Centre Georges Chevrier
UMR 7366 - CNRS-uB
Sociétés et sensibilités
Territoires contemporains


Varia
Rod Phillips, French Wine. A History, Oakland (California), University of California Press, 2016, 335 p. [1]
Christophe Lucand
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MOTS-CLÉS
Mots-clés : vin ; vigne ; vignoble ; histoire des mondes du vin ; crises et mutations ; temps long
Index géographique : France ; Europe ; monde
Index historique : Antiquité à nos jours
SOMMAIRE
I. Un ouvrage inédit en langue anglaise
II. Une histoire de la construction du positionnement vitivinicole de la France
III. Le vin français au cœur des grands enjeux contemporains

TEXTE

Historien spécialiste des mondes de la vigne et du vin outre-Atlantique, Rod Phillips honore depuis longtemps la recherche historique couvrant cette boisson de civilisation à travers quelques uns de ses travaux devenus des références [2]. Avec ce nouvel ouvrage entièrement consacré à l’histoire du vin en France, Rod Phillips nous livre ici une étude synthétique inédite dont le contenu renouvelle les perspectives portées jusqu’alors notamment par les auteurs anglo-saxons, tels Hugh Johnson [3] ou Paul Lukacs [4].

I. Un ouvrage inédit en langue anglaise

Dans un style toujours très clair et argumenté, l’auteur rappelle à quel point l’histoire de la France demeure indissociable de celle du vin par ses dimensions économiques, sociales, politiques et culturelles. Cette singularité distingue jusqu’à nos jours la France dans le monde ; pays porté par la renommée des plus grands vins issus de ses vignobles d’exception de Bordeaux, de Bourgogne ou de Champagne, notamment. Elle marque durablement le marché mondial du vin, ses pratiques et son vocabulaire. Dans ces conditions, l’auteur rappelle l’étrange absence jusqu’alors d’un ouvrage de synthèse en langue anglaise couvrant l’histoire du vin en France sur le temps long, malgré l’engagement d’historiens de renom : Peter Mc Phee, W. Scott Haine, George Gale, Patricia Prestwich, Max Nelson, Joe Bohling, Philip Wahlen, Adam Zientek, Kolleen M. Guy ou Thomas Brennan, qui ont apporté par leurs travaux une contribution non négligeable à un thème très porteur et qui suscite un large intérêt. Rod Phillips souligne également l’importance des travaux fondateurs réalisés en France par Roger Dion, Marcel Lachiver et Gilbert Garrier, jusqu’aux études plus récentes qui traitent du rôle du vin comme produit constitutif de l’identité française et placé à l’intersection des grands enjeux contemporains.

Dans un souci de clarté, le plan de l’ouvrage adopte une progression chronologique à partir de séquences historiques distinctes : 1) From the beginnings to 1000 CE ; 2) The Middle Ages : 1000-1500 ; 3) New Wines, New Regions : 1500-1700 ; 4) Enlightenment and Révolution : 1700-1800 ; 5) Stability and Growth : 1800-1870 ; 6) Phylloxera and renewal : 1870-1914 ; 7) Pinard and Postwar France : 1914-1930 ; 8) From Depression to Liberation : 1930-1945 ; 9) French Wine reinvented : 1945 to the Present. On ne peut à ce titre que regretter cette présentation en apparence bien artificielle et qui suppose, à tort, une orientation de l’ouvrage vers un discours très descriptif et linéaire. Dans ce livre, au contraire, Rod Phillips inscrit son récit dans l’épaisseur du temps, prenant en compte la complexité des configurations historiques et la pluralité des échelles d’observation. Il replace l’histoire des mondes du vin dans le contexte et les contraintes pesant sur le pays et sur chacun de ses grands vignobles. Rod Phillips analyse le jeu des influences qui ont marqué la place du vin en France, les luttes pour le contrôle de ce produit (gage diplomatique, vecteur de prestige et support d’enrichissement), la démocratisation de sa consommation, l’impact de l’industrialisation sur les techniques de vinification, son commerce et sa consommation, le choc des fraudes et des contrefaçons, l’émergence du processus de réglementation et l’internationalisation des échanges. En prenant largement en considération le rôle des pouvoirs publics, celui des acteurs politiques et la place du commerce, le livre explore également les dimensions culturelles, religieuses et sociales du vin, traitant avec précision des crises et des conflits à l’origine des grandes mutations des vignobles et de la place du vin en France. En cela, l’auteur réussit à produire une synthèse originale (appuyée par des reproductions, cartes, diagrammes et tableaux) qui rappelle toute l’importance du produit vin en France à travers les siècles.

II. Une histoire de la construction du positionnement vitivinicole de la France

Les origines de cette réussite évoquée sont inscrites par l’auteur dans une histoire longue débutant durant l’Antiquité et couvrant les circuits d’importations étrusques, grecs, romains, puis gallo-romains, au temps de la grande conversion qui impose pour les siècles à venir le vin dans ce Finistère de l’Europe au détriment des autres boissons fermentées, dont la bière. L’auteur insiste sur le rôle fondateur du commerce, à l’origine de l’expansion de la consommation du vin et de la création de circuits ouverts sur des régions plus septentrionales. Le commerce romain irrigue progressivement la Gaule, bouleverse la géographie locale, fonde les premières réglementations et transforme le rapport au lieu, à la marque et au goût. L’incroyable essor décrit ne s’éteint pas avec le déclin, puis l’effondrement, de l’Empire romain. En se convertissant au christianisme, le pouvoir politique crée les conditions de la survie de la civilisation du vin à l’Ouest, désormais prise en charge par les évêchés et les monastères. On apprécie tout particulièrement ici l’effort de synthèse dont a su faire preuve l’auteur, appuyé par des sources écrites nombreuses, et son insistance à vouloir mettre en perspective les conséquences de cette histoire antique sur les siècles suivants.

La période médiévale est réinterprétée à l’aune du produit vin, non sans une accentuation exagérée, à notre avis, des conséquences des mutations climatiques. L’essentiel de l’apport est encore ici appuyé par une foule d’exemples, rappelant les adaptations techniques, l’encadrement réglementaire de la production, et le rôle croissant des nouveaux pouvoirs (princes, ducs, rois et hommes d’Église) dans la spécialisation des vignobles de vins fins. L’évocation de la construction politique et sociale du vignoble de Bourgogne et, surtout, celui de Bordeaux, dans le contexte de la guerre de Cent Ans, est à ce titre particulièrement explicite et synthétise avec brio les travaux bien connus et plus anciens de Roger Dion. De la même façon, les longs passages couvrant la mutation des types de vin, l’expansion du « clairet » par exemple, sont particulièrement instructifs.

Avec le xvie siècle, l’auteur décrit l’amorce d’une période d’ouverture au monde, de décloisonnement des marchés, d’expansion du commerce hollandais, alors que les guerres de religion soutiennent une diffusion des populations et des savoir-faire vitivinicoles. On découvre ici des pages remarquables sur l’essor des vins de l’Ouest de la France et le succès de nouveaux vins et alcools dont les Cognacs et Armagnacs.

III. Le vin français au cœur des grands enjeux contemporains

La césure que forment le xviiie siècle et la période révolutionnaire, rassemblés dans un chapitre à part entière, rappelle le choc de la rupture des relations commerciales avec l’Angleterre et les conséquences pour des vignobles encore peu organisés et sous-réglementés, fondés sur le multi-encépagement et la replantation extensive. Le rapport entre la diffusion de la vigne et la qualité des vins est source d’enjeux politiques et sociaux essentiels au moment où la consommation du vin tente d’être encadrée. La Révolution française est décrite comme une période globalement positive pour l’économie vitivinicole. On retient surtout ici la libéralisation des marchés et des métiers, et la vente des Biens nationaux à l’origine d’une vaste reconfiguration de la propriété foncière.

Le xixe siècle est appréhendé par l’auteur dans toutes ses contradictions au sein de deux chapitres. « Âge d’or » pour les professionnels du commerce des vins (Hugh Johnson), notamment de Bordeaux et de Bourgogne, cette période est aussi celle des grands classements historiques, des nouveaux procédés (Chaptal, Vergnette-Lamotte, Pasteur) et des grandes crises biologiques, dont celle du phylloxéra. On lit avec facilité le récit proposé par l’auteur, notamment à partir de travaux déjà bien étayés, dont ceux de Gilbert Garrier. Là encore, l’effort de synthèse, appuyé par des données et des exemples nombreux est remarquable. L’auteur évoque la préfiguration pour cette période des vins de « terroir » (thèse de Kolleen M. Guy), même si l’usage du mot n’est pas encore partagé dans un sens commun. L’hypothèse est d’autant plus acceptable que le tournant du siècle inaugure l’ère des troubles, de la disqualification des procédés industriels, de la surproduction et des grandes révoltes vigneronnes de 1907 puis de 1911.

Après la Grande Guerre (1914-1918), qui conforte la place du vin en France et contribue à engager une vaste politique d’alcoolisation des troupes (travaux d’Adam Zientek), la survie de l’économie vitivinicole française est en question. Les pages consacrées à la permanence de la production et du commerce du Champagne, contribuant à décloisonner la période du conflit, sont remarquables. Sans parvenir à restituer le détail, pourtant bien utile, de l’avènement du processus réglementaire qui s’amorce depuis 1910, l’auteur rapporte avec précisions les conditions de la naissance de la loi sur les appellations d’origine (1919). On regrettera cependant le manque d’explications dans ce chapitre à propos du renouvellement complet du discours sur les vins, conséquence de l’inscription foncière de leur identité, avec la mise en valeur des vins de « terroir », l’essor du folklore local, l’invention des vins dits « de vignerons », « produits au domaine », en interaction étroite avec plusieurs importateurs influents sur le marché états-unien. Le récit proposé dans les quelques pages traitant de l’application de la nouvelle législation jusqu’aux années 1930, dans un contexte de sclérose des marchés extérieurs (prohibition), est inédit en langue anglaise. De la même façon, les lignes couvrant la période de l’Occupation utilisent avec habileté les travaux publiés les plus récents.

L’ouverture sur l’époque la plus contemporaine, dans le dernier chapitre traitant de la réinvention du vin français après 1945, garde le cap que l’auteur s’est initialement fixé en évoquant le maintien de l’étroite association entre l’identité française et le vin, sans occulter les crises et les mutations restituées dans leurs contextes. L’auteur traite de manière efficace les enjeux de la reconstruction économique et réglementaire de la France d’après-guerre, les conséquences de la décolonisation (Algérie), et la réussite de la promotion du nouveau discours sur les vins de terroirs. En ce qui concerne ces dernières pages, on apprécie tout particulièrement la mise en perspective très réussie d’éléments historiques replacés au cœur de questions contemporaines : bouleversement des pratiques vitivinicoles, mutations des goûts et des valeurs, impact de l’ouverture des marchés et de la mondialisation, enjeux des normes pour une nouvelle réglementation internationale.


Avec cet ouvrage inédit en langue anglaise, Rod Phillips nous propose une synthèse de référence sur l’histoire du vin en France. Appuyé par de nombreux travaux actualisés, ce livre porte avec une grande clarté un regard utile et instructif pour mieux comprendre la place et le rôle du vin français dans l’histoire.

AUTEUR
Christophe Lucand
Université de Bourgogne Franche-Comté, Centre Georges Chevrier-UMR 7366

ANNEXES

NOTES
[2] A short history of Wine, New York, Ecco, 2001 ; Alcohol: A History, Chapel Hill, The University of North Carolina Press, 2014. À paraître cette année : 9000 Years of Wine: A Short History, Vancouver, Whitecap Books Ltd. ; Wine: A Social and Cultural History of the Drink That Changed Our Lives, Oxford, Infinite Ideas Limited.
[3] Hugh Johnson, The Story of Wine, New York, Simon & Schuster edition, 2006.
[4] Paul Lukacs, Inventing Wine: A New History of One of the World’s Most Ancient Pleasures, New York, W. W. Norton & Company, 2013.

RÉFÉRENCES

Pour citer cet article :
Christophe Lucand, « Rod Phillips, French Wine. A History, Oakland (California), University of California Press, 2016, 335 p. », Territoires contemporains - nouvelle série [en ligne], 7 juin 2017, disponible sur : http://tristan.u-bourgogne.fr/CGC/prodscientifique/TC.html.
Auteur : Christophe Lucand.
Droits : http://tristan.u-bourgogne.fr/CGC/prodscientifique/TC/credits_contacts.html
ISSN : 1961-9944

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