Centre Georges Chevrier
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Sociétés et sensibilités
Territoires contemporains


Varia
William Cronon, Nature et Récits. Essais d’histoire environnementale, Paris, Éditions Dehors, 2016, 288 p. [1]
Arnaud Malaty
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MOTS-CLÉS
Mots-clés : historiographie ; histoire environnementale
Index géographique : États-Unis
Index historique : xixe-xxie siècle
SOMMAIRE
I. Du récit de l’environnement
II. Socialiser la nature
III. De l’utilité de l’histoire environnementale

TEXTE

Professeur à l’université de Wisconsin-Madison, William Cronon est l’un des historiens de l’environnement les plus influents aux États-Unis. Perçus comme des événements, ses deux œuvres majeures, Changes in the Land: Indians, Colonists and the Ecology of the New England (1983), issu de son sujet de master et Nature’s metropolis: Chicago and the Great West (1992), issu de sa thèse de doctorat, ont largement contribué au rayonnement de l’histoire environnementale dans le monde. À travers son œuvre, l’historien a grandement participé à établir les contours de la discipline en plaçant en son centre l’articulation entre nature et culture.  

Changes in the Land, consacré à la Nouvelle Angleterre au xviie siècle, étudie l’histoire du choc écologique entre les colons et les indiens comme un affrontement environnemental et culturel. Les représentations de l’environnement des uns et des autres divergent. Là où les premiers voient un tout dont ils doivent faire partie, les seconds se projettent dans une perspective de modification de la nature, moins sensible aux relations écologiques. Les colons transforment la nature en marchandise et en valeur d’échange, en capital dont l’accumulation est sans limite. L’indien et sa représentation de la nature est bien évidemment le grand perdant.  Ce livre est attentif à la polyphonie des discours tenus sur l’environnement par les protagonistes. En étudiant ces différentes conceptions, l’attention de Cronon s’est portée sur la manière dont, au fil du temps et des contextes, dans une appartenance culturelle propre, se construisent, se déconstruisent et se reconstruisent à nouveau, des récits et des histoires de la nature et de l’environnement.

Le thème du recueil est donné. À travers sept articles publiés entre les deux ouvrages fondamentaux de l’auteur, la place du récit dans l’histoire environnementale est interrogée par l’historien. Les grands débats qui traversent l’histoire environnementale sont présents ici. Ils s’articulent autour de trois thèmes fondamentaux : la définition du sauvage et de la nature, la construction de groupes d’humains à travers leurs relations à l’environnement et le rôle public de l’historien et sa responsabilité morale.

I. Du récit de l’environnement

L’histoire environnementale repose sur une aporie primaire : comment l’Homme, espèce parmi d’autres, peut-il rendre compte efficacement et légitimement des historiques de dynamique d’interaction entre biotope (non-vivants) et biocénose (vivants humains et non-humains), lorsque ceux-ci ne sont appréhendables qu’à travers nos propres projections et représentations de la nature ? Le récit de l’environnement est, par fatalité, anthropocentrique, et tout l’enjeu de la discipline est d’ériger un cadre méthodologique et narratif, permettant au mieux de sortir de cette impasse. Chimère inaccessible, l’histoire environnementale paraît pourtant indispensable auprès de ses pourvoyeurs, afin de progresser dans la compréhension du monde dans une époque où les sciences s’interrogent activement sur les contours des liens entre nature et culture.

Dans le premier article du recueil, « Une place pour les histoires : Nature, histoire et récit », l’historien veut nous faire prendre conscience des logiques narratives remodelées au gré des contextes et des auteurs, qui s’établissent lors d’un récit sur l’environnement. Pour ce faire, William Cronon, originaire du Wisconsin, commence par disséquer deux textes sur le Dust Bowl, grande sécheresse qui frappa les Grande Plaines dans les années 1930. Le premier de Paul Bonnifield, et l’autre de Donald Worste. Pour Paul Bonnifield, la grande sécheresse aurait mis à l’épreuve les habitants qui, par leur courage, finirent par triompher d’une nature austère. Pour Worste en revanche, l’événement est perçu comme une « des plus importantes erreurs écologiques de l’histoire ». Il est un symbole de l’inadaptation des sociétés et du capitalisme face à une catastrophe plus culturelle que naturelle. Pour William Cronon, il ne s’agit pas simplement de deux conclusions différentes sur un même événement, mais de deux « histoires » radicalement divergentes malgré une matrice de travail relativement semblable (mêmes sources, acteurs et faits). En effet, la chronique des faits historiques des Grandes Plaines est de prime abord incompréhensible, le récit doit les organiser, tisser des liens, les mettre en intrigue. Ces difficultés épistémologiques, propres à la discipline historique, orientent inéluctablement les discours. Ainsi, ces récits sur le Dust Bowl montrent deux manières, parmi un éventail de possibilité, de narrer cet événement majeur de l’histoire de la conquête américaine. D’une part nous avons une histoire vue comme un progrès, le récit suit une ascension graduelle vers une fin positive, « plus joyeuse, plus riche, plus libre, meilleure » (p. 55), l’intrigue est « progressiste », la narration est orientée vers une fin heureuse où l’Homme se rend « comme maître et possesseur de la nature ». À l’inverse, l’intrigue peut être « tragique » ou « décliniste » trouvant ses « origines historiques dans les réactions romantiques et anti-modernistes opposées au progrès ». En somme, peu importe la finalité, le récit doit ordonner et rendre intelligible un ensemble de relations causales, là où les flots d’une chronique nous plongeraient dans une nébuleuse d’informations indéchiffrables.

Si Cronon se fait ici critique du « récit narratif » (récit est synonyme d’histoire pour l’auteur), c’est pour mieux le défendre, car il est la matrice du discours historique. La discipline demande à ce que les événements du passé soient organisés en séquences causales qui les ordonnent et les simplifient pour faire sens. Le récit est la principale forme littéraire qui permet de donner du sens à une réalité chronologique incroyablement complexe. Si l’histoire narrative a traditionnellement été axée sur des biographies de « grands » individus, Cronon souhaite qu’aujourd’hui l’art de la narration soit mis au service des histoires de longue durée, qui s’intéressent peu à l’individu ; parmi elles, l’histoire environnementale. La narration lui paraît légitime, mais elle est forcément dangereuse car partielle et partiale :

En écrivant des histoires sur le changement environnemental, nous séparons les relations causales d’un écosystème à l’aide d’un découpage rhétorique qui détermine l’inclus et l’exclu, le pertinent et le non-pertinent, le central et le marginal. En dissociant l’histoire de la non-histoire, nous manions l’outil le plus puissant, et cependant le plus dangereux, de la forme narrative. (p. 51)

Si la stratégie narrative d’un récit conditionne le dénouement de l’intrigue, elle influe également sur les perceptions et les représentations de l’environnement. Ainsi, la domestication des grandes plaines, dans une narration progressiste, est perçue comme le passage d’une wilderness sauvage et inhabitable, à un paysage anthropisé, parsemé de ranchs et de fermes. Cette narration prend évidemment soin d’exclure les Indiens qui mettraient à mal ce mythe américain. En somme, pour rendre ce récit tangible, il faut que le paysage initial ait nécessité les transformations subies. Dans cette conception, l’histoire environnementale est abordable principalement par l’étude de stades de développement et de transformations de la Nature par l’Homme. Cette manière de raisonner est très fréquente chez les historiens, même conscients des obstacles écologiques à la conquête américaine. C’est le cas de Walter Prescott Webb, qui perçoit dans la résistance au fonctionnement écologique des Grandes Plaines, la sublimation héroïque des pionniers. Les intrigues déclinistes et descendantes ont elles aussi transformé ces histoires, en admettant notamment la sécheresse comme un fait structurel et durable de l’histoire des Grandes Plaines dont le dépassement ne pouvait être le fruit que d’une intervention étatique et centralisée forte.

Ces différentes formes de récits témoignent de luttes idéologiques où l’environnement devient une arme rhétorique, en participant pleinement au conflit fondateur américain entre individualisme libéral triomphant des contraintes de la nature et étatisme planificateur promouvant une relation plus équilibrée avec cette dernière. Il est clair, dans cette perspective, que même si l’histoire environnementale est vraisemblablement celle qui place le plus en son centre les acteurs non-humains, l’Homme demeure le référent théorique et narratif de toutes ces histoires. Ce n’est en rien une contradiction, nous dit Cronon, car les historiens n’étudient pas cette nature extrinsèque à la condition humaine qu’est celle des écologues : ils investissent au contraire l’Environnement de significations morales et politiques. La nature portant les stigmates des actions humaines, et les hommes étant façonnés en retour par la nature, celle-ci coécrit donc avec nous « nos histoires ».

II. Socialiser la nature

Dans « Voyage à Kennecott : les voies de sortie de la ville », l’auteur nous invite à penser l’histoire environnementale de l’Ouest à partir d’autres temporalités et d’autres lieux, et à lier le changement environnemental avec d’autres mutations intervenant dans les sociétés. Ainsi, il prend Kennecott, petite ville de l’Alaska qui a connu l’Âge d’Or de l’exploitation du cuivre dans les années 1930, comme laboratoire d’une histoire environnementale locale dont les implications s’avèrent profondément globales :

en cherchant à comprendre Kennecott, les questions que nous posons doivent nous conduire sur les voies qui nous mènent hors de la ville – les relations entre ce lieu isolé et le reste du monde –, car ce n’est qu’en empruntant ces voies que nous pouvons relier à nouveau cette communauté fantôme aux circonstances qui l’ont créée. (p. 103)

Deux idées majeures éclairent l’interaction entre Nature et Société. D’une part, une bonne histoire environnementale ne saurait se résumer à la compilation de données climatologiques, topographiques ou botaniques d’un lieu ; « la faillite d’une telle approche devrait être manifeste » (p. 105), elle se doit d’inclure les écosystèmes dans l’histoire humaine dont ils constituent une part fondamentale : « S’interroger sur la façon dont les gens divisent un écosystème en un stock de ressources nous montre les frontières qu’ils tracent entre les choses utiles et celles qui ne le sont pas. Ils définissent ainsi une place humaine unique dans la nature, une façon unique d’être au monde. » (p. 110). Ainsi, le peuple des Ahtnas, qui vivait dans la vallée où se trouve Kennecott, a dû, comme les premiers colons, gérer un environnement, diviser un écosystème en un stock de ressources et tracer des limites entre l’utile et l’inutile, dans un contexte de dépendance à l’égard des plantes et animaux. Pour l’historien, deux choix humains fondamentaux définissent la manière de vivre dans un lieu particulier et marquent ici la frontière entre Ahtnas et colons : « vivre de la région ou importer de l’extérieur » (p. 110). D’autre part, l’auteur démontre que l’insertion dans des réseaux marchands transforme en profondeur le rapport à la Nature et à l’Environnement, comme l’atteste la demande russe en fourrure qui, au xixe siècle, incita les autochtones à tuer des animaux à des fins mercantiles, les pressions démographiques se multipliant sur des espèces désormais arrachées à leur environnement local. Le commerce du cuivre et l’arrivée des colons marquent une fracture dans l’histoire environnementale de cette localité.

Un autre groupe de questions sur l’histoire environnementale concerne la propriété ; comment les gens imaginent-ils posséder la terre et les animaux ? Comment leur système juridique exprime-t-il leur sens de la propriété, et comment cela influe-t-il sur l’environnement ? Il faut donc situer la loi dans son contexte culturel et écologique. Kennecott prit forme grâce à une grande variété de mécanismes juridiques. Ici, l’ensemble des lois crée une série de relations entre la terre et la communauté, rompant radicalement avec la spiritualité du don des Ahtnas. L’étude de la loi est essentielle dans la compréhension du changement environnemental de la région.

Loin de tout déterminisme géographique, ou de tout hasard historique, c’est donc l’emboîtement des échelles et les transformations des économies et des écosystèmes locaux qui configurent la localité de Kennecott :

Chaque lien commercial a engendré une nouvelle interface entre des écosystèmes de parties du monde éloignées les unes des autres et chacun d’entre eux représente des pistes de recherche possibles – de nouvelles voies de sortie de la ville – pour des historiens de l’environnement souhaitant placer l’histoire de l’Ouest américain dans son contexte le plus large. (p. 124)

Cette histoire n’est pas terminée. Aujourd’hui, les routes qui mènent à Kennecott ont toujours un sens. Romantisme d’une nature qui reprend ses droits. Ceux qui y vont cherchent la wilderness, une nature « vierge et sauvage », qui pourtant porte les stigmates d’une occupation autochtone et d’un âge industriel révolu. Aujourd’hui, la localité de Kennecott est intégrée à une des plus vastes wilderness du territoire américain, qui n’apparaît alors ici que comme une créature de la culture, un lieu « où la nature et l’histoire se sont rencontrées et transformées, et transformées à nouveau. » (p. 132).

En filigrane derrière cet article, par l’introduction du social dans l’étude de l’environnement, Cronon cherche à prendre ses distances avec un des imaginaires fondateur de l’identité américaine, la wilderness, en montrant les origines culturelles de cette notion. Les articles suivants, « Le problème de la wilderness, ou le retour vers une mauvaise nature » et « L’énigme des apôtres : comment gère-t-on une wilderness chargée d’histoires humaines », montrent les limites de cette conception d’une nature dépourvue d’humanité. Il lui faut donc au préalable déconstruire le mythe. Originellement, la wilderness s’oppose au jardin d’Éden, un lieu dangereux où l’Homme n’a pas sa place. Un glissement de sens s’effectue à la fin du xixe siècle avec la montée en puissance d’une critique de la modernité et de l’action néfaste de l’Homme sur la Nature ; Thoreau nous dit : « Dans l’état sauvage réside la préservation du monde ». Depuis, la wilderness incarne donc la nature vierge d’hommes comme cœur de la protection environnementale américaine. Pourtant, l’ensemble des wilderness américaines a été façonné au rythme de l’exploitation humaine. Histoires humaines et non-humaines s’entremêlent sans cesse. Vouloir lui donner une virginité est le reflet des représentations culturelles des « mauvaises » actions de l’Homme sur une Nature dont il doit s’exclure pour la préserver, étant par nature destructeur. Sales et pollueurs... ainsi sommes-nous. La wilderness sous-entend donc la quête de l’originel. Mais cette conception ne peut être que l’œuvre d’hommes qui vivent en dehors de la nature, car l’idéologie de la wilderness romantique, dans aucun de ces cas, ne permet aux hommes de tirer leur subsistance de la Terre. « C’est donc là qu’est le paradoxe majeur. La wilderness incarne une vision dualiste dans laquelle l’homme se positionne à l’extérieur du monde naturel. » (p. 152). Cette wilderness, cathédrale divine, glorifiée comme une norme nous permettant de juger la civilisation, contribue à situer humanité et nature aux antipodes l’une de l’autre. Dès lors, enfermés dans cette représentation culturelle de la nature parfaite, nous ne pouvons faire face efficacement aux problèmes environnementaux de notre monde contemporain.

La conception actuelle de la wilderness et ses conséquences directes sur l’environnementalisme américain posent un réel problème à l’historien. Pourtant, son ambition n’est pas d’abandonner cette conception, mais de réintroduire l’histoire humaine dans ces espaces, histoire qui a jusqu’ici été soigneusement effacée pour s’accorder au mythe. Le cas des îles Apôtres au nord du Wisconsin, devenues un lieu de contemplation, forme un magnifique exemple d’une wilderness où les histoires humaines et naturelles sont intimement entremêlées. Avant l’arrivée de l’homme blanc, « l’archipel a été habité pendant des siècles par les peuples Ojibwés, et il demeure la terre spirituelle des groupes Red Cliff et Bad River dont les berges se situent sur les berges du lac. » ; par la suite, « les îles ont connu une série d’activités économiques allant de l’agriculture à l’exploitation des forêts et des carrières » (p. 171). La question que se pose l’historien est de savoir comment nous devrions gérer et interpréter ces îles pour que les visiteurs comprennent les histoires et les leçons qu’elles contiennent. Ainsi nous dit-il :

Si les visiteurs viennent ici en croyant faire l’expérience d’une nature immaculée, non seulement ils ne comprendront pas du tout l’histoire humaine complexe qui produit les îles Apôtres actuelles, mais ils auront également des difficultés à saisir combien les écosystèmes naturels dans lesquels ils se trouvent ont été formés par cette histoire humaine. En un sens très profond, ils ne feront pas l’expérience de la réalité naturelle et humaine de ces îles, mais d’un mythe culturel qui occulte une bonne partie de ce qu’ils doivent surtout comprendre à propos d’une wilderness qui a été longtemps un lieu d’habitation humaine. (p. 173)

Alors même que les activités humaines n’ont cessé de structurer l’identité d’un territoire, les îles des Apôtres ont connu progressivement un processus de « réensauvagement », par la délimitation de zones de wilderness et la réintroduction d’espèces et d’habitats à l’état naturel. La reconnaissance des traces de l’histoire humaine dans le paysage a des implications non seulement historiographiques, mais également pratiques : pour Cronon, une juste politique de gestion des espaces de wilderness consisterait à réintroduire dans l’explication aux visiteurs l’historicité et la charge humaine de ces lieux. Promouvoir une wilderness historique reviendrait en fin de compte à renouer les chaînes des histoires naturelles et culturelles.

La même démarche pousse l’auteur à s’intéresser à une autre notion fondatrice de l’identité américaine en la confrontant à l’histoire environnementale :  la frontier.  Dans son article « Revisiter la frontière disparue : l’héritage de Frederick Jackson Turner ». William Cronon revient sur l’héritage complexe et critiqué du célèbre historien américain. La frontier Turnerienne ne désigne pas seulement la limite qui sépare deux territoires, ou deux États, ou la lisière entre deux choses différentes, elle désigne également une région, ou zone sauvage, située en bordure ou au-delà d’un territoire peuplé. L’idée de la frontière correspond donc, dans l’imaginaire américain, aux régions que les pionniers faisaient avancer d’Est en Ouest.

Turner, monument parmi les historiens américains, a subi un siècle de critiques, mais rien n’a pu remplacer l’organisation de l’intrigue de son récit de l’histoire américaine autour de la frontière. Malgré une définition contestable de la frontière, et une manière téléologique et évolutionniste d’appréhender l’histoire de la civilisation américaine, les historiens américains n’ont jamais pu en découdre avec son prisme narratif. Pour ces raisons, plutôt que de critiquer simplement l’héritage Turnerien, Cronon préfère en retenir les apports pour l’histoire environnementale, car Turner apparaît rétrospectivement comme un historien ayant posé des questions importantes. Aux yeux de Cronon :

les éléments les plus utiles dans la frontière de Turner tiennent à son approche historique des interactions entre les êtres humains et le paysage américain ; à sa capacité de mettre en relation l’histoire locale et régionale avec l’histoire plus large de la nation ; à son point de vue interdisciplinaire ; et, surtout, à sa conviction qu’il faut placer les gens ordinaires au centre de la narration. (p. 206)

Pour Cronon, Turner devient d’autant plus intéressant si on le conjugue avec l’œuvre centrale de D. M. Potter, People of Plenty. Pour Potter, la frontière de Turner ne fût qu’un cas particulier de l’abondance générale de ressources naturelles qui, dès le départ, avait fait de l’Amérique une exception. Ainsi, partant d’une réflexion dialectique entre l’abondance relative et la rareté relative, on peut organiser l’histoire américaine sans interruption arbitraire comme la frontière l’imposait (la fin du xixe siècle marque la fin de la conquête de l’Ouest). Cette dialectique inscrit la dynamique américaine au cœur de ces relations avec un environnement particulier autour de l’utilisation et la gestion des ressources.

III. De l’utilité de l’histoire environnementale

Inquiet de la réception par ses élèves de son cours d’histoire environnementale à Yale, William Cronon s’interroge sur le sens et l’utilité de ses études historiques au sein de la société.  Ses leçons d’histoire environnementale, comme par fatalité, plongent l’auditeur et le lecteur dans un état de démoralisation face à l’Histoire et notre capacité à surmonter les enjeux actuels. Dès lors, il se demande comment notre étude du passé environnemental affecte notre représentation du présent et du futur de l’environnement. Ou plus simplement : quelle est l’utilité de l’histoire environnementale ? Il est clair que cette discipline a toujours entretenu une relation évidente avec le mouvement politique qui a contribué à l’engendrer. Ainsi, de nombreuses histoires environnementales s’intéressent à des problématiques soulevées par l’actualité, et revêtent bien souvent une ambition politique. Ce domaine de recherche se veut utile, non seulement pour nous aider à comprendre le passé, mais aussi pour nous aider à changer l’avenir. On comprend ainsi que l’écriture de l’historien de l’environnement est surdéterminée par son appartenance au monde présent, qui confronte ses conclusions à leur réception. Dès lors, pour l’historien, il faut s’intéresser au public susceptible d’avoir accès à ses récits. Justement, ce public et sa réception posent problème : entre militantisme écologiste et interventionnisme politique, qui ne cherchent, au fond, dans l’histoire environnementale, que les reflets et la légitimation de leurs convictions, validant ainsi les thèses que chacun veut promouvoir, Cronon a le regret de voir que hors du cadre universitaire, l’histoire environnementale peut aisément être instrumentalisée. Ce n’est pas la « bonne histoire », telle que peut la concevoir un historien, qui sera reçue par le public non-initié, mais l’histoire qui marche, l’histoire qui fait sens. Au fond, Cronon se rassure, dédiant l’histoire environnementale à un autre public, le monde non-humain. Bien qu’il reste dans l’ombre car il ne peut ni lire, ni comprendre, ni commenter ces histoires, la volonté profonde de l’histoire environnementale est d’écrire des histoires aussi bien au nom de la Terre et du reste de la création, que du passé humain. Son plus grand mérite est peut-être de permettre de repenser, dans toute sa complexité, la place de l’Homme dans son environnement.

Ce dernier article conclu parfaitement cet ouvrage, qui au fond se veut une réflexion épistémologique sur la discipline, autant dans ses fondements et ses méthodes que dans ses finalités.  Pourquoi et comment faire de l’histoire environnementale, de la « bonne histoire » environnementale ? Tel est le questionnement de Cronon. La clé se trouve dans la restitution des liens complexes qui unissent l’Homme à la Nature, mais aussi la Nature à l’Homme. Étudier l’histoire de l’environnement sans prendre en considération les dimensions sociales et culturelles qui nous permettent de le représenter serait une erreur intellectuelle. Nature et culture sont indissociables l’une de l’autre, vouloir les séparer est une bêtise. L’ensemble de ces articles ne prend pas la forme d’une directive méthodologique à appliquer, mais plutôt celle d’un ensemble de questionnements qui ont façonné la vie intellectuelle de l’auteur. Questionnements qui sont aujourd’hui devenus les fondements de cette jeune discipline qu’est l’histoire environnementale. Au fond, par la discipline historique, science humaine, Cronon cherche à humaniser une écologie longtemps définie comme anti-humaniste.

AUTEUR
Arnaud Malaty
Étudiant en Master 2 Histoire
Université de Bourgogne Franche-Comté

ANNEXES

NOTES

RÉFÉRENCES

Pour citer cet article :
Arnaud Malaty, « William Cronon, Nature et Récits. Essais d’histoire environnementale, Paris, Éditions Dehors, 2016, 288 p. », Territoires contemporains - nouvelle série [en ligne], 20 juin 2018, disponible sur : http://tristan.u-bourgogne.fr/CGC/prodscientifique/TC.html.
Auteur : Arnaud Malaty.
Droits : http://tristan.u-bourgogne.fr/CGC/prodscientifique/TC/credits_contacts.html
ISSN : 1961-9944

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