Laboratoire Interdisciplinaire de Recherche
"Sociétés, Sensibilités, Soin"
UMR 7366 CNRS-uB
Territoires contemporains


Varia
Colin Foss, The Culture of War. Literature of the Siege of Paris 1870-1871, Liverpool, Liverpool University Press, 2020, 236 p. [1]
Odile Roynette
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MOTS-CLÉS
Mots-clés : histoire culturelle ; culture de guerre ; théâtre ; édition
Index géographique : France
Index historique : xixe siècle ; guerre de 1870
SOMMAIRE

TEXTE

Spécialiste de la littérature française du xixe siècle et enseignant à Austin College (Texas), Colin Foss se propose, avec The Culture of War, d’examiner l’explosion d’écrits produits et publiés à Paris pendant le siège de la ville par les armées allemandes, du 19 septembre 1870 au 28 janvier 1871. En effet, pas moins de 860 publications non-périodiques et quelque 160 journaux voient le jour dans la capitale en quatre mois dans un contexte qui, comme le souligne l’auteur, aurait pu être dissuasif, notamment parce qu’il manque constamment de papier pour imprimer. Or, c’est l’inverse qui se produit. Enfermés derrière leurs remparts, bientôt soumis aux restrictions alimentaires et aux angoisses d’un siège qui, de jour en jour, apporte son lot de mauvaises nouvelles, les Parisiens, hommes et femmes, se mobilisent à leur manière et contribuent, par la plume, à rendre compte d’un quotidien empli de souffrances certes, mais aussi porteur de profondes espérances. La littérature, à laquelle Colin Foss donne une définition des plus larges, puisqu’elle englobe à la fois les romans, les récits, les pièces de théâtre, les journaux intimes, les libelles, les pamphlets et même les chansons, explose littéralement, emplissant l’espace public et construisant aussi une communauté morale soudée par la résistance à l’invasion et par l’espoir d’une victoire finale de la France.

L’ouvrage prend le parti pris de donner au temps du premier siège son autonomie propre, en le distinguant du second siège (la Commune), ce qui permet à l’auteur de se garder d’une lecture anachronique qui consisterait à relire l’histoire culturelle de ce Paris enfermé à l’aune de l’insurrection des Communards et de leur massacre par les Versaillais du gouvernement Thiers. Ce choix a tout son sens, même s’il pouvait amener à questionner les effets que cette « littérature du siège » a pu avoir sur l’état d’esprit des Parisiens confrontés à partir de la fin du mois de janvier à la fin de leurs espérances et à l’imminence de la défaite. Car le livre montre la puissance d’un patriotisme qui réactive les références à la Révolution française, au peuple en armes, et qui l’investit pleinement dans une écriture « des temps sombres » qui est à la fois une manière d’exprimer les souffrances du quotidien et de les sublimer.

L’ouvrage, bien qu’écrit par un spécialiste de littérature, est également extrêmement soucieux de sortir de l’analyse textuelle stricto sensu pour s’interroger sur la littérature comme activité sociale, dans le prolongement des travaux de Roger Chartier ou de Robert Darnton. Il redonne vie aux imprimeurs, aux éditeurs, aux patrons des journaux et des salles de théâtre, qui sont les acteurs de ce moment de créativité exceptionnelle permise par les conditions entièrement libérales laissées à la liberté d’expression par les Républicains parvenus au pouvoir le 4 septembre, après la chute de Sedan (intervenue, rappelons-le, le 1er septembre). Cette « culture du siège » est en effet profondément marquée par le républicanisme du xixe siècle et s’épanouit dans une expérience démocratique d’écriture qui n’avait sans doute jamais été aussi complète. Pour en prendre la mesure, l’auteur a constitué un corpus large de journaux et de récits, imprimés et manuscrits, mais il a également utilisé les archives du dépôt légal ou bien encore celles de plusieurs théâtres (Théâtre de l’Odéon, Théâtre national de l’Opéra) afin de mieux entrer dans la vie sociale de la littérature.

Quatre parties se succèdent ainsi. La première, consacrée à la scène, montre le rôle des théâtres parisiens, qui, après une brève fermeture, rouvrent leurs portes et consacrent le grand retour de Victor Hugo, l’auteur des Châtiments, élu par le nouveau pouvoir comme père de la République et dont les poèmes sont lus, par exemple à l’Opéra, lors d’une représentation monstre le 28 novembre 1870, ou diffusés à plus de 20 000 exemplaires pendant le siège. Même effervescence républicaine et patriote du côté des journaux qui luttent contre la pénurie de papier et cherchent à résister à l’augmentation du prix de vente. L’écriture journalistique s’adapte aux nouvelles conditions de la guerre et des rubriques nouvelles, par exemple sur la vie quotidienne, voient le jour. La presse forge également très tôt le mythe d’une « défaite héroïque », car les mauvaises nouvelles du champ de bataille s’accumulent. L’auteur montre ainsi comme se construit dans les journaux, puis au théâtre, le mythe des cuirassiers de Reichshoffen, ces cavaliers à qui le commandement français a demandé le 6 août 1870, lors de la bataille de Woerth-Frœschwiller (également nommée Reichshoffen), de charger sur les lignes allemandes pour protéger la retraite. Sur ce point, l’auteur semble méconnaître que cette charge, par ailleurs effectivement mythifiée après-coup, a réellement permis à ce qui restait de l’armée française d’échapper à l’ennemi. C’est bien sur la réalité de ce sacrifice qu’a pu se bâtir la légende des cuirassiers de Reichshoffen, tout autant que sur la remobilisation des images des charges sanglantes de Waterloo, auxquelles – on retrouve ici Victor Hugo – Les Misérables, roman publié en 1862, ont conféré une dimension épique.

Dans une troisième partie, Colin Foss aborde l’écriture intime, à partir de quelques exemples de correspondances ou de journaux, notamment les lettres, jamais envoyées, qu’une jeune bourgeoise, Caroline Chaumorot, a écrites pendant le siège à son amie. Il montre l’intérêt d’une analyse à la fois littéraire et historienne de ces textes qui construisent une communauté d’individus unis par le souci de s’approprier les événements traversés et de témoigner de ce qui est en train de se dérouler sous leurs yeux. Enfin, l’étude se conclut sur la mise en évidence du rôle des éditeurs et des imprimeurs, qui retrouvent les chemins de leurs prédécesseurs du xviiie siècle, diffusant libelles, pamphlets et manifestes politiques, en cherchant à construire les bases d’une nouvelle République pour tous. Au total, ce livre stimulant conforte l’intérêt d’une approche pluridisciplinaire de l’écriture en temps de guerre, que l’auteur aurait dû plutôt intituler La culture du siège, plutôt que La culture de guerre, titre trop général et trop peu relié de manière spécifique à la période étudiée.

AUTEUR
Odile Roynette
Professeure d’histoire contemporaine
Université de Bourgogne-Franche-Comté, LIR3S-UMR 7366

ANNEXES

NOTES

RÉFÉRENCES

Pour citer cet article :
Odile Roynette, « Colin Foss, The Culture of War. Literature of the Siege of Paris 1870-1871, Liverpool, Liverpool University Press, 2020, 236 p. », Territoires contemporains - nouvelle série [en ligne], 31 janvier 2022, disponible sur : http://tristan.u-bourgogne.fr/CGC/prodscientifique/TC.html.
Auteur : Odile Roynette
Droits : http://tristan.u-bourgogne.fr/CGC/prodscientifique/TC/credits_contacts.html
ISSN : 1961-9944

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