Centre Georges Chevrier
UMR 7366 - CNRS-uB
Sociétés et sensibilités
Territoires contemporains


Varia
Véronique Bergen, Patti Smith. Horses, Rouen, Éditions Densité, 2018, 93 p. [1]
Philippe Poirrier
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MOTS-CLÉS
Mots-clés : Rock ; Bohême littéraire ; La Factory
Index géographique : États-Unis ; New York
Index historique : xxe siècle
SOMMAIRE

TEXTE

Une séance du cours de concours sur la bohême new-yorkaise des années 1960-1970 et la lecture récente de Just Kids de Patti Smith, publié en 2010 : deux raisons pour réécouter Horses de Patti Smith, disque acheté en 1980 — cinq ans après sa sortie –, puis remisé à tout jamais au fond d’une bibliothèque à la suite de mon passage au numérique, à l’aube des années 1990. Occasion surtout de présenter la collection « Discogonie » des éditions Densité qui proposent, sous la signature de la philosophe et écrivaine Véronique Bergen — déjà auteure de « bio-fictions » consacrées à Edie Sedgwick et à Janis Joplin [2] —, un essai consacré au premier album de Patti Smith.

Lancée en 2014 avec le Cure Pornography de Philippe Gonin et le Neil Young Harvest de Christophe Pirenne, la collection « Discogonie » — barbarisme valise formé de la contraction entre discographie et cosmogonie — livre une série de textes monographiques consacrés à des albums qui ont marqué l’histoire du rock. La mise en contexte s’accompagne à chaque fois d’une analyse des chansons. Le questionnaire — plus ou moins mobilisé selon les auteurs [3] — est assez proche de celui de l’histoire culturelle. Ajoutons que chaque volume est aussi un objet particulièrement soigné, en format de poche ; la couverture à rabats imprimée en typographie est un clin d’œil à la presse, outil commun à l’imprimerie et à l’industrie du disque. Autre trouvaille graphique : le code-barre est le disque présent sur chaque couverture de la collection.

Les trente premières pages fixent la conjoncture culturelle new-yorkaise : une bohême blanche, ouverte aux influences extérieures, à la convergence des arts, à l’ombre de la Factory de Warhol où se croisent Lou Reed, Bob Dylan et les écrivains beat. Horses, produit par John Cale, enregistré dans le studio de Jimi Hendrix, ne naît pas ex nihilo. Patti Smith, dans ce milieu bouillonnant, s’exerce au dessin et surtout à la poésie. Au début des années 1970, la rencontre avec le critique et guitariste Lenny Kaye, éditeur en 1972 de l’anthologie The Nuggets. Original artyfacts from the first psychedelic era 1965-1968, est déterminante. La forme de la poésie chantée se fixe progressivement depuis la performance donnée à la Saint Marks Church, en première partie de Gérard Malanga, poète et bras droit de Andy Wharhol (février 1971), jusqu’aux performances, intitulées significativement « Rock n’Rimbaud », et les premières parties du groupe Television de Tom Verlaine (1973). En 1974, un premier EP, auto-produit, avec une reprise de « Hey Joe » en face A et « Piss Factory » en face B, fixe une formule que Horses élève au rang de concept-album.

L’analyse de la pochette — exercice obligé de la collection —, réalisée par le photographe Robert Mapplethorpe, ancien compagnon de Patti Smith lors de son arrivée à New York en 1967, permet à Véronique Bergen de rappeler combien celle-ci, par son classicisme, sans oublier le caractère androgyne du portrait, tranchait avec le courant psychédélique, et fut reçue comme un véritable choc esthétique. Elle témoigne aussi des références que Patti Smith souhaitait afficher : le Genet de Brassai, Roger Vadim ou encore Frank Sinatra. Elle tranchait singulièrement avec le rock anguleux de l’album. Les huit chapitres qui suivent proposent une analyse fine de chaque chanson où l’analyse de texte (ici particulièrement indispensable) n’oublie pas l’analyse musicale, savante et précise. Véronique Bergen excelle dans cet exercice qui donne à voir une création qui se veut un renouvèlement du rock, à l’ombre des auteurs de la littérature maudite. Patti Smith incarne une fusion entre la culture populaire et la culture savante [4] ; affiche la volonté de vivre artiste, bien loin du nihilisme des punks anglais.

Un seul et marginal regret : le dernier chapitre, qui envisage la postérité de l’album, méritait sans doute davantage. La circulation et l’appropriation transatlantiques de l’album seront immédiates [5]. Les tournées européennes, de 1976 à 1979, furent de véritables événements, non sans susciter de vifs débats [6]. La première tournée avait débuté en France par l’Élysée-Montmartre, en 1976. Trois ans plus tard, sa dernière tournée européenne nécessitera des lieux tels que la Halle de Pantin ou l’immense Palais des expositions d’Avignon. Trente ans plus tard, l’étonnant succès en France de Just Kids — 50 000 exemplaires dans l’édition initiale puis plus de 150 000 exemplaires dans l’édition de poche —, l’exposition Mapplethorpe au Grand Palais en 2014, en présence de Patti Smith [7] ; le concert de l’Olympia en octobre 2015 où le Patti Smith Group rejoue l’intégralité de Horses [8] ; le succès critique de M Train en 2016 participent, à l’échelle du monde occidental, d’une forme de patrimonialisation de la scène new-yorkaise des années 1970 ; mouvement qui touche aussi le Velvet Underground [9].

Le pari de Véronique Bergen est réussi. Ce court essai permet de mieux saisir combien Patti Smith, comme un pont entre Bob Dylan et le Velvet Underground, sut inventer une pratique artistique à la charnière du rock et de la poésie. On comprend mieux pourquoi Bob Dylan la mandatera pour le représenter à Stockholm en 2016, pour la remise de son prix Nobel de Littérature.

AUTEUR
Philippe Poirrier
Professeur d’histoire contemporaine
Université de Bourgogne-Franche-Comté, Centre Georges Chevrier-UMR 7366

ANNEXES

NOTES
[2] Véronique Bergen : Edie. La danse d’Icare, Marseille-Berlin, Al Dante, 2013 et Janis Joplin. Voix noire sur fond blanc, Marseille-Berlin, Al Dante, 2016.
[3] Philippe Gonin, The Cure Pornography, 2014 ; Christophe Pirenne, Neil Young Harvest, 2014 ; Michel Delville, Radiohead OK Computer, 2016 ; Guillaume Belhomme, My Bloody Valentine Loveless, 2016 ; Alain Hertay et Alain Pire, Nick Drake Five Leaves Left, 2017 ; Philippe Gonin, Robert Wyatt Rock Bottom, 2017 ; Pierre Lemarchand, Alain Bashung Fantaisie militaire, 2017 ; Christophe Levaux, Rage Against the Machine, 2018 ; François Girodineau, Nick Cave and The Bad Seeds Tender Prey, 2018 et Palem Candillier, Nirvana In Utero, 2019.
[4] Voir en complément : Stéphanie Genty, « La popularisation de l’art savant et vice versa : les exemples de Philip Glass et Patti Smith », dans Max Noubel (dir.), Musique savante et musique populaire au États-Unis, xxe et xxie siècles, Dijon, Éditions universitaires de Dijon, 2018, p. 117-130.
[5] Voir le témoignage de : Serge Kaganski, « Patti Smith : 1975, année authentique », Les Inrockuptibles, hors-série « Patti Smith », 2011. En ligne :  https://www.lesinrocks.com/2011/11/07/musique/patti-smith-1975-annee-authentique-117139/.
[6] Jacques Berlioz, « “Texte hagiographique”, rock n’roll et politique. Notes sur la tournée de Patti Smith en Italie (septembre 1979) », dans Jean-Claude Schmitt (dir.), Les Saints et les stars. Le texte hagiographique dans la culture populaire, Paris, Beauchesne, 1983, p. 251-275. En ligne : https://tinyurl.com/y2fseno7.
[7] Visite guidée : l’exposition Robert Mapplethorpe avec Patti Smith, Télérama [site Dailymotion], 26 mars 2014, disponible sur : https://www.dailymotion.com/video/x1jvq0w.
[8] Laurent Rigoulet, « On y était. La chevauchée fantastique de Patti Smith à l’Olympia », Télérama, 22 octobre 2015. En ligne : https://www.telerama.fr/musique/la-chevauchee-fantastique-de-patti-smith-a-l-olympia,133154.php.
[9] Voir également la note de lecture de Véronique Bergen (« L’alchimie du son du Velvet Underground et de Nico », La Nouvelle Quinzaine Littéraire, 15 juillet 2016, n° 1155) consacrée à : Philippe Azoury et Joseph Ghosn, The Velvet Underground, Arles, Actes Sud, 2016 ; Serge Féray, Nico. Femme fatale, Marseille, Le mot et le reste, 2016 ; Philippe Margotin, Le Velvet Underground de Lou Reed à John Cale, Paris, Chronique Éditions, 2016 ; The Velvet Underground New York Extravaganza, Paris, Cité de la musique Philharmonie de Paris-La Découverte-Dominique Carré Éditeur, 2016. Et Véronique Bergen, « Nico, un requiem allemand (Entretien avec Serge Féray) », Diacritik [En ligne], 5 août 2016, disponible sur : https://diacritik.com/2016/08/05/nico-un-requiem-allemand-entretien-avec-serge-feray/.

RÉFÉRENCES

Pour citer cet article :
Philippe Poirrier, « Véronique Bergen, Patti Smith. Horses, Rouen, Éditions Densité, 2018, 93 p. », Territoires contemporains - nouvelle série [en ligne], 3 mai 2019, disponible sur : http://tristan.u-bourgogne.fr/CGC/prodscientifique/TC.html.
Auteur : Philippe Poirrier.
Droits : http://tristan.u-bourgogne.fr/CGC/prodscientifique/TC/credits_contacts.html
ISSN : 1961-9944

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