontalière et des experts, tandis que les entretiens au niveau local (17) ont été réalisés pendant une recherche de terrain en mai 2024 avec des maires, des institutions locales et des associations. Ces entretiens ont suivi une grille standardisée axée sur des thèmes clés de recherche, tels que la coopération transfrontalière, la polycrise, la résilience, les perspectives futures et les perceptions personnelles de la frontière. Les entretiens ont été complètement transcrits et puis analysés avec le logiciel MaxQDa suivant une analyse qualitative thématique [15]. Pour compléter les entretiens, nous avons intégré une activité de cartographie participative lors des sessions en présentiel, comme illustré dans les figures 1 et 2. Nous avons incorporé des éléments de design en tant qu’objets-frontières [16] dans la recherche : une carte du territoire sans aucune référence aux frontières, mais simplement représentée comme un espace vécu. Les participants ont été invités à spatialiser leurs activités quotidiennes et leur utilisation moins fréquente des services collectifs en plaçant des punaises colorées sur une carte, qui omettait la ligne de frontière mais indiquait les traversées transfrontalières. Cet exercice, inspiré par la recherche en design [17] et les boundary-objects [18], a fourni des informations précieuses sur l’étendue et l’intensité des pratiques de vie transfrontalières, à la fois récurrentes et non récurrentes. La combinaison de ces méthodes a permis une analyse approfondie des dynamiques transfrontalières, contribuant à une meilleure compréhension des relations socio-spatiales dans les régions étudiées. Habituellement, l’action de cartographie participative inclut l’ensemble du processus, de la création de la carte à la localisation des participants et des points de référence sur la carte [19]. Cependant, nous avons opté pour une carte préfabriquée, issue d’un système d’information géographique (SIG). Par conséquent, nos participants ont dû s’imaginer dans la vision de leur habitat telle qu’interprétée par quelqu’un d’autre. La position des contributeurs et leur méthode restent cependant significatives, en particulier lors de réflexions sur des concepts tels que la nation, l’appartenance et l’identité [20]. Dans cette étude de cas, la création de cartes, qui servaient finalement à matérialiser une frontière imaginée, a été un instrument clé pour consolider les visions divergentes. Avec l’exercice de cartographie, ce processus a été inversé. Nous avons utilisé cet instrument pour mesurer simultanément la présence et le degré de matérialisation imaginée des frontières tout en omettant ces lignes sur la carte, créant ainsi un effet de flou. Fig. 2 : Exercice de cartographie avec un participant à Sillian. Photo : Alessandra Volgger. VIII. Résultats de la cartographie participative Certains résultats préliminaires de l’exercice de cartographie participative sont illustrés dans les figures 3 et 4, où l’on peut observer les motivations derrière les activités transfrontalières des résidents d’Innichen/San Candido et de Sillian. Les données révèlent que les deux groupes traversent la frontière pour des raisons récréatives, telles qu’assister à des représentations théâtrales ou participer à des activités sportives. Cependant, une différence notable apparaît dans les interactions sociales entre les deux groupes, ils tendent à rester de chaque coté de la frontière, mais de la traverser pour des raisons spécifiques. « En principe, je remarque que tous les amis sont ici en haut. On va à l'école ici, et ensuite tout se concentre ici.” (Entretien, Innichen/San Candido) »
Les résidents italiens d’Innichen/San Candido traversent la frontière non seulement pour les loisirs, mais aussi pour faire les courses, suggérant un engagement plus large avec le côté autrichien. En revanche, les résidents autrichiens de Sillian ont tendance à limiter leurs interactions à leur propre communauté, restant principalement du côté autrichien de la frontière. Les résidents italiens d’Innichen/San Candido traversent fréquemment en Autriche pour accéder à des services comme la poste. Les entretiens avec les participants ont également révélé que les prix des courses et des produits alimentaires sont significativement plus élevés à Innichen/San Candido, ce qui rend plus pratique pour les Italiens de faire leurs achats en Autriche. Ces résultats ne reflètent pas seulement une commodité, mais également une certaine nécessité de traverser la frontière pour répondre à des besoins essentiels. Combinés aux déclarations de nombreux participants soulignant la hausse du coût de la vie, la stagnation des salaires et la réticence à déménager de l’autre côté de la frontière pour accéder à la propriété, ces observations indiquent fortement que la crise du coût de la vie se manifeste activement à cette frontière.Dans l’ensemble, les résultats suggèrent une relation transfrontalière plus extensive du côté italien, tandis que les Autrichiens tendent à maintenir des liens plus forts au sein de leur propre communauté nationale. En outre, les résultats des entretiens suggèrent que la frontière nationale a un fort impact dans l’imaginaire local, en se définissant aussi « les Italiens » ou « les Autrichiens » les uns et les autres. Fig. 3 : Pratiques transfrontalières des Autrichiens. Agrégation des résultats des cartographies de Sillian. Source: PRIN-BordAtlas 19 : Italian Borderscapes Fig. 4 : Pratiques transfrontalières des Italiens. Agrégation des résultats des résultats des cartographies de Innichen/San Candido. Source: PRIN-BordAtlas 19 : Italian Borderscapes After 2020. IX. Conclusion Les résultats préliminaires de cette recherche suggèrent que la frontière continue de jouer un rôle significatif dans les pratiques quotidiennes et les imaginaires des habitants des zones frontalières. Bien que l’infrastructure physique de la frontière soit devenue largement obsolète avec l’élimination des contrôles frontaliers suivant le traité de Schengen et l’approfondissement de l’intégration européenne, le concept intangible de la frontière reste profondément ancré dans l’esprit des résidents locaux. Cette perception mentale de la frontière persiste, éclipsant l’histoire partagée et les liens passés qui définissaient autrefois ces communautés. Bien que ces liens historiques n’aient pas été complètement oubliés, ils ont progressivement reculé à l’arrière-plan à mesure que de nouvelles identités communautaires se sont formées dans le sillage de l’imposition de la frontière. Initialement, ces identités étaient axées sur la résistance à la rupture des liens historiques, mais elles ont évolué au fil du temps, la frontière devenant à la fois plus enracinée et moins visible. Lorsqu’ils envisagent le concept de polycrise, les participants à l’étude se montrent généralement réticents à reconnaître directement la frontière nationale comme un facteur principal. Cependant, ils soulignent les défis découlant des systèmes administratifs différents et des ambiguïtés juridiques lorsqu’il s’agit de gérer des urgences survenant à proximité ou au niveau de la frontière. Ces complications mettent en évidence la pertinence continue de la frontière dans leur vie, même si celle-ci n’est pas toujours consciemment reconnue. L’exercice de cartographie mené dans le cadre de la recherche illustre davantage cette relation complexe, révélant une dichotomie entre les processus de délimitation conscients et inconscients. Il met également en lumière le paradoxe de la frontière vécue comme une « seconde nature » par ceux qui habitent la région, soulevant d’importantes questions sur le fait de savoir si les actions transfrontalières créent réellement un borderscape partagé ou si elles représentent simplement des activités parallèles au sein d’un espace géographique commun. REMERCIEMENTS Cet article constitue une version revue et augmentée du chapitre publié antérieurement dans Power in Transformation: Creative Practices as Catalysts of Change (Kofler & Volgger, 2025, pp. 77–87, Oekom). Il en propose un approfondissement théorique et analytique. Cette recherche fait partie du Progetto PRIN 2022 intitulé « BordAtlas19: Italian Borderscapes After 2020 » - financed by EU - Next Generation EU - Bando PRIN 2022 - D.D. n. 104 del 2 febbraio 2022 - M4 C2 Inv.1.1 Prot. n. 20225TN2R9 - Titolo progetto: "Italian Borderscapes after 2020. Mapping, unfolding, and re-framing border territories in response to the Covid-19 pandemic" - CUP: D53D23010950006 Nous adressons nos remerciements particuliers à notre équipe de projet : Alice Buoli, Raffaella Coletti, Isabella Traeger, Emanuela Rubbino, ainsi qu’à tous les partenaires d’entretien qui ont contribué à cette recherche. |
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AUTEUR Ingrid Kofler Alessandra Volgger |
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ANNEXES |
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NOTES
[1] Jan Schulz, Kerstin Hötte, Daniel M. Mayerhoffer, « Pluralist economics in an era of polycrisis », Rev Evol Polit Econ, août 2024, vol. 5, p. 201–218, disponible sur : https://doi.org/10.1007/s43253-024-00128-y.
[2] Michael Lawrence, Thomas Homer-Dixon, Scott Janzwood, Johan Rockstöm, « Global polycrisis: the causal mechanisms of crisis entanglement », Global Sustainability, janvier 2024, vol. 7(e6), p. 1-16.
[3] Ibid.
[4] Manfred Steger, Paul James, « Disjunctive Globalization in the Era of the Great Unsettling », Theory, Culture & Society, octobre 2020, vol. 37(7-8), p. 91-113.
[5] Benedict Anderson, « Imagined Communities: Reflections on the origin and spread of nationalism », dans The New Social Theory Reader (2nd ed.), Routledge, 2008.
[6] Arjun Appadurai, Modernity At Large: Cultural Dimensions of Globalization, U of Minnesota Press, 1996.
[7] Chiara Brambilla, « Exploring the Critical Potential of the Borderscapes Concept », Geopolitics, 2015, vol. 20(1), p. 14–34.
[8] Victor Konrad, « Toward a Theory of Borders in Motion », Journal of Borderlands Studies, mars 2015, vol. 30(1), p. 1–17.
[9] Marco Ferrari, Élisa Pasqual, Andrea Bagnato, A Moving Border: Alpine Cartographies of Climate Change, Columbia Books on Architecture and the City, 2019.
[10] Tobias Boos, Daniela Salvucci, Cultures in mountain areas: Comparative perspectives, bu,press, 2022, p. 310.
[11] Martin Steidl, Roman Urbaner, « Confini senza nome », dans Al confine: Sette luoghi di transito in Tirolo, Alto Adige e Trentino tra storia e antropologia, Edition Raetia, 2012, p. 167–193.
[12] Landesinstitut für Statistik (astat). (2024). 077 Innichen (1. Semester 2024; ASTAT Statistisches Gemeindeprofil). Autonome Provinz Bozen Südtirol - Provincia Autonoma die Bolzano Alto Adige.
[13] Übergeordneter Planungsverband der Gemeinde. (2024). Regionsprofil Statistik 2023—Sillian—Gemeinde 70728 (Regionsprofil Statistik). Amt der Tiroler Landesregierung, Abteilung Raumordnung und Statistik.
[14] ASTAT Gemeindeprofil Innichen
[15] Udo Kuckartz, Einführung in die computergestützte Analyse qualitativer Daten, 3rd ed, Wiesbaden: VS Verlag für Sozialwissenschaften, 2010.
[16] Susan Leigh Star, « This is Not a Boundary Object: Reflections on the Origin of a Concept », Science, Technology, & Human Values, vol. 35(5), 2010, p. 601–617.
[17] Bjørn Ingmunn Sletto, « “We Drew What We Imagined” Participatory Mapping, Performance, and the Arts of Landscape Making », Current Anthropology, vol. 50(4), 2009, p. 443–476.
[18] Susan Leigh Star, 2010, p. 601-617.
[19] Bjørn Ingmunn Sletto, 2009.
[20] Ibid.
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RÉFÉRENCES Pour citer cet article :
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