Centre Georges Chevrier
UMR 7366 - CNRS-uB
Sociétés et sensibilités
Territoires contemporains


Varia
Olivier Ihl, Une histoire de la représentation, Louis Marie Bosredon et le Paris de 1848, Vulaines-sur-Seine, Éditions du Croquant, 2016, 421 p. [1]
Bertrand Tillier
Mots-clés | Sommaire | Texte | Auteur | Annexes | Notes | Références | Outils
MOTS-CLÉS
Mots-clés : histoire culturelle ; histoire des représentations ; révolution de 1848 ; caricatures
Index géographique : France
Index historique : xixe siècle
SOMMAIRE

TEXTE

D’Olivier Ihl, on n’a pas oublié le maître-livre sur la fête républicaine [2], qui se voulait, dans le sillage des travaux de Mona Ozouf [3] et de Maurice Agulhon [4], l’approfondissement d’une histoire des rites et du folklore de la République. L’image et ses usages y étaient déjà présents et, au fil de ses publications [5], Ihl en a poursuivi l’examen, en empruntant des chemins de traverse aux ramifications multiples, souvent interdisciplinaires, qui en font l’une voix les plus originales de l’historiographie actuelle. Il faut dire qu’en politiste audacieux, Olivier Ihl ose ce que peu d’historiens se hasardent à faire, en se contentant le plus souvent de déclarations : il ne milite pas opportunément pour une interdisciplinarité de principe ; il l’invente en l’ouvrant à toute sa possible complexité, croisant des objets et des sources, des questions et des outils, qui forgent une pratique singulière où les lectures révèlent leur richesse en même temps que la générosité de l’auteur.

Le dernier livre d’Olivier Ihl est exemplaire de cette démarche. C’est une passionnante enquête, qu’on peut lire non seulement comme un livre d’histoire culturelle et sociale du politique, mais aussi comme une réflexion érudite sur les entours de 1848, et encore comme une enquête quasi policière, dont le héros a un peu plus d’épaisseur que le Pinagot d’Alain Corbin [6], quoi qu’il soit demeuré inconnu de la plupart des dictionnaires et des ouvrages spécialisés : Louis Marie Bosredon (1815-1881) [7].

Il faut dire que ce Bosredon avait tout pour intriguer et qu’il fallut science et patience à Olivier Ihl, dans le dédale des archives et des sources primaires, pour révéler l’identité et la personnalité de son héros qui se cachait derrière des monogrammes, des pseudonymes et des activités variés et changeants. Peintre et dessinateur, ayant tâté d’autres métiers – photographe, décorateur, marchand de curiosités, inventeur… –, avec des fortunes diverses et surtout des infortunes, Bosredon est demeuré un inconnu du xixe siècle, dont la modestie rappelle celle de Constantin Guys, qui avait demandé à Baudelaire qu’il ne dévoilât que l’initiale de son patronyme s’il s’entêtait à en faire le modèle de sa définition du « peintre de la vie moderne » (1863). À bien des égards, il y a aussi du Jacques Arnoux dans les traits de l’entrepreneur Bosredon. En effet, celui que Flaubert décrit dans L’Éducation sentimentale (1869) comme le patron de L’Art industriel pourrait avoir eu comme modèle Bosredon ou l’un de ses semblables aventuriers qu’évoque Ihl dans son livre, au gré de ses dépouillements du Dépôt légal ou des archives de l’Institut national de la Propriété industrielle. Car Bosredon a déposé de nombreux brevets, destinés à protéger et tenter de commercialiser ses inventions qui, au cours du Second Empire, ont toutes plus ou moins la même vocation : la reproductibilité technique des images ou de l’art à l’ère des nouveaux régimes de la représentation démocratique. Pour le dire ainsi, on voit comment Olivier Ihl place ses pas dans la foulée de ceux de Walter Benjamin [8] et, dans le même temps, combien il s’en affranchit en articulant la science politique, l’histoire culturelle et la culture visuelle, dans une enquête micro-historique où Bosredon s’avère tout aussi éloquent que le meunier Menocchio de Carlo Ginzburg [9].

Chacun des chapitres de son livre s’ouvre sur une image choisie qui, en étant l’objet d’une lecture très scrupuleuse – peut-être parfois trop, par les méandres qu’elle crée ? –, est le point de départ d’une investigation ou d’une réflexion sur le suffrage universel, l’imagerie populaire et la caricature, la portée politique du réalisme, le statut social de l’artiste prolétaire, l’engagement socialiste quarante-huitard, le rôle émancipateur de l’art diffusé par la vulgarisation… Avec une érudition qui ménage nombre de surprises et de découvertes au lecteur, servie par une écriture élégante et alerte, Olivier Ihl restitue les étapes successives du parcours de Bosredon et reconstruit son œuvre de caricaturiste, lithographe, calotypiste, inventeur de procédés mécaniques, marchand d’objets décoratifs. L’enquête permet de constituer le corpus des caricatures politiques de Bosredon, de ses images religieuses, de ses quelques photographies argentiques et de ses inventions d’art industriel – à ce titre, elle contribue donc à rendre son unité à l’œuvre de Bosredon, jusque-là disjecta membra –, mais elle dépasse cette collecte et ces attributions pour ouvrir et explorer un vaste champ de réflexion sur la duplication et la multiplication des images qui, à l’évidence, furent la curiosité constante et peut-être même, osons le mot, l’obsession de ce prolétaire socialiste.

Dans ce parcours, deux épisodes méritent une attention toute particulière, que rien ne paraît pouvoir rapprocher au premier abord : d’une part, la mystification dont il fut l’auteur en 1854, ayant réussi à duper les meilleurs spécialistes de Napoléon, qu’il parvint à convaincre de la véracité d’une effigie juvénile de Bonaparte, alors qu’elle n’était qu’une forgerie due à son talent et son inventivité de faussaire ; d’autre part, la requête adressée en 1864 par Bosredon à Napoléon III pour fonder un musée de moulages, réductions, reproductions et copies, susceptible de libérer les œuvres d’art de la tyrannie marchande de l’authenticité et de démocratiser ainsi véritablement, plaidait-il, l’art au bénéfice du génie populaire. De ces deux documents et de leur interprétation rigoureusement documentée, Olivier Ihl tire en quelque sorte le fil d’Ariane de son enquête, qui relie toutes les entreprises de Bosredon : l’utopie d’une « émancipation visuelle » des citoyens où, au risque de la contrefaçon, l’œuvre originale n’a plus de valeur, et où ne vaut plus désormais que la représentation comme incarnation, par son réalisme et sa reproductibilité. En pensant la politique de l’image de Bosredon dans l’espace social – domestique et public –, comme une pratique démocratique contemporaine et complémentaire de celles des clubs ou des banquets, Olivier Ihl montre comment le prolétaire dont il a fait son objet d’étude a aspiré à construire une démocratie visuelle, en retournant les stéréotypes du « bas peuple » dangereux, pour lui permettre d’accéder à une représentation politique par la performativité de la représentation figurée.

Ce livre savant et subtil est une invitation à réfléchir au pouvoir des images multiples et au rôle de leurs créateurs – puisque le qualificatif d’artiste est impropre et réducteur, comme on l’aura compris –, dans leur principe quasi religieux d’empreinte véridique (Bosredon est l’auteur de gravures sur la Sainte Face) et dans le fantasme de leur infinie reproductibilité. C’est un ouvrage salutaire à une époque où la dématérialisation numérique provoque des flux d’images souvent en proie à la décontextualisation.

AUTEUR
Bertrand Tillier
Professeur des universités en histoire contemporaine et culture visuelle
Université Paris-1 Panthéon-Sorbonne, IDHES-UMR 8533

ANNEXES

NOTES
[2] Olivier Ihl, La Fête républicaine, préface de Mona Ozouf, Paris, Gallimard, 1996.
[3] Mona Ozouf, La Fête révolutionnaire, 1789-1799, Paris, Gallimard, 1976.
[4] On pense notamment à ses travaux sur Marianne. Voir aussi Maurice Agulhon, Annette Becker et Évelyne Cohen (dir.), La République en représentations : autour de l'œuvre de Maurice Agulhon, Paris, Publications de la Sorbonne, 2006.
[5] Voir, entre autres, d’Olivier Ihl, La barricade renversée, Histoire d'une photographie, Paris 1848, Vulaines-sur-Seine, Éditions du Croquant, 2016.
[6] Alain Corbin, Le monde retrouvé de Louis-François Pinagot : sur les traces d'un inconnu, 1798-1876, Paris, Flammarion, 1998.
[7] En 2015, dans Circé, Politix et RH19, la Revue d’histoire du xixe siècle, Olivier Ihl a publié trois articles sur Bosredon, qui préparaient son livre.
[8] Walter Benjamin, L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique (1935).
[9] Carlo Ginzburg, Le Fromage et les vers : l'univers d'un meunier du xvie siècle, Paris, Flammarion, 1980.

RÉFÉRENCES

Pour citer cet article :
Bertrand Tillier, « Olivier Ihl, Une histoire de la représentation, Louis Marie Bosredon et le Paris de 1848, Vulaines-sur-Seine, Éditions du Croquant, 2016, 421 p. », Territoires contemporains - nouvelle série [en ligne], 1er mars 2017, disponible sur : http://tristan.u-bourgogne.fr/CGC/prodscientifique/TC.html.
Auteur : Bertrand Tillier.
Droits : http://tristan.u-bourgogne.fr/CGC/prodscientifique/TC/credits_contacts.html
ISSN : 1961-9944

OUTILS
Imprimer Credits Plan du site Contact Imprimer
Imprimer Contact Plan du site Credits Plug-ins