Laboratoire Interdisciplinaire de Recherche
"Sociétés, Sensibilités, Soin"
UMR 7366 CNRS-uB
Territoires contemporains


Varia
Luc Robène et Solveig Serre (dir.), Punk is not dead. Lexique franco-punk, Paris, Nova, 2019, 200 p. [1]
Philippe Poirrier
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MOTS-CLÉS
Mots-clés : punk ; scène punk ; scène rock
Index géographique : France ; monde
Index historique : xxe-xxie siècle
SOMMAIRE

TEXTE

« On veut plus des Beatles et d’leur musique de merde ! ». Ainsi s’exprime le groupe lyonnais Starshooter, dans « Get baque / En chantier », titre de leur second 45 tours, édité en 1978. La rupture esthétique, revendiquée et assumée, s’accompagne de pratiques sociales et culturelles spécifiques, de modes de vie, que les médias contemporains ne manquent pas de relever. Pourtant, à cette date, et dès 1978 en réalité à l’heure de la séparation des Sex Pistols, le mouvement est souvent déjà considéré comme moribond. Le Lexique franco-punk, édité sous la direction de Luc Robène (professeur de sciences de l’éducation à l’université de Bordeaux) et de Solveig Serre (chargée de recherches au CNRS au Centre d’études supérieures de la Renaissance de Tours/Centre de musique baroque de Versailles, UMR 7323) récuse avec conviction cette mort précoce : Punk is not Dead. PIND est aussi l’acronyme du projet « Une histoire de la scène punk en France 1976-2016 », soutenu par l’ANR, que nos deux auteurs animent depuis 2013. Ce Lexique constitue l’une des concrétisations éditoriales du projet.

Ce projet cherchait à relever un triple défi : celui d’un objet illégitime (dans la société et dans le champ académique français), vulnérable (urgence de la recherche liée à la fragilité des acteurs et des traces du passé) et paradoxal, en raison de la nature même du punk, mouvement de subversion et de résistance, rétif à l’institutionnalisation [2]. La dimension patrimoniale est également essentielle car la mise en œuvre du projet s’accompagne d’une campagne volontariste de regroupement d’archives diverses – écrites, sonores et orales – ; souvent dispersées, matériellement fragiles et qui n’ont pas vocation à se retrouver naturellement au sein des dépôts publics [3]. Au plan méthodologique, la notion de « scène » comme prisme d’analyse permet à la fois de résister à une approche parisiano-centrée et de mettre en évidence les interactions entre tous les acteurs, à l’échelle nationale et locale, sans oublier les liens avec les scènes anglo-américaine [4].

Ce dictionnaire propose 178 notices d’une à quatre pages, rédigées par une cinquantaine de contributeurs, emboîtées et mises en relation par un système de renvois très efficace. Ceux-ci permettent de mesurer l’ambition interdisciplinaire du projet qui réunit des historiens (Luc Robène, François Guillemot, Christophe Pécout, Jean-Philippe Martin, Flavien Bertrand de Balenda, etc.), des historiens de l’art (Éric de Chassey, Marine Schütz, etc.), des spécialistes de littératures (Christophe Becker, Olivier Penot-Lacassagne), des politistes (Pierre Raboud), des musicologues (Solveig Serre, Philippe Gonin, Olivier Migliore, etc.) ou encore des sociologues (Patrick Mignon, Gérôme Guibert, Audrey Tuaillon Demésy, etc.). Quelques acteurs prennent la plume : ainsi, par exemple, Cali rédige la notice consacrée au groupe « Pénétration anale » ; formation née en 1984 au sein de laquelle le jeune Bruno Caliciuri, à la basse puis au chant, anime la vie de son lycée de Vernet-les-Bains. Le premier titre « J’encule Charles Renouvier », référence au nom du lycée, entraîne l’exclusion de l’établissement scolaire des musiciens. La présence d’acteurs, devenus chercheurs, a probablement facilité la mise en œuvre du projet : Luc Robène fut/est un acteur de la scène musicale bordelaise (Noir Désir, Strychnine, Arno Futur, The Hyène) ; François Guillemot, aujourd’hui ingénieur de recherche au CNRS, en charge de la documentation sur le Viêt Nam à l’Institut d’Asie orientale, est un ancien membre des Bérurier Noir et de Molodoï [5].

Les notices permettent de couvrir à la fois les groupes qui relèvent du genre ; l’idéologie et la philosophie du punk ; les formes de la médiation (des radios aux fanzines ; des boutiques aux labels ; des concerts aux festivals ; de la bande dessinée au cinéma) ; la place de la critique musicale (de Métal Hurlant aux rôles majeurs de certains critiques rock : Patrick Eudeline ou encore Yves Adrien) ; le code vestimentaire (de l’épingle à nourrice aux chaussures ; du perfecto aux coiffures) ; la lutherie et les matériels mobilisés (de la guitare à l’ampli). La moisson est large, érudite et documentée et offre une promenade dans les mondes du punk. L’un des grands mérites est de se pencher sur les scènes locales, de Bordeaux à Caen, de Montpellier à la Lorraine. L’autre ambition est de proposer une perspective dans le temps long, de 1976 à nos jours, ce qui permet de comprendre les renouvellements générationnels, les ruptures et les continuités, les phénomènes de pollinisation envers d’autres genres de la scène rock hexagonale (voir par exemple les notices consacrées à Noir Désir ou à Damien Saez). Certains groupes survivent, ne cessent de se produire ; d’autres cessent rapidement leurs activités ; d’autres se reforment. Des musiciens circulent d’un groupe à l’autre, d’une scène locale à une autre. En filigrane, c’est une histoire des marges et des contre-cultures, une histoire aussi des formes de résistance qui se dessinent. Il s’agit bien d’une contribution à l’écriture d’une histoire culturelle des sociétés contemporaines.

On peut certes remettre en cause certaines allégations, ou du moins tempérer l’enthousiasme des auteurs. Ainsi, dans une introduction suggestive, Luc Robène et Solveig Serre voient dans l’émergence du Punk, en France comme dans le reste du monde occidental, une réaction de la jeunesse à la grisaille des temps, à l’heure de la France giscardienne et de l’échec des utopies hippies. Sans doute faut-il rappeler que toute la jeunesse n’a pas adhéré, ni à l’idéologie punk, ni à ses propositions esthétiques. À l’échelle de la réception des musiques populaires, le disco, le rock progressif, ou encore la new wawe sont appréciés par une large partie de la jeunesse, et occupent une grande place dans les bacs des disquaires. L’auteur de cette recension, lycéen dans une petite ville de province de 1978 à 1981, se souvient que les fans du Punk constituaient une très faible minorité, certes bruyante et visible. La sociologie vécue/perçue/reconstruite me semble assez proche de celle mise en évidence pour l’Angleterre par Simon Frith dans The Sociology of Rock (1978).

L’ouvrage est bien édité, dans un format de poche, avec une couverture rose fluo (voir d’ailleurs la notice consacrée au fluo), avec un lettrage punk qui permet d’accéder, dès la quatrième de couverture, au sommaire. Il contribuera à mieux faire connaître un genre longtemps méprisé, voire tout simplement ignoré par les historiens, et traduit parfaitement l’ambition d’historisation portée par ce projet sur la scène punk française.

Ce Lexique est un bel exemple de valorisation d’un projet de recherche et vient compléter d’autres publications, de style et d’écriture plus académiques, issues de ce projet de recherche [6]. Il faut espérer que les bibliothèques universitaires françaises, encore trop souvent colorées par un légitimisme culturel daté, ajouteront ces publications à leur collection. Une interrogation du catalogue SUDOC confirme que le chemin est encore long pour que les collections des bibliothèques françaises puissent rivaliser, pour tout ce qui concerne l’histoire des musiques populaires et des industries culturelles, avec les collections des bibliothèques universitaires britanniques et nord-américaines. 

AUTEUR
Philippe Poirrier
Professeur d’histoire contemporaine
Université de Bourgogne-Franche-Comté, Centre Georges Chevrier-UMR 7366

ANNEXES

NOTES
[2] Voir le site de PIND (http://pind.univ-tours.fr) et la présentation vidéo issue de la collection « Reportage du CNRS » : « La grande histoire du punk » (février 2019) : https://www.youtube.com/watch?v=UEj1aCFn914.
[3] À ce propos : Pierre Raboud, « La patrimonialisation du périssable : le punk comme archives », Tétralogiques, 2019, n° 24, p. 95-110. En ligne : http://www.tetralogiques.fr/IMG/pdf/te_tra_24.05._raboud.pdf.
[4] Une présentation synthétique : Gérôme Guibert, « La scène comme outil d’analyse en sociologie de la culture », L’Observatoire, 2016, n° 47, p. 17-20.
[5] Voir un essai d’ego-histoire : François Guillemot, « Bérurier Noir. Sociogenèse culturelle et itinéraire personnel », Volume !, 2016, vol. 13, n° 1. En ligne : http://journals.openedition.org/volume/4928.
[6] Luc Robène et Solveig Serre (dir.), « La scène punk en France, 1976-2016 », Volumes !, 2016, vol. 13, n° 1. En ligne : https://journals.openedition.org/volume/4920 ; Pierre Rabaud, Fun et Mégaphones. L’émergence du Punk en Suisse, France, RFA et RDA, Paris, Riveneuve, 2019 ; Luc Robène et Solveig Serre (dir.), Underground ! Chroniques de recherche en terres punk, Paris, Riveneuve, 2019.

RÉFÉRENCES

Pour citer cet article :
Philippe Poirrier, « Luc Robène et Solveig Serre (dir.), Punk is not dead. Lexique franco-punk, Paris, Nova, 2019, 200 p. », Territoires contemporains - nouvelle série [en ligne], 18 mars 2020, disponible sur : http://tristan.u-bourgogne.fr/CGC/prodscientifique/TC.html.
Auteur : Philippe Poirrier.
Droits : http://tristan.u-bourgogne.fr/CGC/prodscientifique/TC/credits_contacts.html
ISSN : 1961-9944

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