Centre Georges Chevrier
UMR 7366 - CNRS-uB
Sociétés et sensibilités
Territoires contemporains


Varia
Alessandro Stella, Années de rêves et de plomb. Des grèves à la lutte armée en Italie (1968-1980), Marseille, Agone, 2016, 168 p. [1]
Xavier Vigna
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MOTS-CLÉS
Mots-clés : violence politique ; Années de plomb ; autobiographie ; lutte armée
Index géographique : Italie ; Vénétie
Index historique : xxe siècle ; années soixante-dix ; Années de plomb
SOMMAIRE

TEXTE

Dans le grand roman d’Ivo Andric Le pont sur la Drina, figure une phrase qui résonne comme le raccourci du livre d’Alessandro Stella : « Ce fut une génération d’anges révoltés, dans ce laps de temps très bref où ils ont encore toute la puissance, tous les droits des anges mais aussi l’ardente fierté des rebelles. » Mais cette génération d’anges violemment révoltés fut aussi défaite. Et le propos de l’auteur tient exactement dans cette gageure : évoquer cette génération, quitte à verser dans la nostalgie (c’est le dernier mot du livre), sans jamais reconnaître une défaite, encore moins des fautes.

Le témoignage d’un militant révolutionnaire sur un engagement passé à la fois proche et révolu est un exercice difficile : sitôt que l’auteur signale une distance, il court le risque d’apparaître comme un traître pour ses anciens camarades ; mais s’il se refuse à battre sa coulpe, les gardiens de la mémoire d’État le vouent alors aux gémonies parce qu’il ne condamnerait pas le recours à la force et pourrait être un apologiste larvé de la violence révolutionnaire. Il est évident qu’Alessandro Stella a voulu surmonter ce double écueil, même s’il a choisi – et je serai le dernier à lui en faire grief ! – de se garder plus à droite qu’à gauche.

Car Alessandro Stella a souhaité retracer une trajectoire individuelle et collective, la sienne et celle de quelques-uns de ses camarades, autour de Vicence et en Vénétie, qui, à l’instar de milliers de jeunes Italiens, ont été emportés dans les mouvements contestataires des années 68 et qui, confrontés à ce qui leur apparaissait comme une situation à la fois révolutionnaire mais bloquée, ont progressivement basculé dans la lutte armée. C’est donc une séquence d’une dizaine d’années qu’il retrace à gros traits, de la révolte de Valdagno en avril 1968 – quand des ouvriers renversent la statue du comte Marzotto, le fondateur d’une entreprise textile paternaliste – jusqu’à l’été 1979 et à la mort tragique de camarades révolutionnaires décédés de l’explosion de la bombe qu’ils ont confectionnée ou qui choisissent le suicide. De ce fait, le livre navigue sans cesse entre l’autobiographie individuelle et l’évocation, dans une manière d’autoportrait de groupe [2].

 

Alessandro Stella naît donc dans une famille d’enseignants, qui votent en faveur de la démocratie chrétienne, comme la majorité des habitants de cette région blanche. Mais dans cette période où joue à plein la centralité ouvrière, y compris à l’intérieur de l’Église (p. 67), la contestation née dans les usines déborde et emporte aussi l’institution scolaire et bientôt tout le pays. L’un des intérêts du livre tient au double décentrement qu’il opère en regard de ce qu’on connaît bien en France : d’abord, en évoquant la vague révolutionnaire dans la petite ville de Thiene et toute la région de Vicence, au lieu des grandes villes industrielles du Nord-Ouest ou de Rome ; mais aussi, et cela correspond à ce que l’auteur a connu, en insistant sur la phase entre 1975 et 1979, marquée par une croissance de la violence politique. De ce fait, Alessandro Stella ne cesse de revenir sur l’allégresse et la rage de vivre de ces jeunes révolutionnaires qui s’aiment et se brûlent, dont la vie est scandée par la musique, les discussions et, de plus en plus, par la consommation de drogues. Cette militance collective a pour théâtre des squats transformés en centres sociaux, et déploie un répertoire d’actions extrêmement variées, iconoclastes et ludiques parfois, mais illégales de plus en plus : avec les baisses autoritaires de prix baptisées auto-réductions, l’installation d’une radio (radio Sherwood 3, hommage à Robin des bois oblige), les braquages bientôt pour financer la lutte armée. Elle appuie également jusqu’au bout la gauche syndicale et prolonge la révolte ouvrière en menant au printemps 1978 une campagne victorieuse contre les samedis travaillés.

Mais le livre est évidemment hanté par le basculement dans la lutte armée. À cet égard, il insiste sur l’importance de la mémoire antifasciste, notamment la figure fascinante d’Igino Piva, brigadiste en Espagne, partisan qui prend d’assaut la prison de Schio en juillet 1945 pour y « exécuter 54 membres du parti fasciste » (p. 80)  [3], et qui doit ensuite repartir en exil en Tchécoslovaquie entre 1948 et 1974 (ce qui prouve au passage qu’il n’est pas totalement abandonné par le PCI, contrairement à ce qu’écrit l’auteur). Il évoque aussi naturellement le poids de massacres d’État, comme la tradition des armes transmises par d’anciens partisans (p. 83).

Dans ces passages, le lecteur contemporain est un peu surpris de l’absence de distance en regard du sujet. Est-il à ce point nécessaire de reprendre tous ces mythes sans les interroger ? Les auto-réductions par exemple ne relèvent-elles pas d’un simple désir de consommer, quand elles ne visent plus les factures d’électricité ou les montants des loyers mais les additions dans les restaurants (p. 116) ? De même, Stella omet complètement d’évoquer la violence politique d’extrême-droite, à la redoutable fureur homicide, et qui coexiste pendant toute la séquence [4]. Plus gênant sans doute, les cibles de cette violence ne sont jamais évoquées, sinon pour être fondues dans un flou rassurant pour les militants de l’époque, ou rangées dans la vaste catégorie des adversaires, rassemblant pêle-mêle les forces de l’ordre, les tenants de l’État bourgeois, les militants communistes, etc. Évidemment, le différend politique, et même le litige, avec le PCI est immense, mais il n’est ni analysé, ni mis en perspective. On pourrait dire, à cet égard, que l’auteur peine à intégrer le PCI dans « l’album de famille » [5].

En tout cas, le défi lancé par la lutte armée a été relevé par l’État, au prix d’une législation d’exception. Alessandro Stella rappelle à juste titre combien les « repentis » ont servi à affaiblir les groupes révolutionnaires, mais aussi la violence d’État qui participa de cette répression. Et la fin de la séquence fut donc la défaite, à la fois politique et militaire, qui précipita l’exil, en Amérique latine d’abord puis en France : les études d’histoire et une thèse remarquée sur la révolte des Ciompi à Florence, malgré l’impossibilité de rentrer en Italie jusqu’au début des années 2000. Dans l’intervalle, les transformations politiques, sociales, économiques et démographiques de la péninsule furent gigantesques. Mais dans ce pays si différent, les plaies consécutives à cette « guerre civile de basse intensité » restent béantes pour quelques-uns des acteurs qui s’y sont brûlés, comme le montre le livre d’Alessandro Stella.

AUTEUR
Xavier Vigna
Professeur des universités
Université de Bourgogne-Franche-Comté, Centre Georges Chevrier-UMR 7366

ANNEXES

NOTES
[2] Allusion au livre, très différent dans le propos, mais portant presque sur la même période d’une autre historienne italienne, Luisa Passerini, Autoritratto di gruppo, Florence, Giunti, 1988.
[3] Cet épisode est évoqué à plusieurs reprises dans le livre. L’auteur omet de préciser que parmi les victimes figuraient aussi 14 femmes. Cf. Mirco Dondi, La lunga liberazione. Giustizia e violenza nel dopoguerra italiano, Rome, Editori Riuniti, 1999, p. 142-144.
[4] Par exemple, Guido Panvini, Ordine nero, guerriglia rossa. La violenza politia nell’Italia degli anni Sessanta e Settanta, Turin, Einaudi, 2009.
[5] Par analogie avec la démarche de Rossana Rossanda, figure du communisme critique qui considérait que les Brigades rouges appartenaient aussi à l’album de famille, i.e. de la gauche communiste.

RÉFÉRENCES

Pour citer cet article :
Xavier Vigna, « Alessandro Stella, Années de rêves et de plomb. Des grèves à la lutte armée en Italie (1968-1980), Marseille, Agone, 2016, 168 p. », Territoires contemporains - nouvelle série [en ligne], 15 novembre 2016, disponible sur : http://tristan.u-bourgogne.fr/CGC/prodscientifique/TC.html.
Auteur : Xavier Vigna.
Droits : http://tristan.u-bourgogne.fr/CGC/prodscientifique/TC/credits_contacts.html
ISSN : 1961-9944

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