Laboratoire Interdisciplinaire de Recherche
"Sociétés, Sensibilités, Soin"
UR 7366 UBE


Territoires contemporains


Les déclinaisons contemporaines de l’identité vues d’ici et d’ailleurs
Comment la revue Études corses sert-elle à penser l’identité ?
Pierre Bertoncini
Résumé | Mots-clés | Sommaire | Texte | Auteur | Annexes | Notes | Références | Outils
RÉSUMÉ

En 2023, pour les 50 ans de la revue Études corses, je réalise un bilan de son rapport à l’ethnologie. Dans un contexte politique où la thématique identitaire est investie par l’extrême droite, il est apparu que Daniel Fabre nous avait mis sur une piste en formulant : « Études corses, de par la situation de l’île, tend à ordonner son érudition autour des questions d’identité ». En rappelant le conflit entre Études corses et la revue Les Temps modernes qui a publié en 1978 le dossier « Identité culturelle de la Corse », on montrera que sur une période qui a vu les évolutions des politiques d’identité, des chercheurs ont pris des positions différentes sur la question de l’identité précisément.

MOTS-CLÉS
Mots-clés : construction identitaire, situation coloniale, contexte postcolonial, revue d’idée, réflexivité, ethnologie
Index géographique : méditerranée, corse
Index historique : xxe, : xxie siècle
SOMMAIRE
I. Le cinquantenaire de la revue Études corses
1) L’objectif de mesurer la part de l’ethnologie dans Études corses
2) Quelle méthode pour recenser ce qui concerne l’ethnologie dans Études corses ?
II.La question coloniale comme invité surprise
1)Le choix de la tribune « Les missionnaires » de Charles Santoni comme bain révélateur
2)L’ethnologie et la question coloniale dans la Corse de 1974
III. Études corses en conflit avec Les temps modernes ?
1)Trois dossiers sur la Corse dans Les Temps modernes de 1976 à 1981
2)Un conflit d’idées qui perdure

TEXTE

L’objet de ce texte est d’évaluer dans quelle mesure la revue Études corses sert à penser l’identité. Il s’agit de réfléchir sur l’affirmation de l’ethnologue Daniel Fabre :

Études corses, de par la situation de l’île, tend à ordonner son érudition autour des questions d’identité : aussi, depuis 1975, l’ethnologie occupe-t-elle une place grandissante. [1] 

En 2023, est fondé en Corse un parti politique d’extrême droite, version locale du parti d’Éric Zemmour, appelé Mossa Palatina. La défense de l’identité corse est annoncée comme étant son but. Dans ce contexte, l’identité était apparue de façon inattendue dans mon champ de recherche. En effet, à l’origine, ce texte prend sa source dans l’analyse des relations qu’entretient la revue Études Corses avec l’ethnologie. La recherche s’inscrivait dans le cadre commémoratif des 50 ans de la revue. Dans l’article introductif de son numéro 1 [2], l’objet de la revue est ainsi défini : « Ouvrir la revue plus largement à l’ensemble des sciences humaines, et, à côté de l’histoire et de l’archéologie, y faire entrer des disciplines telles que l’ethnologie, la linguistique, l’histoire littéraire, moins souvent présentes dans Corse historique ». Fernand Ettori, qui participa à la fondation de la revue, dans son analyse de ce qu’il a appelé « Le miracle de 1970 » [3], note plus tard : « Elle publie deux fois par an une revue pluridisciplinaire (histoire, linguistique, géographie, ethnologie), Études corses aspire à tenir son rang dans la recherche scientifique ». Il semble qu’on puisse observer dans le discours des fondateurs de la revue un balancement entre objectif de pluridisciplinarité affiché et prédominance de l’histoire [4]. C’est dans cette tension entre deux pôles que l’ethnologie trouve la place mesurée ici.

I. Le cinquantenaire de la revue Études corses

1) L’objectif de mesurer la part de l’ethnologie dans Études corses

Lors de l’Assemblée générale de l’association des chercheurs en sciences humaines (domaine corse) d’août 2023 a été acté qu’un numéro spécial d’Études corses avec une anthologie des articles les plus marquants allait être publié. En complément, un colloque organisé avec la revue A traversa était prévu dès octobre. J’ai proposé une communication sur l’évaluation de l’apport de l’ethnologie dans la revue. J’avais déjà mené une investigation sur des associations de chercheurs, la FAGEC [5] ou l’APEC [6], par exemple, mais non sur une collection de numéros d’une revue en particulier. Pour la méthode, j’avais alors à l’esprit les propos tenus par D. Fabre au sujet de l’importance des numéros inauguraux des revues dont il présentait une série dans laquelle figurait Études corses : « L’ambition de toute revue est de modeler son propre temps » [7]. Aussi, le plan initialement prévu était très simple sans autre ambition que celle de la clarté. Consulter la totalité des 88 numéros de la revue. Faire d’abord un recensement de ce qui concerne l’ethnologie, puis l’analyser en comparant les réalisations avec le projet initial formalisé dans le numéro 1. On décriera dans un premier temps les objectifs, les méthodes mises en place, puis les difficultés rencontrées pour réaliser cette évaluation. Les réajustements successifs ont débouché sur des zones inédites. On verra comment l’opération telle que prévue est apparue comme produisant des résultats réducteurs et limités si on ne passait pas par un décentrement, en posant la question sous forme de variation par rapport à l’étude maîtresse de Max Weber sur la relation entre le scientifique et le politique [8].

En 1989, Christian Bromberger, Pierre Cenlivres et Gérard Collomb notaient déjà

le débat autour de l’identité est sans doute un détour obligé des disciplines anthropologiques, débat certes ancien que l’on trouve par exemple, engagé chez Max Weber posant la question du « sentiment de communauté ethnique ». Il est récurrent et non clos [9] .

Tandis que des prises de position dans l’espace public, après que l’on se soit demandé si on se dirigeait « vers des sociétés postcoloniales ? [10] », portent en ce moment sur la place des études décoloniales dans l’université française [11] , on verra dans cette étude qualitative comment dans le domaine corse ces termes articulés avec les questions sur l’identité sont posés distinctement. Mossa Palatina est apparue pour la première fois dans les médias sous la forme de l’association Palatinu. Ses fondateurs posent devant un bâtiment de l’Université de Corse, le Palazzu naziunale. C’est un paradoxe à double titre. En ce lieu gouverna Pascal Paoli, homme des Lumières durant la courte période de l’indépendance de l’île au xviiie siècle. C’était également durant les années 1980 l’adresse officielle de la revue Études corses. Revenir sur l’histoire de la revue permet de mettre en perspective les prises de position actuellement très médiatisées d’une organisation d’extrême droite.

Dans un premier temps, on présentera comment l’analyse quantitative de la place de l’ethnologie offrait les caractéristiques d’une impasse. Alors sera énoncé pourquoi la comparaison d’Études corses avec Les temps modernes s’est imposée comme heuristiquement riche. En effet, il sera établi dans quelle mesure des débats sur la pertinence de la qualification du statut de la Corse de colonial, ainsi que sur l’identité ont jalonné les années 1970 et marquent encore le paysage intellectuel de l’île.

2) Quelle méthode pour recenser ce qui concerne l’ethnologie dans Études corses ?

Le corpus comprend des pièces de natures différentes. Il y a comme premier critère de délimitation la qualité des auteurs. Sont-ils ethnologues ? À ma grande surprise, en contradiction avec l’hypothèse de départ, identifier les auteurs ou les textes liés à l’ethnologie est en soi une difficulté qui ne peut se résoudre par une réponse construite sur des critères universels. La consultation des tables décennales de 1984 n’a pas permis de mieux classer les données. Il est apparu qu’elles étaient largement basées sur des choix arbitraires. La méthode quantitative donnant des résultats limités, une perspective prosopographique a été adoptée.

Du numéro 1 d’Études corses au numéro 1 des revues d’ethnologie que sont le Bulletin de l’Adecem ou Strade dont il fut ensuite le fondateur, apparaît la figure du professeur Georges Ravis-Giordani. L’auteur du désormais classique Bergers corses a également publié dans les revues d’ethnologie francophone de référence que sont Ethnologie française, L’homme ou Terrain par exemple. Comment sans céder à l’hagiographie, évaluer la place des écrits de G. Ravis-Giordani dans l’ethnologie présentée dans Études corses ? Le sujet est jusqu’à présent inédit. En effet, rappelons qu’en 2016, un numéro hommage de la revue Strade dont le professeur est le fondateur a été publié. Il s’agissait à la fois d’une sélection d’articles, d’un riche entretien biographique accordé à Jacqueline Peri-Emmanuelli et Joseph Martinetti et de témoignages d’autres chercheurs, comme ceux d’Ange Rovere [12] ou de Christian Bromberger [13]. Il ne s’agit pas ici d’en rester là. Il apparaît en effet que les questions qui se posent pour comprendre l’apport d’Études corses à l’ethnologie peuvent être synthétisées dans une autre question. L’ethnologie dans Études corses est-elle réductible à l’œuvre de G. Ravis-Giordani ?

Afin de répondre à cette question, on pourrait statistiquement comparer l’apparition de contributions en nombre d’articles, nombre de recensions, nombre de pages de G. Ravis-Giordani avec celle d’autres auteurs dans Études corses. Il faudrait établir si on tient compte d’ethnologues travaillant sur d’autres terrains. Ainsi D. Fabre, qui a participé au numéro thématique sur la femme en Corse et en Méditerranée et C. Bromberger sur le numéro portant sur la mort en Corse et en Méditerranée doivent-ils être pris en compte dans l’élaboration de pourcentages ? Les diagrammes en bâton sont alors mobilisés pour faire voir l’invisible, les importances relatives. Est-il nécessaire de le faire pour observer que Gérard Lenclud ou Max Caisson ont moins écrit que leurs pairs ? Mais cette opération réalisée suffirait-elle ? La place d’un auteur dans une revue dépend-elle uniquement du nombre d’articles qu’il signe ? Une revue est une œuvre collective où apparaît un comité éditorial et d’autres instances, comme un conseil scientifique. Quelle place occupe les ethnologues dans les instances décisionnaires de la revue Études corses ? Quelle place occupe en particulier G. Ravis-Giordani dans le bureau de l’Association des chercheurs en sciences humaines du domaine corse ? Et quelle trace laisse ce mandat ? Quand A. Rovere [14] affirme qu’entre Fernand Ettori et Francis Pomponi, « G. Ravis-Giordani a assuré l’intérim » au poste de secrétaire général au début des années 1980, au lieu d’évoquer une succession sans plus de précision, la qualité du mandat semble implicitement évaluée par le témoin par des critères qui demeurent non-dit.

Peut-on déduire de la collecte des données effectuée que c’est grâce à son action reconnue de coordonnateur ainsi qu’à la durée de son investissement dans l’œuvre collective et non au seul contenu de ses textes que G. Ravis-Giordani occupe sa place de figure de proue de l’ethnologie de la Corse ? On dispose de plusieurs textes dont l’objet explicitement déclaré est d’analyser le contenu du corpus des textes liés à l’ethnologie de la Corse. Nous avons ainsi, sans à nouveau prétendre à l’exhaustivité, une synthèse proposée par M. Caisson [15]. Tandis que G. Ravis-Giordani a enseigné toute sa carrière à l’Université de Provence, au département d’ethnologie qu’il a cofondé, l’analyse de la place de l’ethnologie à Corte a donné deux textes de son élève Philippe Pesteil [16] qui, quant à lui, y a été enseignant-chercheur sur trois décennies. La nature de l’ethnologie de la Corse est analysée par Francesca-Maria Ceccaldi [17] et un texte signé par Charlie Galibert [18]. Ces précieuses analyses sont la base théorique sur laquelle je me suis déjà appuyé afin de comprendre le rôle qu’Isac Chiva a joué sur la scène de l’ethnologie de la Corse depuis son enquête de 1956 jusqu’à la réception de son œuvre à la date de son décès en 2012 [19]. J’ai alors mis en évidence comment le rôle pourtant pionnier dans le domaine corse du fondateur d’Études rurales était reconnu tout en étant relativement occulté pour diverses raisons par l’ensemble de la communauté des ethnologues que leur terrain soit situé dans l’île ou non.

II. La question coloniale comme invité surprise

1) Le choix de la tribune « Les missionnaires » de Charles Santoni comme bain révélateur

La lecture de ces textes épistémologiques m’est de peu de secours pour répondre aux questions que je pose ici. C’est en portant mon regard ailleurs que le moyen de problématiser les données est apparu. Je convoquerai ici un document qui, à ma connaissance jusqu’à ce jour, n’a jamais été cité dans une analyse universitaire : « Les missionnaires » signé par Charles Santoni [20]. Il est publié dans la rubrique « Tribune » du mensuel d’information généraliste Kyrn [21] en janvier 1974. En ce milieu des années 1970, C. Santoni, âgé de 43 ans, est le leader des autonomistes de gauche qui s’exprime alors sous la bannière du PPC (Partitu di u populu corsu). Nul ne sait alors si ce sont ses idées où celles incarnées à droite de l’échiquier politique par Edmond Simeoni avec son mouvement l’ARC (Azzione per a rinascita di a Corsica) qui prendront le leadership dans le camp régionaliste/autonomiste les années suivantes. Ainsi, à titre illustratif, je rappellerai qu’à l’occasion de la production d’un reportage sur l’île par une équipe d’une chaîne télévisée nationale [22], dans un sujet qui évoque le tirage de 20 000 exemplaires pour Kyrn, C. Santoni, identifié comme porte-parole important de la contestation politique, dénonce devant les caméras le « plan de déménagement de la Corse » proposé par l’État.

Le texte sélectionné commence par la description ironique d’un enseignant hexagonal du secondaire qui, récemment muté dans un village corse, veut expliquer aux habitants le sens de leur culture. Il apparaît à l’auteur un paradoxe : les habitants ont des connaissances qu’ignore l’enseignant, puisqu’elles sont organisées différemment des siennes. Ce court et riche texte d’une page s’en prend ensuite sans le nommer à un ethnologue qui agirait de même. On peut lire : « Un autre de ces missionnaires hexagonaux travaille dans le berger corse. Il se répand en études sur le compte de nos éleveurs et semble témoigner une sollicitude sans bornes pour leur façon de vivre ». Il est précisé : « C’est lui qui se décrit pourtant, cet été, à la perspective d’une université corse ». Il continue par : « Son intérêt pour les bergers corses relève de la même démarche que celle des pasteurs presbytériens, envers les aborigènes de la Nouvelle-Guinée ».

La tribune continue par :

Le professeur au tabernacle ignorait et niait notre passé. L’ethnologue aux bergers nous niait tout avenir. À part cela, tous deux sont pleins de prévenance. Ils nous ouvrent toutes grandes les portes du musée, comme les colons de la plaine, les promoteurs de la côte et les dirigeants du Parc régional nous ouvrent toutes grandes les portes de la réserve.

Le texte se poursuit par :

Toujours, dans les colonies, le missionnaire et le marchand ont avancé côte à côte, main dans la main. Celui qui nous dérobe notre culture épaule celui qui vient nous voler nos biens.

Quand est évoqué un débat sur l’université, il faut comprendre que c’est de l’université d’été de 1973 dont il est fait référence. On sait comment F. Ettori y participa. Il n’y a donc pas une attaque globale contre l’équipe d’Études corses mais plus précisément contre un ethnologue. Il reste à savoir s’il concerne G. Lenclud ou G. Ravis-Giordani en particulier ou s’il vise l’ethnologie de la Corse en général. La revendication de réouverture de l’Université de Corse était portée par le FRC, mouvement qu’animait C. Santoni. Pour l’auteur, le sujet est considéré comme important. En 1974, nous sommes sept ans avant qu’en qualité cette fois de membre du bureau fédéral du Parti socialiste, C. Santoni participe, après la victoire de mai 1981, au processus de réouverture de l’institution d’enseignement supérieur.

Dans ce texte au ton incisif, « l’ethnologue » est comparé aux missionnaires. On pourrait rapidement estimer que le polémiste ne comprend rien à l’ethnologie. En effet, les méthodes d’enquête de terrain sont nées avec Bronislaw Malinowski [23] qui, se détachant des administrateurs, militaires et missionnaires des îles Trobiand, va étudier en Mélanésie la culture des « Argonautes du Pacifique occidental ». On pourrait dire que G. Lenclud et G. Ravis-Giordani, qui partagent ces mêmes méthodes avec Maurice Godelier qui les a mis en pratique, durant la période, à partir de 1967, en Nouvelle-Guinée chez les Baruya, n’ont rien à voir avec l’action des missionnaires. D’ailleurs G. Ravis-Giordani a expliqué en 2016 [24] comment il était proche de M. Godelier depuis ses années de formation à l’ENS (École normale supérieure). Ainsi, avec « les missionnaires », a-t-on affaire à des accusations non fondées assimilables à un « oukase » [25] ? À l’examen, il semble cependant que les choses demandent une analyse plus poussée. C’est ce qui m’amène à objectiver ce texte a priori non scientifique comme un élément rendant intelligibles les conditions d’élaboration de la science. En effet, « les missionnaires » demande de réinterroger la notion de « situation coloniale » telle qu’elle est définie en partie conclusive de l’article « Colonisation » du Dictionnaire de l’ethnologie et de l’anthropologie [26].

2) L’ethnologie et la question coloniale dans la Corse de 1974

En 1964, l’Union nationale des étudiants corses publie un communiqué dans lequel son leader, Dominique Alfonsi, dénonce une situation politique en Corse qui est assimilable à celle d’une colonie [27]. La Guerre d’Algérie vient de s’achever. Le sens du mot « colonie » est alors compréhensible dans l’espace français comme se référant à l’ancien empire colonial et surtout au conflit algérien.

En 1971, est publié Main basse sur une île [28], le manifeste du Front régionaliste corse. C. Santoni en est un des rédacteurs. La colonisation y est présentée dès la première page comme « le fait majeur de l’histoire de l’île » [29]. De longues pages sont consacrées à la description, à la condamnation du fait colonial à ce moment en œuvre en Corse.

Le Mémorial des Corses en 1981 tire avec audace un bilan de la période qui venait alors à peine de s’écouler. L’évolution politique et l’évolution culturelle de l’île sont distinguées, la première étant analysée par F. Pomponi, la seconde par F. Ettori [30]. Peut-on faire une lecture politique du texte des ethnologues de 1973 ? Dans Le Mémorial des Corses, F. Ettori [31] doit bien évoquer le champ du politique quand, dans le rappel des étapes de la revendication de réouverture de l’Université de Corse, il explique comment autonomistes et communistes se retrouvent un temps aux universités d’été et échangent sur leur vision de l’avenir. Le Groupe de réflexion et d’action pour l’Université de Corse (GAPUC) avec une participation du PCF (Parti communiste français) se présente comme promoteur d’une sorte de programme commun. P. Pesteil réfléchit également sur l’intrication entre le politique et le scientifique en citant un autre épisode de ces rencontres fondatrices. Il fait le focus sur le « Comité de liaison et de réalisation de l’Università di Corti », regroupant quant à lui « trente-cinq organisations de sensibilité nationaliste » [32]. Si cela n’apparaît pas dans les écrits de G. Lenclud, G. Ravis-Giordani indique pour sa part dans la description de son parcours de chercheur à propos duquel il a accordé un entretien, comment étudiant il a adhéré à l’UEC puis au PCF. Son ami A. Rovere, lui aussi déjà présent à l’université d’été, loue dans un texte hommage ce qui est présenté comme une caractéristique de l’universitaire : sa capacité d’engagement politique « d’ethnologue citoyen » [33].

Or, en 1974, C. Santoni assimile l’action de l’ethnologie en Corse à celle de missionnaires dans une colonie. Le fait colonial apparaît-il dans Études corses ? Relisons l’article du numéro 1. C’est un article programmatique qui va donc donner le « la » à ceux qui vont succéder. Le ton se veut résolument moderne. Nous avons de jeunes ethnologues de 1974. Ils prennent les choses à bras le corps et font une synthèse de ce qui est fait pour annoncer ce qu’il reste à faire par les ethnologues sur le terrain corse. Il semble que les débats, voire les ruptures entre Claude Levi-Strauss et Georges Balandier soient dépassés à leurs yeux. Avec cinquante ans de recul, grâce aux analyses de Jean-Loup Amselle sur ce sujet, nous savons comment la coupure entre deux façons de concevoir l’ethnologie a en fait marqué les représentations du terrain des chercheurs sur les décennies suivantes [34]. Dès la première page, il est bien dit que l’ethnologie s’est développée dans le « contexte historique de colonisation » [35]. Le mot est lâché. Cela permet d’attester qu’il n’est pas tabou. Son usage pose que les ethnologues ne se présentent pas comme de simples techniciens, mais ont conscience d’être des acteurs de la scène politique dont ils assument l’héritage. En dernier paragraphe, on rencontre le terme des « coloniaux » dans un sens précis. C’est pour décrire l’importance du fait migratoire des Niolinchi en tant qu’agents de l’Empire colonial français. Entre l’introduction et la conclusion, il n’y a pas d’usage du terme de « colonie », mais de longues descriptions alors inédites des mutations de la société de la Vallée du Niolu. Quand il s’agit d’« autodétermination », il est précisé que celle de l’individu n’a pas lieu d’être dans la société nioline [36]. La lecture complémentaire d’un article publié également en 1973 de G. Ravis-Giordani [37], cette fois dans la revue marxiste La pensée qui avait consacré un numéro à « Ethnologie et marxisme » auquel avait, par exemple, participé l’africaniste Pierre Bonte, montre que l’ethnologue corse, alors adhérent au PCF, tout en citant Pierre Clastres, est au fait de ce qui peut être appelé « ethnocide » en Amérique latine. Même s’il est impossible de savoir si, étudiant à Paris, en ces années de diffusion de maoïsme, G. Ravis-Giordani a pris connaissance des œuvres de Lénine liées à la question coloniale imprimées en langue française depuis Pékin [38], une telle capacité de précision implique une connaissance des débats d’alors sur la question coloniale.

Dès 1964, dans la revue Demain la Corse-Revue d’action régionale touristique, économique culturelle, ce qui sera conceptualisé en 1971 par Nathan Wachtel par le terme de la « vision des vaincus » [39] est mobilisé en Corse. Les Niolins qui s’expriment dans l’espace public s’unissent pour refuser la construction d’un barrage hydroélectrique et la disparition de terres fertiles sous un lac artificiel dans leur vallée. Et les étudiants qui se mobilisent sur la question corse réactivent la mémoire de l’épisode historique des « pendus du Niolu ». Ce qui pourrait être assimilé à un mouvement d’humeur de personnes rétrogrades refusant le confort du progrès peut également être compris, selon les catégories de James Scott [40], comme une revendication infra-politique. Le texte d’Études corses est donc signé postérieurement en avril 1973. Dix ans après la mobilisation collective contre l’entreprise de construction du barrage par EDF, tandis que François Flori – il est dans le Comité de rédaction d’Études corses de 1973 – publie une plaquette sur « le procès des Niolins » [41], est créée et présentée la pièce de théâtre A Rimigna qui met en scène ce traumatisme. Francis Beretti écrivit à son sujet qu’il s’agissait d’une opération de « réconciliation » [42] du Corse avec son histoire.

Reprenons le numéro 1 d’Études corses. Dans son analyse du congrès des théologiens d’Orezza, la prudence est demandée par F. Ettori sur son interprétation. L’universitaire applique le principe de ne pas céder aux mythes, mais de s’en tenir aux faits comme une application locale heureuse des prescriptions de Marc Bloch [43]. Lisons maintenant le dernier texte du numéro initial de la revue. Il concerne le compte rendu d’une étude portant sur « Les institutions politiques et administratives de la Corse sous la monarchie française (1768-1789) ». Il y est affirmé que « le duc de Choiseul décida qu’il fallait rendre la conquête définitive en la faisant accepter et aimer plutôt qu’en l’imposant par la force » [44]. Se référer aux « pendus du Niolu », c’est identifier un point de cristallisation d’un conflit occulté par l’analyse présentée en ces même « Trente glorieuses » de la politique de Choiseul. Sur le contexte historique proche marqué par la Mission Libert Bou, rappelons que le Journal officiel du 1er et 2 mai 1975 en rend compte avec les débats au Sénat [45]. Il traite de la « réorganisation de la Corse ». Avant l’usage spectaculaire de la force à Aléria, c’est aujourd’hui souvent oublié, le pouvoir central tente alors de se faire « accepter et aimer » par la société corse.

G. Lenclud et G. Ravis-Giordani déclarent que l’histoire doit être prise en compte dans l’analyse ethnologique d’une communauté rurale montagnarde méditerranéenne comme celle du Niolu. Dans le même numéro inaugural de la revue, les historiens se penchent sur la période qui a vu un conflit armé entre la société corse et le pouvoir étatique français. Les faits de cette guerre de conquête sont présentés. Il y a cohérence entre les analyses des historiens et des ethnologues. L’ambitieux objectif d’interdisciplinarité est ici atteint. Mais il n’y a pas cohérence entre les analyses des ethnologues et les données politiques alors observables sur le terrain niolin, à savoir sur le périmètre physique de la vallée ainsi que sur son périmètre médiatique qui trouve écho dans toute l’île ainsi que dans la « diaspora ». C’est en effet depuis au moins dix ans que la « mémoire des vaincus » de 1774 et la grille de lecture géopolitique de la décolonisation sont alors en débat dans cette société [46].

Ainsi, si on lit attentivement « Pour une ethnologie de la Corse. État actuel des recherches », le temps des colonies, c’est du passé — cela sera répété avec autant de certitude en 2009, où il sera indiqué qu’on sera alors en temps de « néocolonialisme » et de « mondialisation » [47]. Si « coloniaux » il y a, c’est les Corses dans leur rôle d’agents de l’Empire colonial français. La société décrite est marquée par le fait communautaire. L’éventuelle volonté d’autodétermination d’individu est montrée comme impossible. La volonté d’autodétermination du peuple, par conséquent, n’est même pas évoquée. Alors, comment interpréter l’entretien récent de G. Ravis-Giordani quand il déclare avoir lu « avec passion » Main basse sur une île [48] ? Cela n’apparaît pas en 1973. Ou sinon, cela se déchiffre comme résultat de la volonté de se poser en opposition à la thèse fondamentale du manifeste, à savoir l’importance centrale de la « situation coloniale » pour comprendre la Corse contemporaine. Ceci est en phase avec le contenu du texte théorique de synthèse rédigé en ce temps par le PCF au sujet de la société corse : « Certains éléments de la situation corse ont, effectivement, une apparence, et parfois même un mécanisme, qui les apparente au phénomène colonial, ou du moins, néocolonial ; mais au-delà de ces apparences, les données de base sont d’une tout autre nature. » [49]

Dans la préface de En Corse. Une société en mosaïque [50] G. Lenclud évoque l’épisode de 1774. Ce n’est pas pour le mettre en perspective avec les conflits de 1974. C’est pour rappeler en complément comment une « cinquième colonne » de Niolinchi était également présente — fait historique que personne n’a jamais contesté. Les deux ethnologues en cours de formation et qui n’ont pas acquis académiquement le statut de docteur en passant devant un jury universitaire à Paris assument ainsi leur rôle difficile de membres d’une génération qui doit assurer le retour en métropole de l’ethnologie en un temps où, pour les autorités, de colonies, il n’y en a plus ; en un temps où les positions de G. Balandier placent son courant en « situation subalterne » [51]. Évidemment, contre cette doxa, le graffiti visant le « colonialismu » diffusé rapidement sur l’antenne de l’ORTF [52] en 1973 et de façon plus marquante les « Colons fora » peints sur la cave d’Aléria par les membres du commando dirigé par le niolin E. Simeoni deux ans plus tard et sans cesse reproduits depuis dans toutes formes de médias, attestent que dans l’opinion publique corse, les sympathisants du courant nationaliste affirment alors que la Corse subit une situation coloniale.

On verra comment la situation politique se décline dans le débat intellectuel de la fin des années 1970 auquel participa Études corses comme acteur de premier plan. Pour cela je propose en contrepoint de relire trois numéros consacrés à la situation de la Corse qu’a publiés la revue Les Temps modernes en 1976, 1978 et 1981.

III. Études corses en conflit avec Les temps modernes ?

1) Trois dossiers sur la Corse dans Les Temps modernes de 1976 à 1981

Le spécialiste de l’histoire des revues que fut Olivier Corpet, après avoir énoncé que les revues d’idées sont symboliquement nées en France durant l’Affaire Dreyfus, expose que Les Temps Modernes déclinent les idées du mouvement existentialiste [53]. Rappelons comment cette revue est un acteur anticolonialiste dans le débat intellectuel français de l’Après-guerre. L’ethnologie y est une discipline dont la visibilité est assurée de diverses manières. La récente étude de George Steinmetz [54] sur l’histoire de la sociologie coloniale ne porte malheureusement pas sur l’ethnologie. Dans 68. Une histoire collective, dans la notice proposée sur les revues, c’est les relations entre Les Temps modernes et la littérature qui sont mises en exergue de façon exclusive [55]. Devant ce manque d’information sur le lien entre l’ethnologie et la revue, je procéderai donc ici par touches pour rappeler les éléments du débat politique d’alors. Si le nom du philosophe existentialiste Jean-Paul Sartre, son fondateur, est imprimé dès la couverture accompagnée de la qualité de « directeur », dès la page suivante, dans la liste des six membres du comité de rédaction, à la suite de Michel Leiris, qui y figura à la création de la revue, il y a dans la période qui nous occupe un autre ethnologue, Jean Pouillon. Depuis 1961, il dirigeait la revue L’homme, une des grandes revues d’ethnologie française. On peut ainsi constater que même si leurs objets et leurs rythmes de parution sont différents, l’ethnologie est une des disciplines qui participent à la fois la construction du discours d’Études corses et des Temps modernes.

C’est ainsi dans une revue où l’anthropologie est mobilisée depuis des lustres dans des prises de positions anticolonialistes et anti-impérialistes que des auteurs participent entre 1976 et 1981 à trois numéros comprenant des dossiers liés à la situation de la société corse. Dix-sept articles sont ainsi publiés. En avril 1976, ils sont regroupés sous le titre « Dossier corse » [56], en 1978 « Identité culturelle de la Corse » [57] et en 1981 « La Corse après le 10 mai » [58]. On peut noter dès à présent que c’est un an après la date retenue habituellement de l’apparition des « politiques d’identité », à propos du combat de lesbiennes noires américaines [59], qu’est publié le numéro sur l’identité culturelle de la Corse. Les intellectuels corses sont en phase avec les débats de leur temps. C. Santoni signe un article dans chacun des trois numéros [60]. Dès 1973, dans un article sur l’historiographie corse, il traitait au sujet de la même période, à la différence de J. Colombani, des « opérations de pacification et de maintien de l’ordre sous la monarchie d’Ancien régime » [61]. Précisons que plus ponctuellement apparaissent d’autres figures marquantes du mouvement nationaliste des décennies suivantes, comme Edmond Simeoni [62] ou Vincent Stagnara [63].

Pour saisir le ton utilisé par C. Santoni, « Les masques du discours politique en Corse » est, comme son titre l’indique une variation sur le texte Peau noire, masque blanc [64] de Frantz Fanon — l’auteur qui soutint le Front de libération nationale est cité explicitement quelques pages plus tard dans l’article de V. Stagnara [65]. Les Damnés de la terre [66] ne sont pas cités. En est-il besoin pour le lectorat des Temps modernes ? Le livre est célèbre pour son contenu ainsi que pour sa préface justificatrice de l’usage de la violence contre le colonisateur signée par J.-P. Sartre. Or, ce dernier, qui s’est éloigné du PCF depuis l’invasion de la Hongrie en 1956, est le rédacteur en chef des Temps modernes. Ainsi, par connotation, l’œuvre anticolonialiste entière de F. Fanon est convoquée pour affirmer que la position de la Corse d’alors est celle d’une colonie qu’il est donc légitime de décoloniser.

Dans « Les masques du discours politique en Corse » [67] est proposée par l’avocat bastiais une plaidoirie pour le « droit à la différence ». Ainsi, si la négritude a été importée de Martinique pour penser la corsitude, avec ces textes, les analyses anticolonialistes de F. Fanon sont choisies comme références théoriques. Précisons que l’auteur est contre « l’union de la gauche » dans sa déclinaison corse, puisqu’elle est, selon lui alors sous le contrôle du « claniste », le député François Giacobbi.

Quelle est la place particulière de l’ethnologie dans ces trois dossiers ? José Gil, qui peut être compris comme un philosophe ou un ethnologue, signe quatre articles [68]. Lucia Desideri [69] en signe un. Ainsi, sur dix-sept articles, cinq, ce qui correspond à la proportion importante d’un tiers, sont signés par des auteurs qui peuvent être considérés comme ethnologues. Trois sont par ailleurs signés par l’auteur d’une attaque contre le rôle des ethnologues assimilés en Corse à des missionnaires.

Dans « La puissance d’un peuple », J. Gil évoque rapidement « la colonisation » [70] dans une analyse structurelle qu’un historien pourrait qualifier de basée sur des amalgames, mais qui a sa logique propre. Est ainsi affirmé : « L’histoire de la Corse a ceci de particulier qu’elle est restée jusqu’à très tard (jusqu’à l’occupation française au xviiie siècle) répétitive. Et sur bien des points, elle n’a pas changé malgré les ravages de la colonisation qui a entamé sinon brisé les structures fondamentales de la société corse ». Dans sa description d’un peuple corse en « danger de mort », il évoque le « fascisme colonial » qui présente une société corse stéréotypée. Dans « identité culturelle et idéologie », J. Gil s’en prend « au discours totalitaire, missionnaire, salvateur révolutionnaire » venu de métropoles que les petits peuples refusent [71]. Il y a ici partage de la critique du rôle du missionnaire avec C. Santoni. Deux pages plus tard, le penseur portugais cite M. Caisson à propos de son article publié dans Études corses en 1976. Il y a ici un va-et-vient notable, mais rare entre Études corses et Temps modernes. Pour J. Gil, qui est marqué par le contexte de la Révolution des œillets, la situation corse est compréhensible en la comparant à celle des colonies du Portugal. Tout en décrivant une société selon les mêmes critères qu’Herbert Marcuse dans L’homme unidimensionnel [72], il perçoit comment sont mises en œuvre les caractéristiques du même « fascisme colonial » que dans son Mozambique natal.

Dans le dossier corse de 1978, J. Gil complète son analyse de la situation insulaire. Dans « Identité culturelle et idéologie », la colonisation apparaît structurellement dans les mêmes positions que dans l’article « Pour une ethnologie de la Corse. État actuel des recherches ». Mais le sens de la référence est diamétralement opposé. Qu’on en juge. En première page est rappelé de façon générique : « Le projet de la colonisation a toujours été de faire table rase et de recommencer à zéro. En se donnant une mémoire et des forces, ses peuples découvrent un but : redevenir eux-mêmes » [73]. Les dernières lignes de l’article proposent au lecteur :

Bref la dynamique de l’identité suppose qu’on tienne compte des problèmes ouverts par la colonisation et pour la résolution desquels il faut des moyens nouveaux. (…) Pour ce faire, encore faut-il que la culture du peuple corse soit assez vivante pour pouvoir diriger ses choix. Ainsi seulement la Corse nouvelle réinventera son identité : elle sera ce qu’elle voudra selon ce qu’elle est, elle réappropriera son corps si elle fait vivre ses racines. [74]

En 1981, dans l’article « Une nation pour la Corse », est posée la question « que veulent les Corses ? ». J. Gil répond en décrivant ce qu’est la structure clanique présente du temps [75]. Il évoque à propos de la Fédération socialiste corse « l’idéal démocratique et socialiste en danger d’être trahi ». Il développe sur la difficulté du PS (parti socialiste) de porter une parole corse alors que l’État est historiquement contre. Dans l’article suivant, Jean Leandri [76] rappelle la généalogie des partis de gauche autonomistes du FRC, né en 1966 au Front du peuple corse alors en lice. Il est déjà question de fait de l’exclusion du PS du courant incarné par C. Santoni. Ce dernier écrivit ultérieurement comment ses convictions autogestionnaires lui ont fait défendre un « droit à la différence pour la Corse » [77].

Ainsi, dans les années 1970 est fondée la revue à vocation fédératrice dans le domaine des sciences sociales en Corse, ethnologie comprise, qu’est Études corses. Le débat politique le plus vif d’alors porte sur le statut politique de l’île. Les partisans d’une analyse qui comprend la Corse comme un territoire à décoloniser considèrent de fait Études corses comme une revue à ambition hégémonique. Ils s’expriment dans les Temps modernes. La revue, qui a une audience à l’échelle de la France entière, voire internationale, accueille des auteurs anthropologues alors engagés dans le processus tiers-mondiste. En Corse, cela se décline par la lutte contre la situation comprise comme coloniale. Ainsi, deux versions différentes de l’ethnologie trouvent leur place dans l’espace public durant les années 1970. La première qui se présente comme moderne déclare dans les pages d’Études corses vouloir appliquer dans une zone de la métropole qu’est la Corse les méthodes nées dans l’empire colonial compris comme alors disparu. La seconde qui déclare participer à une avant-garde considère que la Corse est administrée comme une colonie qui doit être libérée sous peine de voir son peuple disparaître par assimilation.

2) Un conflit d’idées qui perdure

Tandis qu’Études corses célèbre son cinquantenaire, le conflit idéologique entretenu avec des anthropologues, surtout J. Gil, signant dans la revue Les Temps modernes de 1976 à 1981, semble aujourd’hui oublié. Ce n’est qu’une impression qui, de fait, est trompeuse. Au cours des premières années de l’Université de Corse, quand le siège de la revue Études corses fut le Palazzu naziunale, un « programme commun » de recherche a semblé être possible entre auteurs analysant le domaine corse en sciences humaines et sociales. Une rupture idéologique a eu lieu. Suite à la scission entre chercheurs réunis à l’Université de Corse au milieu des années 1980, on retrouve la trace du débat des années 1970 dans des écrits de natures diverses sur les quarante années suivantes. Si la référence est souvent imperceptible dans des ouvrages ou articles de revues, c’est bien la lutte entre les analyses proposées par Études corses et celles défendues par Les Temps modernes qui est régulièrement rejouée sur d’autres scènes depuis. Il est utile de le savoir si on veut comprendre les enjeux de la joute oratoire à laquelle j’ai assisté en septembre 2022 entre Jean-Guy Talamoni et Vanina Profizi, alors rédactrice en chef de la revue Études corses, sur le statut colonial de la Corse lors d’un colloque sur le colonialisme organisé par l’Université de Corse.

Au début de l’analyse présente, Études corses a été comparée à Terrain et Ethnologie française pour l’ethnologie, aux Cahiers de la FAGEC ou au Bulletin de la société des sciences naturelles et historiques de la Corse pour les sociétés savantes reliées à la Corse. Au fil de l’étude, il semble que ce soit entre La pensée, revue liée au Parti communiste français et Les Temps modernes, revue d’expression d’une gauche non communiste, que se trouvent les textes d’ethnologie d’Études corses. D. Fabre nous a mis sur la piste en exprimant synthétiquement qu’Études corses est liée aux questionnements sur l’identité. Les Temps modernes n’existent plus. C’est dans une autre revue phare de l’existentialisme qu’est publiée la réflexion récente de Jean-Louis Fabiani [78] sur l’identité qui, même s’il ne s’y réfère pas explicitement, est nourrie en partie de son expérience du terrain corse. Il présente, par exemple, des questionnements sur l’identité assignée en partie « produite de l’opération coloniale » [79]. Ainsi, G. Ravis-Giordani, G. Lenclud, M. Caisson, A. Rovere, J. Gil, P. Pesteil ou encore J.-L. Fabiani ont pris à des moments différents des positions sur la façon dont les questions d’identité étaient traitées dans la société corse en observant des tendances allant du libertaire au liberticide. Ces questions sont perçues différemment selon qu’elles sont pensées dans un cadre national ou colonial, si elles sont vues à partir de La Pensée ou à partir des Temps modernes. Dans ses cinquante années d’existence, la revue Études corses a été un des champs de bataille où ce combat a été mené.

En 2022, des manifestations de masse ont lieu en Corse après l’assassinat d’Yvan Colonna, un militant politique né en 1960 et donc formé au cours de ce que les chroniqueurs d’alors ont appelé « années ardentes » [80] d’une Corse qualifiée de « poudrière » [81]. Avec le recul, on peut dire qu’il s’agissait d’années d’apparition en Corse des « politiques d’identité », telles que définies en 1977 par des lesbiennes noires américaines [82]. Que le « berger de Cargese », dont les idées étaient opposées au racisme prôné par l’extrême droite, ait choisi le métier valorisé par les études de G. Lenclud et G. Ravis-Giordani et se soit engagé dans un combat contre une situation politique comprise par lui comme coloniale, témoigne comment les débats théoriques liés parfois à « l’imaginaire », dont ricane A. Rovere [83], ont des conséquences parfois bien tangibles, ce qui rappelle au chercheur ses responsabilités. Après la disparition tragique du berger anticolonialiste, la question typique du règlement d’une situation coloniale des années 1945-1970, avec l’usage lancinant du lexique de la décolonisation autour des termes de l’autonomie et de l’indépendance, semble aujourd’hui encore, si on lit les journaux, conditionner les discours des acteurs de la scène politique corse, et ce, du Président de la République française [84] au moindre lycéen. Hier comme aujourd’hui, un anthropologue, s’il veut suivre sa ligne de neutralité axiologique, doit donc connaître les débats politiques qui ont précédé sa recherche et tenir compte de ce contexte pour saisir les interactions sociales liées aux questions identitaires qu’il observe sur le terrain, et ainsi réaliser son « voyage en Keurse » [85].

AUTEUR

Pierre Bertoncini
Chercheur associé à l’UMR LISA de l’Università di Corsica Pasquale Paoli
Chargé de cours à l’Université Côte d’Azur


ANNEXES

NOTES


[1] Daniel Fabre, « Revue d’ethnologie et ethnologie dans les revues », Hésiode. Cahiers d’ethnologie méditerranéennes, 1991, Au miroir des revues, p. 20.
[2] Le comité de rédaction-Le comité d’administration, « A nos lecteurs », Études corses, n° 1, 1973, p. 5-6.
[3] Fernand Ettori, « Le miracle de 1970 », dans Francis Pomponi [dir.], Le Mémorial des Corses, 1981, Tome 5, p. 351.
[4] que Philippe Pesteil a identifié également en étudiant le listing des mémoires universitaires des études corses de 1963 à 1990 (Philippe Pesteil, « L’ethnologie au risque de la tutelle », Ethnologie française, 2008, p. 455-464.).
[5] Pierre Bertoncini, Les batailles du patrimoine en Corse, Paris, L’Harmattan, 2013.
[6] Pierre Bertoncini, Notes d’un voyage en Keurse. Déterritorialisation, dépatrimonialisation et déculturation de la Corse au xxie siècle, Paris, L’Harmattan, 2022.
[7] Daniel Fabre, « Revue d’ethnologie et ethnologie dans les revues », Hésiode. Cahiers d’ethnologie méditerranéennes-Numéro Au miroir des revues, 1991, p. 13.
[8] Max Weber, Le savant et le politique, Paris, Plon, 1959.
[9] Christian Bromberger, Pierre Centlivres, Gérard Collomb, « Entre le local et le global : les figures de l’identité », dans Martine Ségalen [dir.], L’autre et le semblable, Paris, Presses du CNRS, 1989, p. 137.
[10] Jean-Loup Amselle, Rétrovolutions. Essais sur les primitivismes contemporains, Paris, Stock, 2010, p. 106.
[11] Par exemple Nathalie Heinich, Ce que le militantisme fait à la recherche, Gallimard, Collection « Tracts », no 29, 2021.
[12] Ange Rovere, « La Corse de Georges Ravis-Giordani », Strade, automne 2016, p. 37-42.
[13] Christian Bromberger, « Pour Georges. De quelques souvenirs et de la violence en Iran », Strade, automne 2016, p. 43-48.
[14] Ange Rovere, « Genèse de la revue Études corses », Colloque Études corses (1973-2023), Association des chercheurs en sciences humaines (Domaine corse) - A Traversa, Bastia, 26 octobre 2023.
[15] Max Caisson, « Une denrée rare : L’ethnologie de la Corse », Ethnologie française, 2008, p. 449-454.
[16] Philippe Pesteil, « Ce que fait un ethnologue à l’université de Corse », PULA, n° 5, 1997, p. 41-50 ; Philippe Pesteil, « L’ethnologie au risque de la tutelle », Ethnologie française, 2008, p. 455-464.
[17] Francesca-Maria Ceccaldi, « Construire les territoires de l’autre : la Corse », Socioanthropologie, 2001, n° 9, p. 109-123.
[18] Charlie Galibert, « Prolègomènes à une anthropologie de l’observateur et de l’acteur », Revue internationale des sciences sociales, n° 181, 2004, p. 507-518.
[19] Pierre Bertoncini, Notes d’un voyage en Keurse. Déterritorialisation, dépatrimonialisation et déculturation de la Corse au xxie siècle, Paris, L’Harmattan, 2022.
[20] Charles Santoni, « Les missionaires », Kyrn, janvier 1974, p. 55.
[21] Citant cet article, je reproduis un processus de pensée offert aux lecteurs du magazine d’alors. Je fais l’expérience de comment les idées s’affrontaient sur l’espace public d’alors.
[22] ORTF, « Le malaise corse », 12 août 1973.
[23] Bronislaw Malinovski, Les Argonautes du Pacifique occidental, Paris, Gallimard, 1963.
[24] Jacqueline Peri-Emmanuelli, Joseph Martinetti, « Parcours de vie, parcours de recherche d’un ethnologue de la Corse », Strade, automne 2016, n° 24, p. 14.
[25] Idée suggérée par Ange Rovere le 26 octobre en prise de parole publique après audition de ma communication au Musée de Bastia. Je l’en remercie ici.
[26] Michel Izard, « Colonisation », dans Pierre Bonte, Michel Izard [dir.], Dictionnaire de l’ethnologie et de l’anthropologie, Paris, Quadrige/PUF, 2000, p. 162.
[27] Demain la Corse-Revue d’action régionale touristique, économique culturelle, mai 1964.
[28] Front régionaliste corse, Main basse sur une île, Paris, Jérôme Martineau éditeur, 1971.
[29] Ibid., p. 11.
[30] C’est évidemment le résultat d’un choix qu’un historien moderniste comme Robert Muchembled n’aurait sans doute pas suivi car pour lui « la cuture est un liant collectif » dans lequel la politique ne serait qu’une partie. (Robert Muchembled, Cultures et société en France du début du xvie siècle au milieu du xviie siècle, Paris, SEDES, 1995, p. 9.)
[31] Fernand Ettori, « Le sursaut d’une culture menacée-Le combat pour l’université », dans Francis Pomponi [dir.], Le Mémorial des Corses, Marseille, Les éditions méditerranéennes du Prado, 1990, Tome 5, p. 370.
[32] Philippe Pesteil, « L’ethnologie au risque de la tutelle », Ethnologie française, 2008, p. 463.
[33] Ange Rovere, « La Corse de Georges Ravis-Giordani », Strade, automne 2016, n° 24, p. 37-42.
[34] Jean-Loup Amselle, L’anthropologue et le politique, Paris, Nouvelles éditions lignes, 2012, p. 46-52.
[35] Gérard Lenclud, Georges Ravis-Giordani, « Pour une ethnologie de la Corse. État actuel des recherches », Études corses, 1973, n° 1, p. 193.
[36] Gérard Lenclud, Georges Ravis Giordani, op.cit., p. 211. Ce constat est le départ de la réflexion présentée par Marie-Françoise Poizat Costa dans Marie-Françoise Poizat-Costa, Le Problème corse. Essai d’anthropologie philosophique, Paris, L’Harmattan, 1987. La notice biographique de l’auteur en quatrième de couverture précise qu’elle a contribué au Mémorial des Corses.
[37] Georges Ravis-Giordani, « L’ethnocide. Ethnologie et politique », La pensée. Revue du rationalisme moderne, 1973, p. 108-117.
[38] Lénine, Lénine sur les questions nationales et coloniales. Recueil de trois textes, Éditions en langues étrangères, Pékin, 1970.
[39] Nathan Wachtel, La vision des vaincus. Les Indiens du Pérou devant la conquête espagnole, Paris, Gallimard, 1971.
[40] James Scott, La Domination et les arts de la résistance. Fragments d’un discours subalterne, Éditions Amsterdam, 2009.
[41] François Flori, Le procès des Niolins, Bastia, Société d’études du Niolu, cahier n° 1, 1975.
[42] Francis Beretti, « Le chiendent de la réconciliation », Rigiru, n° 18-19, mai 1982, p. 57.
[43] Marc Bloch, Apologie pour l’histoire ou Métier d’historien, Paris, Armand Colin, 1952.
[44] José Colombani, « Les institutions politiques et administratives de la Corse sous la Monarchie française (1768-1789) », Études corses, n° 1, 1973, p. 235.
[45] Journal officiel de la République française, 1er et 2 mai 1975.
[46] Certes, en 1978 Ange Rovere signe un article où la période est étudiée : Ange Rovere, « Pacification, résistance et mouvement populaires en Corse (1770-1774) », Études corses, 1978. Puis il signe la recension d’un nouveau travail de J. Colombani sur la même période. Mais, c’est les événements et non l’analyse des conditions dans lesquelles la mémoire a travaillé les événements qui sont le sujet principal du texte.
[47] Georges Ravis-Giordani, « L’ethnologie est-elle soluble dans l’histoire ? », dans Georges Ravis-Giordani [dir.], Ethnologie(s), Nouveaux contextes, nouveaux objets, nouvelles approches, Paris, CTHS, 2009, p. 51.
[48] Jacqueline Peri, Emmanuelli et Joseph Martinetti, « Parcours de vie, parcours de recherche d’un ethnologue de la Corse », Strade, automne 2016, n° 24, p. 19.
[49] Fédération de la Corse du Parti communiste français, « Corse. Les raisons de la colère. Perspectives démocratiques », Économie et politique. Revue marxiste d’économie, 1974, p. 99.
[50] Gérard Lenclud, En Corse. Une société en mosaïque, Paris, Éditions de la MSH, 2012, p. 30.
[51] Jean-Loup Amselle, L’anthropologue et le politique, Paris, Nouvelles éditions lignes, 2012, p. 52.
[52] ORTF, « Le malaise corse », 12 août 1973.
[53] Olivier Corpet, « Idées. Les revues d’idées », dans Encyclopédia universalis, 1990, p. 441.
[54] On renvoie à sa recension Jean-Louis Fabiani, « Histoire de la sociologie coloniale. À propos de : George Steinmetz, The Colonial Origins of Modern Social Thought. French Sociology and the Overseas Empire, Princeton », La vie des idées, Collège de France, 26 octobre 2023.
[55] Julien Hage, « L’autre temps des revues, (1962-1968) », dans Philippe Artières et Michelle Zancarini-Fournel [dir.], 68. Une histoire collective (1962-1981), Paris, La découverte, 2008, p. 75-80.
[56] Les Temps modernes, « Dossier corse », avril 1976.
[57] Les Temps modernes, « Identité culturelle de la Corse », août-septembre 1978.
[58] Les Temps modernes, « La Corse après le 10 mai », octobre 1981.
[59] Alain Caillé, Philippe Chanial et François Gauthier, « Présentation du Numéro Tempête sur les identités », Revue du Mauss, 2022, n° 59, p. 7-21.
[60] Charles Santoni, « La crise de la conscience corse », Les Temps modernes, « Dossier corse », avril 1976, p. 216-239 ; Charles Santoni, « Les masques du discours politique en Corse », Les Temps modernes, identité culturelle de la Corse, août-septembre 1978, p. 1618-1633 ; Charles Santoni, « Démocratie et culture du peuple dans la Corse de l’après 10 mai », Les Temps modernes, La Corse après le 10 mai, octobre 1981, p. 619-645.
[61] Charles Santoni, « Un demi-siècle de Résistance et de répression en Corse (1769-1819) », Les Temps modernes, Minorités nationales en France, août-septembre 1973, p. 346.
[62] Édmond Simeoni, « La victoire de la gauche en France et la Corse », Les Temps modernes, « La Corse après le 10 mai », octobre 1981, p. 646-663.
[63] Vincent Stagnara, « Le sens de la Révolution corse », Les Temps modernes, « identité culturelle de la Corse », août-septembre 1978, p. 1670-1686.
[64] Frantz Fanon, Peau noire, masque blanc, Paris, Seuil, 1952.
[65] Vincent Stagnara, op.cit., p. 1682.
[66] Frantz Fanon, Les damnés de la terre, Paris, Maspero, 1961.
[67] Charles Santoni, op.cit., 1978, p. 1631.
[68] José Gil, « Identité culturelle et idéologie », Les Temps modernes, « Dossier corse », avril 1976, p. 125-153 ; José Gil, « Vendetta et pouvoir dans la tradition orale corse », Les Temps modernes, « Dossier corse », avril 1976, p. 182-202 ; José Gil, « La puissance d’un peuple », Les Temps modernes, « Identité culturelle de la Corse », août-septembre 1978, p. 1687-1725 ; José Gil, « Une nation pour une île », Les Temps modernes, « la Corse après le 10 mai », octobre 1981, p. 698-719.
[69] Lucie Desideri, « La violence humiliée », Les Temps modernes, « Dossier corse », avril 1976, p. 203-215.
[70] José Gil, « La puissance d’un peuple », Les Temps modernes, « Identité culturelle de la Corse », août-septembre, 1978, p. 1689.
[71] José Gil, « Identité culturelle et idéologie », Les Temps modernes, « Dossier corse », avril 1976, p. 127.
[72] Herbert Marcuse, L’homme unidimensionnel, Paris, Éditions de minuit, 1968.
[73] José Gil, « Identité culturelle et idéologie », Les Temps modernes, « Dossier corse », avril 1976, p. 125.
[74] Ibid, p. 152-153.
[75] José Gil, « Une nation pour une île », Les Temps modernes, « La Corse après le 10 mai », octobre 1981, p. 712.
[76] Jean Leandri, « Quel stratégie pour le courant national ? », Les Temps modernes, « La Corse après le 10 mai », octobre 1981, p. 720-735.
[77] Charles Santoni, Au cœur des débats de l’Assemblée de Corse, Ajaccio, La Marge, 1984, p. 74.
[78] Jean-Louis Fabiani, « Le piège de l’identité », Esprit, 2021, p. 107-114.
[79] Ibid, p. 108.
[80] Paul Silvani, Corse des années ardentes, Paris, Éditions l’albatros, 1976.
[81] Jean-Paul Delors, Stéphane Muracciole, Corse. La poudrière, Paris, Alain Moreau, 1978.
[82] Alain Caillé A, Philippe Chanial et François Gauthier, « Présentation du Numéro Tempête sur les identités », Revue du Mauss, 2022, n° 59, p. 7-21.
[83] Sur un ton polémique, il donne la définition du terme « imaginaire » du Littré qui ne correspond en rien à ce que par exemple l’anthropologue M. Godelier traite dans L’imaginé, l’imaginaire et le symbolique ou que l’historien Jacques Le Goff a étudié dans « l’imaginaire médiéval » qui a bien existé ! Cf. Ange Rovere, « Quelle identité pour la Corse ? », La pensée, 2017, n° 392, p. 75.
[84] Élysée, Discours de Monsieur Emmanuel Macron devant les élus de l’Assemblée de Corse, Ajaccio, 28 septembre 2023.
[85] Pierre Bertoncini, Notes d’un voyage en Keurse, Paris, L’Harmattan, 2022.

RÉFÉRENCES

Pour citer cet article :

Pierre Bertoncini, « Comment la revue Études corses sert-elle à penser l’identité ? », dans Les déclinaisons contemporaines de l’identité vues d’ici et d’ailleurs, Alain Chenevez et Hervé Marchal [dir.], Territoires contemporains - nouvelle série [en ligne], fevrier 2026, n° 23, disponible sur : http://tristan.u-bourgogne.fr/CGC/prodscientifique/TC.html.
Auteur : Pierre Bertoncini
Droits : http://tristan.u-bourgogne.fr/CGC/prodscientifique/TC/credits_contacts.html
ISSN : 1961-9944


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