Centre Georges Chevrier
UMR 7366 - CNRS-uB
Sociétés et sensibilités
Territoires contemporains


Varia
Thomas Bouchet, De colère et d’ennui. Paris, chronique de 1832, Paris, Éditions Anamosa, 2018, 192 p. [1]
Juliette Tupinier
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MOTS-CLÉS
Mots-clés : histoire politique ; révolution ; histoire et littérature
Index géographique : France
Index historique : xixe siècle ; 1832
SOMMAIRE
I. Franchir le pas : de la recherche au roman
II. Une traversée sensible de Paris
III. Un aperçu du travail de recherche

TEXTE

Historien spécialiste du xixe siècle et de ses socialismes, Thomas Bouchet fait un premier pas dans le domaine de la fiction avec son ouvrage intitulé De colère et d’ennui. Pour reconstituer l’année 1832 telle qu’elle a pu être vécue à Paris, il nous propose un récit à quatre voix féminines sensible et stimulant.

I. Franchir le pas : de la recherche au roman

L’intérêt de Thomas Bouchet pour une histoire sociale et sensible n’est pas nouveau. Avec Les Fruits défendus [2], il explorait les socialismes au prisme de la sensualité. Pour reconstituer plus largement les imaginaires et les expériences socialistes du xixe siècle, il a ensuite participé à l’ouvrage collectif Quand les socialistes inventaient l’avenir [3]. Enfin, sa contribution à La gamelle et l’outil [4] montre l’attention qu’il porte aux objets, aux corps, aux goûts, et défend par là même une façon concrète et vivante d’envisager l’histoire.

Avec De colère et d’ennui, Thomas Bouchet utilise le pouvoir sensible et suggestif des œuvres de fiction pour surmonter les limites de la recherche historienne et nous promet que si les traces manquent, on peut s’essayer à deviner les non-dits de l’histoire tout en restant fidèle aux archives. Cela correspond sans grand hasard à la ligne éditoriale d’Anamosa, qui se présente comme « un espace d’expériences à la fois savant et populaire [5] » et affirme une volonté de « soigner le fond et la forme parce que la non-fiction peut être lue par tous [6] ».

II. Une traversée sensible de Paris

Le format épistolaire choisi par l’auteur donne lieu à une expérience immersive. Nous suivons tour à tour Adélaïde, qui s’ennuie dans sa confortable demeure du Jardin des Plantes, Émilie dans son engagement féministe chez les saint-simonien·nes, Louise la modeste marchande de légumes, et Lucie, qui découvre la jouissance dans l’enceinte du couvent. Sans toujours s’identifier pleinement aux quatre femmes de ce livre, on s’inquiète comme on se réjouit de leurs aventures plus ou moins heureuses. Ce roman polyphonique est l’occasion de donner corps aux connaissances historiques : Thomas Bouchet leur trouve des noms, des sentiments, des blessures, des odeurs ou encore des bruits. Harmonieux ou contradictoire, le recoupement des récits met au jour des points de convergence qui s’approchent d’une forme de vérité historique. Et si l’on comprend bien que nous avons affaire à des personnages de fiction, le doute nous est tout de même permis : difficile de savoir où s’arrête l’archive et où s’exprime la créativité de l’auteur.

Certaines informations, a priori d’arrière-plan, font en fait référence à des pièces d’archives bien précises, que l’on peut retrouver dans la chronologie présente en fin de livre. Ainsi, d’anciennes publicités nous prouvent l’existence des chocolats préférés d’Adélaïde. De même, des journaux d’époque racontent effectivement les déboires des saint-simoniens et saint-simoniennes ainsi que l’avancée du choléra dans la ville. Et les archives judiciaires permettent de retracer le parcours des femmes comme Louise, arrêtées en temps d’insurrection.

Touche par touche, les détails historiques parsemés dans le récit composent un tableau vivant du Paris de 1832. On peut soupçonner Thomas Bouchet de s’exprimer plus personnellement sur les aspects sensibles et charnels de l’époque, dont les archives rendent difficilement compte, notamment le rapport au corps malade et la sexualité. Dans ce cas, la fiction permet de relier les différents apports des chercheurs et des chercheuses, elle investit les vides laissés par la recherche historienne tout en gardant une place pour l’imagination des lectrices et des lecteurs.

III. Un aperçu du travail de recherche

Plus qu’une fiction historiquement crédible, De colère et d’ennui nous donne une idée du travail de Thomas Bouchet en tant qu’historien. Le livre est en lui-même un objet intéressant : des cartes de Paris sont imprimées sur les rabats et aident à se repérer un minimum dans la ville. Par ailleurs, les premières et dernières pages dévoilent quelques-unes des pièces d’archives utilisées pour ce livre : s’y côtoient notamment des esquisses de personnages au fusain, des extraits de lettres manuscrites, ou encore des dessins de lieux et bâtiments emblématiques du Paris de l’époque.

Thomas Bouchet glisse çà et là quelques exemples des difficultés de la recherche et des particularités des archives. Ainsi, la répartition de la parole est à la fois très inégale et très significative : Louise ne s’exprime jamais directement puisque les seules traces écrites que l’on a d’elle proviennent de sources policières et carcérales. Au contraire, la part du récit faite à Adélaïde nous donne une idée de son niveau d’instruction et de la situation financière de son ménage, qui conditionnent la tenue d’une correspondance régulière. Il arrive également de se retrouver face à des tournures aujourd’hui oubliées ou désuètes, aussi ressent-on les singularités d’une époque qui nous échappe aujourd’hui, mais sur laquelle nous sommes ravi·es d’apprendre.

En début de livre, l’éditeur nous mettait en garde : « Toute ressemblance avec des personnes, des émotions ou des paysages ayant existé n’aurait rien de fortuit. » Le pari est relevé : nous avons là un roman très intéressant et agréable à lire, dont les protagonistes sont d’autant plus crédibles qu’elles sont touchantes et complexes. En conclusion, c’est un livre instructif sur l’époque et accessible à un large public, dans lequel Thomas Bouchet fait preuve d’une grande d’empathie – et ce toujours avec une pointe de malice.

AUTEUR
Juliette Tupinier
Étudiante en Master 2 Histoire
Université de Bourgogne Franche-Comté

ANNEXES

NOTES
[2] Les Fruits défendus. Socialismes et sensualité du xixe siècle à nos jours, Paris, Stock, 2014.
[3] Thomas Bouchet, Vincent Bourdeau, Edward Castleton, Ludovic Frobert et François Jarrige (dir.), Quand les socialistes inventaient l’avenir. Presse, théories et expériences, 1825-1860, Paris, La Découverte, 2015.
[4] Thomas Bouchet, Stéphane Gacon, François Jarrige, François-Xavier Nérard et Xavier Vigna (dir.), La gamelle et l’outil. Manger au travail en France et en Europe de la fin du xviiie siècle à nos jours, Nancy, Arbre bleu Éditions, 2016.
[6] Ibid.

RÉFÉRENCES

Pour citer cet article :
Juliette Tupinier, « Thomas Bouchet, De colère et d’ennui. Paris, chronique de 1832, Paris, Éditions Anamosa, 2018, 192 p. », Territoires contemporains - nouvelle série [en ligne], 9 janvier 2019, disponible sur : http://tristan.u-bourgogne.fr/CGC/prodscientifique/TC.html.
Auteur : Juliette Tupinier.
Droits : http://tristan.u-bourgogne.fr/CGC/prodscientifique/TC/credits_contacts.html
ISSN : 1961-9944

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