Laboratoire Interdisciplinaire de Recherche
"Sociétés, Sensibilités, Soin"
UR 7366 UBE


Territoires contemporains


Les déclinaisons contemporaines de l’identité vues d’ici et d’ailleurs
Penser l’en-commun à partir de la science à l’aune de la transcendance de l’identité humaine
Fred Jérémie Medou Ngoa
Résumé | Mots-clés | Sommaire | Texte | Auteur | Annexes | Notes | Références | Outils
RÉSUMÉ

La présente étude soutient le postulat selon lequel une « bonne science » est le fruit ou se fait à travers la cumulation indistincte des savoirs consacrés. L’on examine également la question de savoir si les universités et/ou les laboratoires constituent des cadres de mise en solubilité absolue de l’identité humaine. L’hypothèse de la recherche scientifique et la pratique de la science pour l’humanité est par ailleurs scrutée en prenant au sérieux la question de la fuite des cerveaux, sans oublier la problématique qui postule que les fruits de la recherche scientifique sont, en principe, au service de l’humanité. L’étude combine l’exploitation documentaire et les entretiens menés au Cameroun. Les données prélevées à travers ces opérations ont été interprétées à l’aune du constructivisme et de l’individualisme méthodologique.

MOTS-CLÉS
Mots-clés : En-commun, science, université, identité, fuite des cerveaux
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SOMMAIRE
  Introduction
I. Recherche scientifique, cumulation des savoirs et rapport à l’identité humaine
1) La « bonne science » comme cumulation indistincte des savoirs consacrés
2) L’université et le laboratoire comme cadres de mise en solubilité de l’identité humaine ?
II.Recherche scientifique et pratique de la science pour – ou contre – l’humanité
1) La question de la fuite des cerveaux
2) La problématique des fruits de la recherche scientifique au service de l’humanité
  Conclusion

TEXTE

Introduction

Une hantise traverse notre temps : celle du repli de chacun sur son territoire, sur ce qui fait sa différence, c’est-à-dire son identité séparée, propre [1]. Dès lors, penser l’en-commun, dans le cas d’espèce, à partir de la science, à l’aune de la transcendance de l’identité, relève de la nécessité, voire de l’urgence. En fait, comme le rappelle Hervé Marchal :

L’identité s’est imposée depuis une vingtaine d’années dans nos manières de penser. Notion floue et piégeuse, elle demande à être mise à distance. Dans son acception culturelle, d’une part, étant donné que l’identité est trop souvent confondue avec l’idée d’un terreau primordial dans lequel nous prendrions collectivement racine. Dans son acception individuelle, d’autre part, dans la mesure où l’identité est presque toujours associée à l’idée d’un « Moi » comparé à une sorte de disque dur sur lequel les données de notre existence seraient gravées une fois pour toutes [2].

Dans une perspective constructiviste, l’on peut, à l’aune du concept de l’en-commun, dépasser ces façons de penser [3]. À cet égard, il s’observe, dans les milieux de science, une tradition faite de « réunions d’équipe, dialogues formels ou informels, réseaux de communication, évaluation par les pairs : la recherche scientifique n’est [donc] plus aujourd’hui une tâche de génies solitaires » [4]. En effet, c’est que la science représente la plus grande entreprise collective [5]. De nos jours, elle domine sans partage le champ du savoir [6] et « recouvre toute façon systématique et raisonnée d’appréhender le réel » [7]. Bien plus, il s’agit d’un « ensemble de connaissances établies de façon systématique, à référence universelle et susceptibles d’être vérifiées » [8]. Il convient, par ailleurs, de relever que « le terme de “science” est emprunté au latin scientia, signifiant la “connaissance”, au sens large, spécialement la “connaissance scientifique”, prenant dès l’époque classique le sens du grec epistémè, “savoir théorique” » [9]. « La science désigne d’abord un savoir-faire procuré par les connaissances jointes à l’habileté, puis dénotera, plus tard, les connaissances acquises sur un objet d’étude plus délimité » [10] .

Dès lors, penser l’en-commun à partir de la science à l’aune de la transcendance de l’identité humaine nécessite, au préalable, de garder à l’esprit que « l’histoire a œuvré à séparer les uns et les autres, remisant l’idée même d’une humanité commune » [11] . Cette dernière peut être rendue intelligible à travers le concept de l’en-commun évoqué précédemment. Appréhendé ici comme principe au cœur de tout projet — ou pensée — de la Communauté [12], l’en-commun « pourrait être ce qui est relatif à l’ensemble de la planète et nécessaire à la vie » [13]. Il suppose la construction et le maintien, au sein des sociétés, d’espaces abstraits et/ou concrets de rencontre et de partage entre les différentes composantes [14]. Cela relève d’un travail politique de type statocentré, mais qui peut aussi être transcendé dans une perspective transnationaliste.

Comment donc penser l’en-commun, à partir de la science, à l’aune de la transcendance de l’identité humaine ? Et à partir de quoi cela est-il possible ? Les réponses à ces questions s’appuient sur une entreprise de collecte des données menés au Cameroun, combinant exploitation documentaire et entretiens en ligne. Nous mobilisons l’individualisme méthodologique et le constructivisme pour mettre respectivement en lumière la rationalité de l’acteur envisagé ici comme homme de science et l’en-commun comme construit sociopolitique. Ceci étant, le présent objet de recherche est rendu intelligible à partir de deux considérations. La première postule que la recherche scientifique peut-être perçue ou envisagée, autant que faire se peut, comme une opération de cumulation indistincte des savoirs consacrés, et donc, qui n’est pas tributaire de l’identité humaine ; même s’il apparaît que ladite recherche et la pratique de la science peuvent être réalisées et se réalisent, en principe, pour l’humanité. Toute chose qui, bien entendu, suppose des exceptions non négligeables.

I. Recherche scientifique, cumulation des savoirs et rapport à l’identité humaine

Le lien entre recherche scientifique et identité humaine se fait en éprouvant non seulement la question de la « bonne science » que nous envisageons comme cumulation indistincte des savoirs consacrés, mais aussi en s’interrogeant sur le fait de savoir si, de façon absolue, l’université et le laboratoire s’envisagent comme des cadres de mise en solubilité de ladite identité.

1) La « bonne science » comme cumulation indistincte des savoirs consacrés

La science se serait arrêtée – depuis longtemps – si le principe et la pratique de la cumulativité des connaissances n’avaient jamais existé. Elle continue de se pratiquer même si la cumulation desdits savoirs ne s’inscrit pas absolument dans l’ordre de l’indistinction au moment où ils sont mobilisés. En d’autres termes, la preuve de la mobilisation indistincte des savoirs par les chercheurs ou universitaires, d’ici ou d’ailleurs, n’est pas – toujours – une condition sacrée ou inviolable de sa réalisation, voire de sa production. Toujours est-il que « nous sommes entrés dans l’ère du savoir » [15]. Car en fait, « les portefeuilles de savoirs ne sont pas figés. Ils évoluent par apprentissage dans l’action, et par acquisition ou développement de nouveaux savoirs » [16]. En clair, la vocation première de la science est d’être cumulative. Mais, si l’on en croit Denise Pumain :

La cumulativité des connaissances en sciences sociales fait débat : la multiplicité des concepts et des théories, la fluidité des définitions et la diversité de leurs interprétations, laissent sceptiques de nombreux chercheurs, pas nécessairement relativistes, qui voient dans la cumulativité tout au plus un horizon d’attente, probablement irréalisable [17] .

Tout compte fait, la science est cumulative et le demeure. Même par réfutation, essai et erreurs, elle se construit sur ce qui existe déjà en matière de connaissance, et avance vers la vraie théorie de l’univers [18]. En fait, « [la] meilleure mise à l’épreuve de la certitude que nous ayons, c’est la bonne science [good science] — la science qui publie, qui reproduit ses expériences, qui vérifie, la science du consensus et de la recension par les pairs » [19]. En principe, si ce qui précède apporte un éclairage non négligeable sur ce qu’est la bonne science, il reste que parler de bonne science suppose, au sens manichéen du terme, qu’il en existe qui ne le soit pas. Cela pourrait ouvrir la boîte de pandore inhérente aux paradoxes de l’universalisme scientifique, qui invite à rester attentif aux rapports de domination dans la production des savoirs.

S’il est de coutume d’entendre que la science est universelle, il n’est pas inhabituel non plus de voir des universitaires établir des taxinomies qui permettent de classer les producteurs d’œuvres de science selon qu’ils publient leurs travaux scientifiques ici et pas là. Cet « ici et pas là » a une dimension territoriale ou géographique non négligeable. Dans les représentations de certains universitaires camerounais, par exemple, publier dans des revues du Nord est assimilé au succès absolu dans leur domaine et permet à l’auteur de la publication de – penser – jouer dans « la cour des grands ». Publier dans les revues cataloguées dans Cairn, Érudit, Persée, Jstor, etc., et être référencé dans des cadres tels que Google scholars, Scholars GPS et bien d’autres, suppose que l’on fait de la « bonne science ». Dans les représentations de ces universitaires, publier dans ces revues est assimilable au fait de « jouer la Champions League ». Jouer la « Champions League scientifique », c’est « être arrivé ». Cela suppose que ceux qui ne le font pas ou qui n’y parviennent pas – encore –, « jouent dans le championnat du quartier ». 

Dans cette optique paradigmatique, faire de la bonne science, c’est donc figurer dans des supports de publication prestigieux (du Nord ou classés A). Cette science « prestigieuse » est perçue par d’aucuns comme luxueuse et vous fait entendre dire : « je/il ne publie pas n’importe où ! ».

Les représentations que se font ces universitaires peuvent s’avérer pertinentes à la lumière de ce que les productions consultables sur les plateformes évoquées précédemment bénéficient d’une présomption de pertinence, car étant supposées être validées – avec le plus grand sérieux possible et une certaine rigueur – par les experts et les pairs. Cependant, cette manière de voir la science, du moins celle qui se fait, trahit plus ou moins volontairement un sentiment marqué par les rapports de domination dans l’univers de la production des savoirs scientifiques.

Le chercheur ou l’universitaire du Sud « complexé » serait donc toujours tenté de croire que faire de la « bonne science », c’est mobiliser – uniquement ou en très grande partie – les productions scientifiques du Nord. La science dite « prestigieuse » ou « luxueuse » évoquée plus haut est, partant, élitiste, mieux ostracisante. Dans une large mesure, elle permet de comprendre et de rendre compte des logiques d’interdiction de citer un tel, ou plutôt de l’exigence de citer un tel. Plus concrètement, au Sud et précisément au Cameroun, de façon non limitative, il n’est pas rare d’entendre un étudiant en thèse de doctorat ou en master dire de son directeur que ce dernier lui a formellement demandé de rayer de son texte les citations et/ou le nom d’un tel, quand il ne s’est pas lui-même chargé de le faire lors des corrections des différentes moutures présentées.

Dans le cas de figure précédent, la « bonne science » cesse d’être, pour ce directeur, une cumulation indistincte des savoirs, pour n’être qu’une cumulation des savoirs recommandés ou prescrits. L’on soutient pourtant l’idée d’une mobilisation indistincte des savoirs consacrés. En fait, la science qui a ses cadres de publication, ne peut se faire uniquement qu’à travers les savoirs diffusés par des revues classées A et surtout les productions scientifiques du Nord, qui, il faut le reconnaître, ont surtout l’avantage d’être visibles en ligne, malgré quelques restrictions (code d’accès, accès payant, etc.). Dire que la « bonne science » se conçoit comme cumulation indistincte des savoirs consacrés, revient aussi à prendre acte des conditions ou possibilités de « circulation internationale des idées » [20].

Certes, les méthodologies de production de la science sont universelles, mais l’accessibilité ne l’est pas, à condition, dans une certaine mesure, de payer le prix ou les droits d’accès. Pour N. S., stagiaire postdoctoral en gérontologie au Canada [21], âgé d’une trentaine d’années : « la science est universelle. J’ai pu le ressentir. Les grands principes de la recherche sont les mêmes partout. Mais, les outils et matériels technologiques utilisés sont différents » [22].

Dans le principe, la science est donc universelle et cette universalité tient de la cumulation indistincte des savoirs si tant est que ces derniers sont mobilisés en tant qu’ils ont partie liée avec l’objet qui permet cette mobilisation. Dans cet ordre d’idées, la bonne science ne s’opère pas en principe dans l’ostracisme, car ce n’est pas tant l’identité et la culture de l’auteur ou même le support de publication qui importent substantiellement que la pertinence de la publication ou du contenu qui, au-delà même dudit support, devrait être falsifiable au sens poppérien du terme.

2) L’université et le laboratoire comme cadres de mise en solubilité de l’identité humaine ?

L’université, de par sa fonction classique, participe de la production scientifique et intellectuelle [23]. En effet, le mot « université » est, dans sa constitution même, le marqueur de la mise en mouvement des cerveaux et non des identités, bien que l’université rassemble diverses identités.

La mise en solubilité, certes non absolue, de l’identité humaine porte à ne considérer que la science ou l’Homme de science. Cela revient à dire que l’identité n’est pas en soi un élément de structuration de l’idée d’université. Ce qui compte ou qui est à prendre en compte –, ce sont les savoirs scientifiques qui sont produits et mobilisés par les Hommes de science et qui, d’ailleurs, profitent à l’avancement de celle-ci. Raison pour laquelle M. E [24], enseignant à l’université de Dschang (Ouest du Cameroun) âgé d’une trentaine d’années, note que ce qui importe avant tout c’est « la production scientifique en train de se faire, la capacité des chercheurs à innover théoriquement, à gagner en compétitivité, à faire rayonner leur laboratoire, à obtenir des financements et à tisser des collaborations scientifiques avec d’autres institutions » [25]. Dans le même ordre d’idées, N. S. [26] précise ce qui suit :

J’ai eu le privilège de travailler dans deux laboratoires de recherche au Canada. Dans le premier, l’on parle très peu de nos origines, sauf dans des activités brise-glace. Dans le second, l’on ne parlait que de science. Dans un contexte de recherche interdisciplinaire, ce laboratoire de recherche m’a permis de comprendre que l’on peut parler de science sans faire référence à son identité culturelle. Depuis, j’y travaille, et l’on n’a presque jamais parlé de mon appartenance culturelle [27].

Parler des origines dans des activités brise-glace, comme le précise cet interviewé, a pour but d’apprendre à mieux se connaître pour ensuite travailler dans un climat de confiance et d’interconnaissance, ce qui favorise l’apprentissage et une meilleure production des savoirs. Nkoumou Ngoa Gaston Brice, enseignant en poste à l’université d’Ebolowa au Cameroun, âgé d’une trentaine d’années et ancien membre du Laboratoire d’Économie de Dauphine à Paris et du Département d’Économie politique de l’université de Fribourg (Suisse), ne dit pas absolument le contraire lorsqu’il note ce qui suit :

L’identité primaire ou culturelle n’est pas l’élément principal qui nous réunit. Ce qui nous réunit principalement, c’est la science, ce sont des questions de recherche pour lesquelles nous sommes plus ou moins proches et pour lesquelles nous souhaitons apporter des réponses, ou partager ensemble pour avoir des réponses. Dans les différents laboratoires ou alors les milieux de recherche auxquels j’appartenais, les gens mêmes qui faisaient généralement partie du laboratoire n’étaient pas tous des nationaux. Surtout en France, la plupart des collègues ou camarades qui constituent le laboratoire n’étaient pas originaires de Paris, ni même Français. Je ne pourrais pas dire de façon définitive que l’université ou bien les laboratoires peuvent être considérés comme des cadres de mise en solubilité de l’identité primaire. On y est pour acquérir des connaissances, partager des expériences scientifiques, mais également des expériences personnelles liées à nos cultures qui sont différentes et qui sont des sujets de curiosité des autres membres qui constituent généralement les laboratoires, ou bien des départements, du moins notre département d’Économie, et je suis sûr que c’est ce qu’on voit partout ailleurs [28].

De ce qui précède, il apparaît clairement qu’à l’université ou dans les laboratoires, les identités ne disparaissent pas. Ce ne sont pas elles qui réunissent les membres de ces institutions, mais la science, qui suppose une certaine compétence. Ce qui est célébré, c’est cette science produite – ou que l’on produit – et pour laquelle des individus, venus d’horizons divers, se réunissent où se rencontrent. Dès lors, le laboratoire et l’université constituent des lieux de structuration de la pensée ou des biens cognitifs.

II. Recherche scientifique et pratique de la science pour – ou contre – l’humanité

Deux considérations méritent d’être examinées afin de rendre intelligible l’idée d’une recherche scientifique et d’une pratique de la science pour – ou contre – l’humanité. D’une part, il s’agit de la question relative à la fuite des cerveaux et, d’autre part, celle qui postule qu’en principe, les fruits de la recherche scientifique sont, au service de l’humanité.

1) La question de la fuite des cerveaux

Les dynamiques liées à la migration des personnes originaires de pays du Sud vers ceux du Nord s’inscrivent dans l’ordre des réalités les plus marquantes de l’époque contemporaine [29]. En effet, le manque d’infrastructures performantes ou d’opportunités de développement dans les pays d’origine, contraint les spécialistes au départ [30]. Ce phénomène est connu sous l’expression de « fuite » ou « exode des cerveaux » qui, comme le relève l’écrivain Saïd Mohamed, s’entend d’ailleurs comme « la migration vers les pays développés des travailleurs qualifiés ou très qualifiés du Sud » [31]. Les pays du Sud sont donc sujets à la fuite de leurs « cerveaux » vers les pays du Nord depuis plusieurs décennies. Ce phénomène est préjudiciable à la formation de leurs cadres et de leurs élites scientifiques, et partant, à leur développement [32]. Ce postulat conduit Daniel Abwa à dire ce qui suit : « Il faut que l’émigration africaine cesse d’être au seul profit du pays d’accueil, car, dans tous les continents du monde, les peuples ont émigré à la recherche de formules nouvelles pour leur propre épanouissement » [33].

À travers ce qui précède, l’on prend acte du fait que la notion de « fuite des cerveaux » cache un jugement de valeur sur les devoirs des intellectuels à l’égard de leur patrie. On ne parlerait pas de « fuite » si l’on ne considérait pas tout intellectuel comme étant d’abord rattaché à un pays d’origine, pour lequel il a une certaine « obligation patriotique » de contribuer, de toute la force de ses capacités intellectuelles, au développement, à la prospérité et à son rayonnement [34]. Mais, la fuite des cerveaux permet aussi, consciemment ou non, de se mettre au service de l’humanité, mieux, de participer, à travers ses ressources cognitives, à la pratique de la science, en termes de recherche, d’enseignement ou de soins dans le cas spécifique des médecins, pour ne prendre que l’exemple de ce métier.

Dans les esprits des Camerounais, en l’occurrence, l’attrait de l’ailleurs reste prégnant, peu importe la classe sociale et les modalités du départ [35]. Comme dans de nombreux pays du Sud, le Cameroun souffre d’une fuite des cerveaux vers les pays du Nord ou vers d’autres pays du continent tels que le Nigeria et l’Afrique du Sud [36]. Les Camerounais inscrits dans cette dynamique migratoire l’envisagent comme une nouvelle manière d’être dans le monde et d’y vivre, tout en capitalisant les opportunités qui s’offrent à eux [37]. Dans cet ordre d’idées, N. S., cité plus haut, précise que « de nombreuses personnes n’immigrent pas par simple plaisir. Ils sont nombreux, les infirmier.e.s qui n’avaient jamais pu économiser 1 million de francs CFA au Cameroun. Mais, ils peuvent faire le double, voire le triple juste en un an ici au Canada » [38].

En restant dans le secteur de la santé, il apparaît qu’une multiplicité de déterminants informe les options migratoires des Camerounais à partir de leurs représentations enrichies de l’expérience de migrants à succès les ayant précédés [39]. Dans cet ordre d’idées, notons que :

La migration depuis le Cameroun continue de contribuer à la fuite des cerveaux. D’après l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), 42,3 % des 57 050 Camerounais qui travaillent en Europe sont hautement qualifiés. D’après l’Ordre des médecins camerounais, 4 200 médecins camerounais, principalement des spécialistes, travaillent à l’étranger. Seuls 800 d’entre eux, soit un pour 10 000 à 20 000 habitants, restent dans les villes et un pour 40 000 à 50 000, dans les zones rurales [40].

Cependant, on observe, depuis quelques années, un processus qui pourrait compenser en partie cette fuite de la matière grise. Il s’agit, en effet, des apports informels des communautés expatriées en termes d’aide, de conseils et d’informations au profit des institutions et des chercheurs de leur pays d’origine [41].

2) La problématique des fruits de la recherche scientifique au service de l’humanité

La science entretient un rapport étroit avec certains aspects (sociaux, politiques, économiques) du fonctionnement de nos sociétés, lesquels dépassent généralement le seul intérêt scientifique de ses productions : on ne peut ainsi envisager l’activité scientifique en dehors du monde social qui la rend possible [42].

Ainsi, dans le cas particulier des sociétés occidentales, à quoi fait-on allusion en réalité lorsqu’on parle de progrès scientifique ? Nous pouvons, par exemple, penser au progrès matériel et, en particulier, à la réalisation du bien-être de l’individu par l’amélioration des possibilités techniques et industrielles. Nous pouvons aussi considérer les progrès enregistrés dans divers domaines de la connaissance, ainsi que dans le perfectionnement de la compréhension, par l’homme, de son environnement [43]. Dans ces sociétés, on a pris peu à peu conscience du rôle essentiel de la recherche scientifique dans la croissance économique. La science y a acquis lentement et progressivement son aspect moderne, évoluant avec le progrès, tout en étant elle-même une partie du progrès [44]. Les fruits de la recherche scientifique sont donc, à quelque proportion que ce soit, au service de l’humanité en regard des avancées à la fois heuristiques et technologiques capitalisées. Pour N. S. : « Tout ce que nous utilisons est le fruit de la recherche scientifique. Cette dernière est hautement financée, encadrée et valorisée dans les pays développés » [45].

Les fruits de la recherche bénéficient aux sociétés qui les ont vus naître, c’est-à-dire les pays riches, sans atteindre une échelle plus globale, au service des plus pauvres et des plus vulnérables [46]. L’ensemble des populations humaines n’en profitent pas nécessairement, car s’y mêlent considérations et décisions économiques et politiques. Pour le concevoir, il suffit de penser aux pays du Tiers-Monde. Les maladies qui y subsistent, tel que le paludisme, par exemple, feraient-elles encore long feu si l’économiquement rentable ne venait pas conditionner le scientifiquement faisable ? [47] Toutefois, la recherche scientifique produit des fruits à large spectre, car ceux-ci sont généralement au service de l’humanité ou mobilisés par celle-ci. « La science, en augmentant les connaissances dont l’homme dispose, accroît sans cesse sa maîtrise sur son environnement, lui permettant d’utiliser son imagination pour améliorer sa condition, pour faciliter son quotidien » [48]. À ce propos, M. E., cité plus haut, réagit ainsi qu’il suit :

La population mondiale a connu une croissance exponentielle grâce aux progrès agricoles et médicaux ; des maladies autrefois mortelles, comme la variole ou la peste, ont été éradiquées grâce aux vaccins et aux traitements issus de la recherche biomédicale ; les avancées technologiques, qu’il s’agisse de la révolution industrielle ou de l’essor du numérique, ont profondément transformé les conditions de vie, permettant une amélioration sans précédent du confort et de l’espérance de vie.

À travers ce qui précède, l’on prend bien acte de ce que les « fruits de la recherche scientifique sont au service de l’humanité ». Mais, cela constitue une hypothèse pouvant cependant être relativisée à partir des usages que l’on serait amené à en faire. C’est la raison pour laquelle M. E. ajoute ce qui suit :

Si la science s’est révélée être une force indéniable de transformation et de progrès, elle a également servi des desseins plus sombres et plus destructeurs. Loin d’être une simple entreprise de libération, la science a en effet été mobilisée au service de projets profondément macabres et déshumanisants : l’invention de la bombe atomique, qui a culminé avec les bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki, a démontré que les avancées scientifiques pouvaient être instrumentalisées à des fins de destruction massive ; l’exploitation intensive des ressources naturelles, permise par les progrès de l’ingénierie et des industries extractives, a engendré une crise environnementale sans précédent, menaçant la biodiversité et les conditions mêmes de survie des sociétés humaines ; les sciences sociales, elles aussi, ont été mises au service de politiques de domination, comme l’ont montré les études raciales pseudoscientifiques qui ont légitimé l’esclavage et le colonialisme.

L’hypothèse selon laquelle les « fruits de la recherche scientifique sont au service de l’humanité » ne tient que si l’on prend acte de l’autre tranchant du « couteau scientifique » dans une optique qui considère évidemment l’en-commun. M. E. ajoute à ce propos ce qui suit :

C’est précisément contre cette vision naïve du progrès, qui ferait de la science une force univoquement bénéfique, que de nombreux courants contemporains appellent à une refonte éthique de la recherche et de l’innovation technologique ; ces mouvements prônent une science plus respectueuse de l’environnement, davantage soucieuse des impacts sociaux et politiques de ses avancées, et ancrée dans une démarche de responsabilité collective, à l’image des approches de la « science ouverte », de l’ « éthique de l’intelligence artificielle » ou encore du développement des « technologies vertes ». Ainsi, la question du progrès scientifique ne saurait être abordée de manière unilatérale ; elle exige une réflexion nuancée, intégrant à la fois les avancées indéniables qu’il a permises et les dérives auxquelles il a donné lieu.

Conclusion

L’en-commun – épistémique ou heuristique – n’est pas une catégorie absolue ou à envisager de façon absolue. Dans une optique gémellaire, la science se présente comme se faisant ou se produisant au centre (Nord) et aux extrémités, sinon à la périphérie (les Suds) ; extrémités ou périphérie marquées du sceau d’une visibilité partielle des produits scientifiques du fait de l’accès difficile ou de l’absence totale d’accès à ceux-ci, voire de leurs possibilités de circulation à améliorer. Cela porte un coup non négligeable sur l’universalité de la science (dite universelle) ; universalité victime en gros de l’invisibilité de la totalité de la production scientifique susceptible de vitaliser, autant que faire se peut, la science – universelle – en vue d’une meilleure « cumulativité des savoirs scientifiques ». « Penser l’en-commun à partir de la science à l’aune de la transcendance de l’identité culturelle au sens large, ou humaine, si l’on veut, suggère, en fin de compte, la mise en place, au plan mondial ou universel, de politiques visant à briser sérieusement ou davantage les barrières stato-nationales pour construire de véritables ponts aux hommes et femmes de science. Leur identité de scientifiques pourrait ainsi être commune si l’on admet l’utilité de la science et le souci de lui accorder plus de possibilités au plan heuristique du terme. Cela tient au fait qu’il importe de ne pas négliger, à partir de la science et des savoirs, le fait selon lequel « le remède commun consistera à généraliser l’idée de nature humaine, à proclamer une unité de l’homme et de ses valeurs » [49], en tant que conditions de possibilité d’une communauté par-delà les contrées, par-delà l’identité [50], favorable à l’instauration d’un véritable internationalisme scientifique qui est le début d’un internationalisme tout court ; instauration qui ne peut pas se faire toute seule [51]. Il faut donc de la volonté. Il le faut un peu plus chez les hommes de science – influents – pour optimiser davantage, et de façon inédite, son universalité.

 

AUTEUR
Fred Jérémie Medou Ngoa
Professeur de Science Politique
Université de Douala, Faculté des Sciences Juridiques et Politiques


ANNEXES

NOTES


[1] Jean-Marie Benoist cité par Claude Lévi-Strauss, L’identité, Paris, PUF, 2019 (4e de couverture).
[2] Hervé Marchal, L’identité en question, Paris, Ellipse, 2006 (4e de couverture).
[3] Ibid.
[4] Dominique Vinck, « La bonne science est-elle un produit collectif ? », Sciences Humaines, n° 169, mars 2006. En ligne : https://www.scienceshumaines.com/la-bonne-science-est-elle-un-produit-collectif_fr_5628.html, pageconsultée le 20/03/2025.
[5] UNESCO, « Les sciences au service de la société ». En ligne : https://fr.unesco.org/themes/sciences-au-service-soci%C3%A9t%C3%A9, page consultée le 25/03/2025.
[6] Philippe Fontaine, « Qu’est-ce que la science ? De la philosophie à la science : les origines de la rationalité moderne », Recherche en Soins Infirmiers, vol. 1, n° 92, 2008, p. 4-8.
[7] Madeleine Grawitz, Lexique des sciences sociales, Paris, Dalloz, 1999, p. 367.
[8] Ibid.
[9] Philippe Fontaine, 2008, op. cit., p. 6.
[10] Ibid.
[11] Achille Mbembe et Rémy Rioux, Pour un monde en commun. Regards croisés entre l’Afrique et l’Europe, Arles, Actes Sud, 2022, p. 7.
[12] Denise Pumain, « Cumulativité des connaissances », Revue Européenne des Sciences Sociales, Tome XLIII, n° 131, 2005, p. 7. En ligne : https://journals.openedition.org/ress/357, page consultée le 20/03/2025.
[13] « À propos de ‘‘l’en commun’’ - Alexis Chirokoff - 44 ». En ligne : http://congres.pcf.fr/85303, page consultée le 17/03/2025.
[14] Laurence Tibère, « La construction sociale de ‘‘l’en commun’’ par la consommation : les sociétés réunionnaise et malaisienne », Hommes & Migrations, Revue Française de Référence sur les Dynamiques Migratoires, vol. 1, n° 1320, 2018, p. 31.
[15] Jean-Claude Tarondeau, Le management des savoirs, Paris, PUF, 1998, p. 3.
[16] Ibid., p. 3-4.
[17] Denise Pumain, 2005, op. cit., p. 5.
[18] Sandra Laugier, « Signification et incommensurabilité : Kuhn, Carnap, Quine », Archives de Philosophie, n° 23, Tome 66, 2003, p. 487.
[19] Peter Huber, Galileo’s Revenge: Junk Science in the Courtroom, New York, Basic Books, 1991, p. 228. Voir aussi Mathias Girel, « De l’usage des notions : à propos de la ‘‘Bonne science” (Sound Science) », L’Archicube, n° 19, 2015, p. 87-95.
[20] Pierre Bourdieu, « Les conditions sociales de la circulation internationale des idées », Actes de la Recherche en Sciences Sociales, vol. 5, n° 145, 2002, p. 4.
[21] Anonymat requis.
[22] Fred Jérémie Medou Ngoa, « La construction du développement, des liens ethniques et sociocommunautaires par des Camerounais en situation de mobilité et de migration internationales », RIGES, Revue Ivoirienne de Gouvernance et d’Études Stratégiques/Ivoirian Review of Governance and Strategic Studies, n° 12, vol. 2, septembre, 2021, p. 112.
[23] Alawadi Zelao, « Le développement universitaire au Cameroun », dans Michel Simeu Kamdem et Schamp Eike [éd.], L’université africaine et sa contribution au développement local. L’exemple du Cameroun, Paris, Karthala, 2014, p. 51.
[24] Anonymat requis. Il a été membre de plusieurs laboratoires en tant qu’étudiant en thèse et chercheur postdoctorant et aujourd’hui directeur de laboratoire, dans des contextes variés tels que la France, l’Afrique du Sud et le Cameroun.
[25] Entretien téléphonique (Dschang-Yaoundé) du 07 mars 2025.
[26] Anonymat requis.
[27] Entretien en ligne, op. cit.
[28] Entretien du 08 mars 2025 à Yaoundé.
[29] Fred Jérémie Medou Ngoa, 2021, op. cit., p. 112.
[30] Mihaela Nedelcu, La mobilité internationale des compétences. Situations récentes, approches nouvelles, Paris, L’Harmattan, 2004.
[31] Musée de l’histoire de l’immigration, « Que signifie l’expression ‘‘fuite des cerveaux’’ ? ». En ligne : https://www.histoire-immigration.fr/economie-et-immigration/que-signifie-l-expression-fuite-des-cerveaux, page consultée le 12/02/2025.
[32] Rémi Barré, Valeria Hernández, Jean-Baptiste Meyer et Dominique Vinck, Diaspora scientifiques, Paris, IRD Éditions, 2003 (4e de couverture).
[33] Daniel Abwa, « Émigration africaine et histoire », dans Jean-Emmanuel Pondi [dir.], Immigration et diaspora. Un regard africain, Paris, Maisonneuve et Larose/Afrédit, 2007, p. 28.
[34] Ernest-Marie Mbonda, « Intellectuels africains, patriotisme et panafricanisme : à propos de la fuite des cerveaux », Afrique et Développement, vol. XXXIII, n° 1, 2008, p. 108.
[35] Fred Jérémie Medou Ngoa, 2021, op. cit., p. 117.
[36] Michel Simeu Kamdem et Schamp Eike [éd.], 2014, op. cit.
[37] Fred Jérémie Medou Ngoa, 2021, op. cit., p. 112.
[38] Entretien en ligne, op. cit.
[39] Fred Jérémie Medou Ngoa, 2021, op. cit., p. 112.
[41] Rémi Barré et al., 2003, op. cit.
[42] Mélodie Faury, « La science fait progresser l’humanité ». En ligne : https://infusoir.hypotheses.org/783, page consultée le 08/05/2024.
[43] Ibid.
[44] Lopes Leite, « La science, le développement économique et le Tiers Monde », Tiers-Monde, tome 8, n° 29, 1967, p. 167.
[45] Entretien en ligne, op. cit.
[46] Klaus Schönenberger, « Notre humanité doit rattraper notre technologie », Le Temps, juillet 2021.  En ligne : https://www.letemps.ch/opinions/humanite-rattraper-technologie, page consultée le 08/03/2025.
[47] Ibid.
[48] Mélodie Faury, op. cit.
[49] Ibid.
[50] Achille Mbembe, La communauté terrestre, Paris, La Découverte, 2023, p. 195.
[51] Pierre Bourdieu, 2002, op. cit., p. 4.

RÉFÉRENCES

Pour citer cet article :

Fred Jérémie Medou Ngoa, «  Penser l’en-commun à partir de la science à l’aune de la transcendance de l’identité humaine», dans Les déclinaisons contemporaines de l’identité vues d’ici et d’ailleurs, Alain Chenevez et Hervé Marchal [dir.], Territoires contemporains - nouvelle série [en ligne], fevrier 2026, n° 23, disponible sur : http://tristan.u-bourgogne.fr/CGC/prodscientifique/TC.html.
Auteur : Fred Jérémie Medou Ngoa
Droits : http://tristan.u-bourgogne.fr/CGC/prodscientifique/TC/credits_contacts.html
ISSN : 1961-9944


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