Centre Georges Chevrier
UMR 7366 - CNRS-uB
Sociétés et sensibilités
Territoires contemporains


Varia
Christine Machiels, Les féminismes et la prostitution (1860-1960), Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2016, 330 p. [1]
Colette Pipon
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MOTS-CLÉS
Mots-clés : féminisme ; prostitution ; abolitionnisme ; féminisme abolitionniste
Index géographique : France ; Belgique ; Suisse
Index historique : xixe-xxe siècle
SOMMAIRE

TEXTE

Issu d’une thèse soutenue en 2011, cet ouvrage porte sur un siècle de luttes des féministes en faveur de l’abolition de la réglementation de la prostitution. Mais derrière la question de la prostitution, c’est aussi le processus d’émancipation des femmes depuis le xixe siècle en Europe qui est interrogé par l’auteure. Christine Machiels place au cœur de sa recherche la participation des féministes au débat public sur la prostitution. L’étude prend comme point de départ l’émergence de la critique du système réglementariste au début des années 1860, menée notamment par la féministe britannique Joséphine Butler. Elle retrace un siècle de débat public sur la prostitution qui traverse la première vague du féminisme jusqu’aux années 1960, à la veille du Mouvement de libération des femmes. Elle montre ainsi que l’adhésion des féministes à l’abolitionnisme n’a jamais fait consensus, le mouvement abolitionniste n’étant d’ailleurs à l’origine ni féministe ni féminin. Il y a bien une pluralité d’approches féministes de la prostitution – vue par les unes comme une « violence » envers les femmes et par les autres comme un « travail » – et si la coalition abolitionniste est unanime sur la fermeture des maisons closes, le reste peut être sujet à conflits.

Si la question prostitutionnelle intéresse les historiens depuis longtemps [2], Christine Machiels apporte une importante contribution à un champ historique encore récent de l’historiographie francophone : les conceptions militantes des sexualités et leur contrôle social par l’État [3]. L’auteure s’est ainsi appuyée sur un solide corpus de sources très diversifiées : livres, brochures, pamphlets, enquêtes, revues, coupures de presse, dossiers documentaires, rapports de congrès ou d’association, archives et papiers privés, résumés de conférence, correspondance officielle ou confidences, etc. Au-delà des trois terrains d’observation privilégiés par l’auteure – France, Belgique et Suisse – c’est bien une histoire supranationale dont il s’agit ici, qui croise les différents paliers du débat public (local, national, international) et s’attache à repérer les réseaux mais aussi les points communs et les divergences entre des féministes de cultures différentes. Au cœur de ce débat public sur la prostitution, sur les sexualités féminines, leur régulation et le positionnement des féministes à cet égard, les femmes apparaissent à la fois comme objets de répression et sujets de résistance. Bien que l’ouvrage évoque de nombreuses personnalités féministes telles que Maria Deraismes ou Hubertine Auclert, qui rendent cette histoire incarnée, ce sont les dimensions collectives de l’engagement militant qui sont étudiées ici, plutôt que les trajectoires individuelles. Celles-ci sont toutefois rappelées dans les notices biographiques compilées en annexes par l’auteure.

L’étude s’articule en deux temps, correspondant à deux grandes périodes chronologiques : les années 1860-1919, qui posent les fondements de la vocation abolitionniste, et les années 1920-1960, qui voient le développement du féminisme abolitionniste. Dans la première partie, l’auteure rappelle d’abord la contribution de « pionnières » du milieu du xixe siècle, comme Joséphine Butler en Angleterre ou Julie-Victoire Daubié en France, à « l’argumentation contre l’inégalité des sexes » et à l’élaboration d’un « programme de réformes législatives » en faveur de l’abolition de la prostitution réglementée mais aussi des droits des femmes. Elle analyse les fondements de la pensée butlérienne sur la prostitution et son influence dans les cercles féministes européens et internationaux. Elle s’attache ensuite à déterminer les liens entre associations féministes et abolitionnistes entre 1883 et 1905 ainsi que les difficultés auxquelles sont confrontés les mouvements féministes face à la question prostitutionnelle, en premier lieu celle d’être reconnus comme interlocuteurs légitimes dans le débat public. Entre 1906 et 1919, les féministes tentent de construire un mouvement international autour de luttes fédératrices, en particulier celle concernant la traite des blanches, très mobilisatrice pour l’opinion publique mais aussi pour les gouvernements. Selon l’auteure, la Première Guerre mondiale est un tournant car, en exacerbant les tensions nationalistes et la volonté de contrôler les mœurs pour lutter contre le péril vénérien et la « débauche » prostitutionnelle, elle légitime « le contrôle de la prostitution, comme une menace morale et sanitaire, par les autorités civiles ou militaires » mais contribue aussi à faire reconnaître les femmes comme « expertes morales » dans le débat sur la prostitution. La Grande Guerre incite ainsi les féministes abolitionnistes à dépasser l’échelon local ou national pour se lancer dans un lobbying international, en particulier auprès de la SDN. Dans l’entre-deux-guerres, les stratégies militantes diffèrent aux échelons internationaux et nationaux ou locaux, tout en restant imbriquées. Les abolitionnistes placent de grands espoirs en la Société des Nations, vers laquelle elles portent à nouveau la question de la traite des femmes et des enfants. Aux échelles locales et nationales, la bataille abolitionniste diverge selon les pays : volonté de mettre fin au système réglementariste là où il existe encore (France, Belgique) ou luttes moralistes et hygiénistes contre le fléau social de la prostitution (Suisse). La Seconde Guerre mondiale interrompt ces efforts mais la Libération débouche sur plusieurs progrès législatifs pour les féministes, et sur l’affirmation du principe abolitionniste dans la nouvelle Convention internationale des Nations Unies visant l’exploitation d’autrui en 1949, ratifiée par la France en 1960.

À travers cette étude, Christine Machiels montre que la contestation de la réglementation de la prostitution devient progressivement une cause féministe, adossée à d’autres luttes, comme celle pour le droit de vote des femmes. Si elle induit une réflexion nouvelle sur la sexualité, la pensée abolitionniste reste ambigüe du fait de la coexistence d’une tendance puritaine qui condamne le vice prostitutionnel et tend à la coercition et une tendance progressiste en faveur de l’émancipation des prostituées. Ces dernières s’organisent au début des années 1960 pour réclamer un statut propre, relançant le débat sur le consentement, parallèlement à l’émergence d’une nouvelle vague féministe, pour laquelle la thématique de la prostitution est incluse dans un champ de bataille plus vaste : la libre disposition de leur corps par les femmes. L’auteure laisse quelque peu son lecteur sur sa faim en concluant sa recherche juste avant les années MLF, mais elle rappelle toutefois que tout en voulant rompre avec le moralisme de leurs prédécesseures, les féministes de la deuxième vague se heurteront elles aussi aux débats et dissensions sur la prostitution et la gestion politique des sexualités.

AUTEUR
Colette Pipon
Professeur d'histoire-géographie au lycée Prieur de la Côte d'or, Auxonne

ANNEXES

NOTES
[2] Alain Corbin, Les filles de noces, Misère sexuelle et prostitution au xixe siècle, Paris, Flammarion, 1978. 
[3] Sur la « biopolitique », Fabrice Cahen, Gouverner les mœurs. La lutte contre l’avortement en France, 1890-1950, Paris, INED Éditions, 2016. 

RÉFÉRENCES

Pour citer cet article :
Christine Machiels, « Fabrice Cahen, Les féminismes et la prostitution (1860-1960), Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2016, 330 p. », Territoires contemporains - nouvelle série [en ligne], 23 avril 2018, disponible sur : http://tristan.u-bourgogne.fr/CGC/prodscientifique/TC.html.
Auteur : Colette Pipon.
Droits : http://tristan.u-bourgogne.fr/CGC/prodscientifique/TC/credits_contacts.html
ISSN : 1961-9944

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