Centre Georges Chevrier
UMR 7366 - CNRS-uB
Sociétés et sensibilités
Territoires contemporains


Varia
Guillaume Mazeau, Histoire, Paris, Éditions Anamosa, 2020, 104 p. [1]
Philippe Poirrier
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MOTS-CLÉS
Mots-clés : histoire ; historiographie ; histoire publique
Index géographique : France ; Europe
Index historique : xxe siècle
SOMMAIRE

TEXTE

La collection « Le mot est faible », animée par l’historien Christophe Granger chez Anamosa, poursuit son développement après les premières livraisons consacrées, en 2019, à la Révolution (Ludivine Bantigny), au Peuple (Déborah Cohen) et à l’École (Laurence De Cock) [2]. Guillaume Mazeau se voit confier le volume consacré à l’Histoire. Spécialiste de la Révolution française – ses premières publications portaient notamment sur la figure et la mémoire de Charlotte Corday : Le Bain de l’histoire (Champ Vallon, 2009) ; Corday contre Marat. Deux siècles d’images (Artlys, 2009) et Charlotte Corday en 30 Questions (Geste éditions, 2006) –, il réfléchit également depuis plusieurs années aux usages du passé, participe aux activités du Comité de vigilance sur les usages de l’histoire (CVUH) et est membre du Collectif Aggiornamento hist-geo. Son ouvrage L’Histoire comme émancipation (Agone, 2019), co-écrit avec Laurence De Cock et Mathilde Larrère, revendiquait une posture militante dans le respect du cahier des charges de l’historien de métier [3].

Ce livre participe de la même logique. La définition retenue est large : « ce que l’on appelle histoire désigne toutes les formes de fabrication du passé, écrites ou non, scientifiques ou non, sérieuses ou fantasmées, individuelles ou collectives, de bonne ou de mauvaise foi, objet de divertissement, de connaissances ou d’usages divers ». Le premier chapitre pointe l’omniprésence de l’histoire dans nos sociétés contemporaines et invite à tenir compte de l’histoire comme « pratique sociale ordinaire ». Pourtant, Guillaume Mazeau, dans un second chapitre, souligne combien nous vivons un « passé sans histoire » : la patrimonialisation conduit à une représentation immobile et fétichisée de l’histoire, signe d’une crise de la temporalité. Cette situation est présentée comme le résultat d’une construction politique, qu’il est nécessaire de dévoiler. Le capitalisme libéral s’évertue, depuis trois ou quatre décennies, à imposer une nouvelle vulgate et à écarter la légitimité de ceux qui envisagent une autre forme d’organisation des sociétés. Le chapitre suivant, intitulé « le poison identitaire », examine, de l’Allemagne à la Pologne, comment les États ou certaines forces politiques instrumentalisent le passé, maniant négationnisme et réécritures orientées. La situation française ne fait pas exception : le projet de la Maison de l’Histoire de France de Nicolas Sarkozy, la Mission sur le patrimoine en péril confiée à Stéphane Bern par le président Macron, les polémiques récurrentes sur l’enseignement de l’Histoire témoignent de cette situation.

Guillaume Mazeau insiste, comme contre-feu face à ces instrumentalisations, sur l’appropriation populaire de l’histoire, que ce soit dans le cadre de pratiques culturelles, de logiques militantes ou sous des formats pris en charge par les industries culturelles, du cinéma au jeu vidéo. Il souligne la nécessité de ne pas mépriser ces formes d’histoire qui témoignent d’une véritable démocratie culturelle.

La question de l’histoire savante, jusqu’ici assez peu abordée, est au cœur des deux derniers chapitres. L’heure est à l’historien modeste, défenseur certes d’une méthode scientifique, mais attentif à l’histoire comme pratique sociale ordinaire. L’auteur plaide pour un historien qui refuse l’entre-soi académique et qui soit en phase avec la société. Il s’agit de refuser toute contribution à l’écriture de « romans nationaux », d’accorder toute sa place à la diffusion des savoirs auprès d’un large public, en mobilisant tous les supports, de l’écrit au numérique. L’historien n’est plus un maître-penseur, mais un « passeur » auprès de nos contemporains qui interrogent et mobilisent le passé. L’« histoire du quotidien » allemande et l’« histoire publique » sont présentées comme des expériences pertinentes. Guillaume Mazeau plaide pour un historien qui accepte d’accompagner le mouvement social et assume un rôle social « politique et public, par définition ».

L’ouvrage se lit d’un trait, l’écriture est fluide, la démonstration solide et claire. Facilement accessible, il peut se lire comme un plaidoyer pour une pratique renouvelée de la place des historiens dans l’espace public. Ce parti-pris, clairement assumé, forme de populisme méthodologique proche de la pratique des Cultural Studies britanniques, sera probablement discuté ; devrait convaincre les convaincus ; sera rejeté, ou ignoré, par ceux qui ne partagent pas les conceptions politiques – au sens large – de l’auteur [4].

AUTEUR
Philippe Poirrier
Professeur d’histoire contemporaine
Université de Bourgogne-Franche-Comté, Centre Georges Chevrier-UMR 7366

ANNEXES

NOTES
[3] Sur cet ouvrage, voir la capsule, éditée en mai 2019, de la chaine L’Histoire nous le dira de Laurent Turcot : https://www.youtube.com/watch?v=XbhBTG8p0FU.
[4] Voir aussi, sur des thématiques voisines, une polémique récente : « Noiriel versus Boucheron : bataille d’historiens sur les gilets jaunes », BiblioObs, 12 février 2019, https://bibliobs.nouvelobs.com/idees/20190212.OBS0049/noiriel-versus-boucheron-bataille-d-historiens-sur-les-gilets-jaunes.html.

RÉFÉRENCES

Pour citer cet article :
Philippe Poirrier, « Guillaume Mazeau, Histoire, Paris, Éditions Anamosa, 2020, 104 p. », Territoires contemporains - nouvelle série [en ligne], 30 janvier 2020, disponible sur : http://tristan.u-bourgogne.fr/CGC/prodscientifique/TC.html.
Auteur : Philippe Poirrier.
Droits : http://tristan.u-bourgogne.fr/CGC/prodscientifique/TC/credits_contacts.html
ISSN : 1961-9944

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