Centre Georges Chevrier
UMR 7366 - CNRS-uB
Sociétés et sensibilités
Territoires contemporains


Varia
Matthieu Lecoutre, Atlas historique du vin en France. De l’Antiquité à nos jours, préface de Jean-Robert Pitte, Paris, Éditions Autrement, 2019, 95 p. [1]
Christophe Lucand
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MOTS-CLÉS
Mots-clés : vigne ; vin ; produit civilisationnel ; crise ; mutation ; production ; consommation ; mondialisation
Index géographique : France
Index historique : Antiquité à nos jours
SOMMAIRE
I. Le vin perçu à travers les mutations du temps long
II. Le choc des crises et des conflits
III. Les enjeux contemporains du produit « vin »

TEXTE

Au cœur de la culture française, le vin est rapidement devenu ces dernières décennies un objet historique incontournable. Désormais traité par de nombreux historiens et géographes, il est replacé dans l’étendue de sa chronologie et l’épaisseur des réflexions qu’il anime au regard des évolutions politiques, culturelles, économiques, techniques, sociales et environnementales. C’est tout le sens donné à cet ouvrage couvrant la construction historique du vin dans l’espace français de l’Antiquité à nos jours. Signé par Matthieu Lecoutre, enseignant en classes préparatoires, spécialiste de l’ivresse dans la France moderne, il est préfacé par Jean-Robert Pitte, secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences morales et politiques, président de la Société de géographie, président de la Mission française du patrimoine et des cultures alimentaires.

S’il existe déjà de nombreux atlas, notamment historiques, sur le vin, leurs contenus se contentent souvent d’introduire le sujet en inscrivant la localisation des vignobles dans une supposée éternité des échelles géologiques rapportée à un déterminisme physique parfois très caricatural, avant de suivre le fil de récits très descriptifs et linéaires [2]. Ce n’est pas ici l’ambition de Matthieu Lecoutre qui s’attache à vouloir comprendre l’évolution de la place du produit « vin » à travers les trois moments chronologiques retenus : l’affirmation civilisationnelle du vin de l’Antiquité au Moyen Âge, son renforcement à l’époque moderne, son apogée et son évolution nécessaire à l’époque contemporaine. Pour cela, l’auteur a sélectionné trente-neuf thèmes, parfois très inégaux, tous présentés par une courte introduction suivie d’une argumentation synthétique articulée autour de trois à quatre sections. Chacun d’eux est illustré par des cartes, tableaux statistiques et graphiques originaux créés par Hugues Piolet, infographiste spécialiste dans les domaines de l’histoire, de la géopolitique, des arts visuels et de la géographie.

I. Le vin perçu à travers les mutations du temps long

Si cet atlas est entièrement consacré à l’espace français, le choix d’une étude ouverte sur le temps long conduit à traiter le produit vin de manière chronologique depuis ses origines il y a plus de 8 000 ans en Méditerranée orientale. Décrit comme un « aliment civilisationnel », le vin est abordé à travers la propagation de la vigne domestiquée, sa progressive diffusion vers l’ouest, son intégration aux civilisations égyptienne, grecque, romaine, puis gallo-romaine qui recentre l’attention sur le finistère occidentale de l’Europe, de la Gaule, puis de la France médiévale, moderne et contemporaine à travers la progressive construction historique de son espace national. La géographie des productions, les flux d’échanges, l’émergence des pratiques viticoles, œnologiques et réglementaires sont abordées, au même titre que les types de vin définis par leurs caractères organoleptiques, leurs identités inscrites dans les marques et références foncières, et l’ancrage dans des circuits commerciaux reliant des aires de production et des espaces de consommation. On appréciera ici l’influence des travaux de Roger Dion, géographe et historien de référence, concernant l’histoire de la vigne et du vin en France, des origines au développement du chemin de fer [3].

Durant la période médiévale, le vin est ainsi repositionné à l’articulation entre les héritages respectifs de la culture alimentaire romaine, de la culture chrétienne et de la culture germanique qui le qualifient en tant que « boisson phare du Moyen Âge français ». Les espaces champenois et bordelais, notamment, sont traités au prisme des interactions entre les pouvoirs temporels et spirituels qui les portent et les marchés de consommation qui les qualifient et les hiérarchisent. Du xvie siècle au xviiie siècle, l’auteur aborde la naissance des grands crus au moment où la France s’impose comme le pays de référence viticole au temps de la première mondialisation des échanges. Les débats opposant les pratiques libre-échangistes et protectionnistes prolongent celui initié plusieurs siècles plus tôt entre les tendances malthusiennes visant à circonscrire les aires de production et le volume des vins, et le laisser-faire engageant l’hypothèse d’une régulation naturelle du marché du vin. L’auteur met en avant dans son argumentation l’émergence de discours constitutifs d’une culture nationale du vin et des premières formes de réglementation de sa production, de sa circulation et de sa consommation. Cette partie couvrant la période de la France moderne est sans conteste la plus novatrice et réussie.

Elle précède l’étude de la période contemporaine (xixe-xxie siècle) définie comme formant l’apogée du modèle vitivinicole quantitatif face aux nécessaires adaptations dues aux changements de contextes. C’est à travers une accélération bien perçue de l’histoire qu’émerge alors le temps des crises, biologique, économique et environnementale et culturelle. À travers cette perspective roborative, il faut souligner l’importance du croisement des approches historique et géographique, inscrites dans de nombreux exemples territorialisés. Incontestablement, Matthieu Lecoutre réussit ici à relever le niveau d’ambition et d’exigence qu’il s’est fixé à travers son projet. On appréciera ici en particulier la richesse de la documentation et la qualité des textes et des illustrations qui permettent d’accéder de manière toujours très concise, synthétique et vulgarisée, à des connaissances actualisées de niveau scientifique.

II. Le choc des crises et des conflits

Si les deux premiers tiers de cet atlas historique du vin en France traitent très majoritairement d’évolutions bâties sur des mutations lentes, hormis quelques moments de ruptures bien identifiés, l’étude de la période contemporaine s’ouvre sur l’étonnante hausse de la consommation dans le « pays du vin ». Le xixe siècle est rapporté à ses crises biologiques (pyrale, oïdium, phylloxéra, notamment) et économiques (déséquilibre croissant entre la production et la consommation) qui inaugurent le temps de l’intervention des pouvoirs publics. L’émergence des vins du Maghreb français, en particulier d’Algérie, est abordée. Ce tournant dans l’équilibre du paysage vitivinicole aurait cependant mérité davantage d’explications. La puissance colonisatrice de la vigne et l’émergence d’un lobby vitivinicole Midi-Algérie très influent prolongent l’industrialisation généralisée de la viticulture et du commerce des vins, la révolution de la chimie, le développement de l’industrie sucrière, l’essor des fraudes et des vins falsifiés et sophistiqués, et bouleversent les équilibres d’une IIIe République poussée au bord d’une guerre civile (1907) qui, à terme, ruine les fondements du projet impérial républicain.

Le lecteur avisé aurait ainsi souhaité voir apparaître des thèmes à part entière concernant les questions incontournables de la période : le temps des fraudes et des falsifications, le choc de la révolte des vignerons du Midi qui ouvre la voie aux grandes crises (notamment 1907 dans le Languedoc et 1911 en Champagne), ruinant l’ordre libéral des négociants jusqu’alors dominants. La série de lois initiées (1905, 1908, 1919 et 1927, notamment) est trop brièvement évoquée dans le « modèle français des AOC (1935) », sans que l’on saisisse l’ampleur de la révolution réglementaire qui se joue à cette période et ses conséquences jusqu’à nos jours. De ce point de vue, c’est bien la loi de 1919, dont on vient de commémorer le centenaire, qui marque une rupture historique dans l’évolution du vin en France ; bien davantage que les dispositions de 1935 qui n’en sont que le prolongement. Au seuil de ce premier xxe siècle, la consommation du vin durant la Grande Guerre, thème traité par plusieurs historiens, aurait également mérité une attention particulière. L’absence de ce sujet interroge, d’autant que le premier conflit mondial a consacré l’explosion d’une consommation de masse totalement inédite dans l’histoire militaire, et dans l’Histoire tout court. Les conséquences de cet épisode sont déterminantes dans la compréhension des enjeux couvrant l’entre-deux-guerres (alcoolisme, politique de santé publique relayant l’hygiénisme, dualisme du modèle vitivinicole national).

Par la suite, le « tournant » des Trente Glorieuses s’inscrit dans la continuité de la période de la France occupée (1940-1944) qui consacre dans les faits la réussite du modèle français des AOC jusqu’alors encore très précaire et contesté. Pour rejoindre le fil directeur du questionnement, ce moment inaugure une politique prohibitionniste touchant pour la première fois les vins et qui connaîtra un succès croissant jusqu’à nos jours. La compréhension de cette grande conversion du modèle vitivinicole français aurait ainsi mérité d’être associée au processus de décolonisation de l’Algérie étroitement lié à la fin de la production du « gros rouge » alimentant une consommation de masse. Parallèlement, l’intégration européenne et mondiale de la France – des années 1960 à 1990 – concoure à la généralisation de pratiques (subvention des arrachages, distillation des excédents, restriction des droits de plantation), à la promotion d’une viticulture géographique de qualité à travers le système des appellations, au succès d’un nouveau discours sur le vin (notamment celui lié au terroir, né dès les années 1930) et d’une nouvelle géographie touristique au temps du tourisme de masse, du développement d’un nouveau réseau routier et autoroutier, etc. Si le format de l’ouvrage, conçu comme un outil illustré et synthétique, rejette toute prétention à l’exhaustivité, il n’en demeure pas moins que ces derniers sujets auraient clairement mérité une attention particulière au regard de leur importance pour la compréhension des enjeux actuels. 

III. Les enjeux contemporains du produit « vin »

Les sept derniers thèmes de l’ouvrage couvrent spécifiquement les enjeux les plus contemporains de la construction historique du vin. En ouvrant des perspectives larges, ils permettent d’engager une réflexion plus prospective. Le modèle français est en premier lieu décrit comme mis à l’épreuve d’une mondialisation qui accentue les concurrences, conteste le modèle français des appellations et enclenche la nécessité de défendre la « culture française du vin ». On peut ici débattre à propos de l’interprétation défensive et protectionniste qui est faite. L’internationalisation du commerce des vins et la mondialisation des échanges constituent également une dynamique très porteuse pour les produits de luxe français et donc pour les vins haut-de-gamme. Les « inscriptions » retenues sur la liste du « patrimoine mondial de l’UNESCO » sont à cet égard également des formes de valorisation de la singularité et des spécificités des produits et des territoires, et non pas seulement des dispositifs défensifs face à une mondialisation destructrice ou uniformisatrice. L’exemple retenu dans le texte concernant le « repas gastronomique des Français » n’est peut-être pas le plus intéressant, compte tenu des autres inscriptions établies par l’UNESCO et davantage liées à la thématique de l’ouvrage : les vins de Saint-Émilion (il y a 20 ans, en 1999) et les vignobles de Bourgogne et de Champagne (en 2015), par exemple.

Pour terminer, la chute historique de la consommation du vin conjuguée à l’essor de la qualité parachève avec pertinence l’argumentation historique d’ensemble. L’auteur choisit ensuite d’ancrer sa réflexion dans une déclinaison peu historique, mais très géographique et plus convenue, de l’atlas : les vignobles de Bordeaux, du Sud-Ouest, du Languedoc, avant ceux du Val de Loire, de Bourgogne et du Beaujolais, puis de Champagne, de la Vallée du Rhône et d’Alsace, enfin de Savoie, du Jura, de Corse et de Provence. Le dernier thème intitulé « Les vins de demain, vers 2050 » sensibilise le lecteur sur les effets du réchauffement climatique et les nouvelles dispositions et pratiques qui s’y rattachent. Le texte ouvre le débat à partir d’interrogations qui éludent, nous semble-t-il, des mutations sans doute beaucoup plus rapides et profondes encore. Ce sont celles liées à un environnement culturel, social, économique et financier qui bouleverse les méthodes de travail et d’élaboration des vins : la rapide urbanisation des marchés de consommation et ses conséquences, les besoins accrus de financement des professionnels et l’accélération de la rotation des stocks, la progressive disparition des vins de garde, la spéculation sur les domaines et les propriétés viticoles, la concentration financière des opérateurs, etc.

Au final, il faut saluer l’atlas proposé par Matthieu Lecoutre qui permettra aux amateurs et aux curieux, comme aux passionnés et aux plus érudits, de découvrir en moins de cent pages une synthèse pertinente de l’histoire du vin en France, dotée d’un appareil documentaire aussi précieux qu’utile.

AUTEUR
Christophe Lucand
Université de Bourgogne Franche-Comté, Centre Georges Chevrier-UMR 7366

ANNEXES

NOTES
[2] Avec quelques exceptions notables, dont les remarquables ouvrages : François Legouy et Sylvaine Boulanger (dir.), Atlas de la vigne et du vin. Un nouveau défi de la mondialisation, préface de Jean-Robert Pitte, Paris, Armand Colin, 2015, 174 p. ; Raphaël Schirmer et Hélène Velasco-Graciet, Atlas mondial des vins. La fin d’un ordre consacré ?, Paris, Éditions Autrement, 2010, 79 p.
[3] Roger Dion, Histoire de la vigne et du vin en France. Des origines au xixe siècle, Paris, CNRS Éditions, 2013 (rééd. Flammarion, 1959), 768 p.

RÉFÉRENCES

Pour citer cet article :
Christophe Lucand, « Matthieu Lecoutre, Atlas historique du vin en France. De l’Antiquité à nos jours, préface de Jean-Robert Pitte, Paris, Éditions Autrement, 2019, 95 p. », Territoires contemporains - nouvelle série [en ligne], 6 janvier 2020, disponible sur : http://tristan.u-bourgogne.fr/CGC/prodscientifique/TC.html.
Auteur : Christophe Lucand.
Droits : http://tristan.u-bourgogne.fr/CGC/prodscientifique/TC/credits_contacts.html
ISSN : 1961-9944

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