Centre Georges Chevrier
UMR 7366 - CNRS-uB
Sociétés et sensibilités
Territoires contemporains


Varia
Anne Both, Le Sens du temps. Le quotidien d’un service d’archives départementales, préface de Christian Hottin, Toulouse, Anacharsis Éditions, 2017, 288 p. [1]
Jean-Christophe Labadie
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MOTS-CLÉS
Mots-clés : archives ; archives départementales ; archivistes ; numérisation des archives
Index géographique : France 
Index historique : xxie siècle
SOMMAIRE

TEXTE

C’est à une immersion dans la vie ordinaire d’un service d’archives que le lecteur est convié avec l’ouvrage d’Anne Both. On y découvre des « archivistes », même si certains récusent cette appellation, employer leur temps à « fabriquer » des archives puis à les conserver, après les avoir collectées, triées et classées et avant qu’elles soient communiquées aux lecteurs, sur place ou à distance, grâce à l’Internet. Au cours d’un hiver, toujours rude en cette contrée que les initiés repèreront facilement – car ici tout est transformé par l’auteur : le lieu, les noms, même les événements du lieu… afin d’assurer un certain anonymat –, cette ethnologue a pu examiner au plus près ce qui fait la substance du métier d’archiviste, dans un département rural et faiblement peuplé avec un service de dix-sept agents qui détient 13 km linéaires d’archives.

Anne Both présente le résultat de son enquête en trois parties. C’est la solitude de l’observatrice qui occupe le premier tiers de l’ouvrage car, comme le souligne dans sa préface Christian Hottin, l’auteur expose aussi les conditions de son enquête, y compris matérielles. Le lecteur compatit quand est évoqué un repas du soir bien frugal pris clandestinement dans la chambre d’hôtel. L’ouvrage décrit l’isolement de la voyageuse – de l’étrangère – face au sédentaire ; l’isolement de la béotienne – la scientifique – face au professionnel des archives – l’observé. Heureusement qu’après le froid vint le dégel, comme l’écrit justement Anne Both ! Le cœur de l’ouvrage est normalement dédié à ce qu’elle appelle le « monde des archives », développé ici en trois tableaux : les professionnels, les espaces, les activités. C’est là que se concentre l’essentiel des notions d’archivistique et en premier lieu la définition du « triptyque archivistique » ; c’est encore ici que sont conviés la « sacro-sainte » salle de tri et les espaces de stockage – les « magasins » ou « dépôts » –, enfin, les activités de tri et de classement, les plus valorisantes. La troisième partie apparaît comme la plus dynamique. Justement titrée « le grand partage », elle fait se télescoper – certains préfèreront « se fracasser » – le local et l’extra-local, le silence et le temps dilaté au temps court de la communication. Car Internet a modifié les règles. Le site des Archives, le « bébé du chef » selon les agents, propose une salle de lecture « 24/7 », avec une fréquentation sans commune mesure avec celle – rabougrie – de la salle de lecture physique. Mais le « grand Moloch », selon Anne Both, doit sans cesse être alimenté en archives numérisées, lançant ainsi le service dans une course de vitesse. Or, observe-t-elle justement, le travail ordinaire de l’archiviste s’inscrit dans un temps long, sans réelle échéance, alors que, parallèlement, des agents du service regrettent déjà la perte du contact humain. Des agents, Anne Both, dont le regard est particulièrement aiguisé grâce à sa fréquentation de plusieurs services d’archives, ces « tours de Babel », en dessine de beaux portraits : le directeur, « Jean-Baptiste », archiviste-paléographe des champs, y est décrit comme un homme « qui aime les gens », à la fois brillant, érudit, pince-sans-rire, habile négociateur, animé du sens du service public et sachant faire preuve de pragmatisme. Un portrait plutôt fidèle !

L’un des principaux intérêts de cet ouvrage est bien de souligner que les Archives évoluent dans un espace-temps singulier, caractérisé par la « masse » des archives à conserver « pour l’éternité », en croissance exponentielle, et que le travail de classement, une tâche à la fois scientifique et technique, s’affranchit du temps. En somme, l’archiviste classe – selon la méthode des tas – lentement et sans être sûr d’en avoir véritablement terminé, car les archives continuent de rentrer. Anne Both a vécu cette expérience en classant elle-même des justices de paix (1790-1958). Certes, le fait de réaliser une enquête en janvier et février 2010 n’a pas permis à l’auteur d’approfondir certaines facettes du métiers, voire de les découvrir, en particulier dans le domaine du contrôle scientifique et technique des archives publiques. Ce contrôle conduit, entre autres, les directeurs à inspecter les archives dans les communes. De même, n’est pas traitée l’action culturelle, si précieuse désormais pour faire vivre les services ! Mais qui oserait se lancer sur des routes sinueuses et glissantes afin de visiter un local glacial, où sont souvent reléguées les archives ? Qui se rendrait aux Archives y suivre un atelier ou y visiter une exposition ? De même, Anne Both n’a pas pris la mesure de la destruction des archives publiques : heureusement, chaque année, en volume, les versements d’archives définitives sont très inférieurs à la destruction effective d’archives éliminables au terme de leur durée administrative. Enfin, l’auteur n’insiste pas sur les relations que les services d’archives tissent avec des partenaires institutionnels – la Direction des services départementaux de l’éducation nationale (DSDEN), l’Office national des anciens combattants et victimes de guerre (ONACVG), voire la délégation militaire départementale – ou associatifs.

Mais ce n’est pas le plus important. Car, alors que dans la profession on s’interroge sur la « macro-évaluation » et sur la notion d’« archives essentielles » (sans doute pour moins conserver, pour des raisons de coûts, et donc détruire plus encore), Anne Both montre que les « trésors » des archives ne sont pas là où l’on pourrait le croire : ce ne sont pas les belles pièces qui comptent mais bien cette « masse » organisée d’archives historiques. C’est aux archivistes – mais pas uniquement – qu’il revient de réussir à concilier les intérêts des institutions, des individus – en recherche de leur passé –, ainsi que ceux des historiens. Or, comment préjuger des recherches futures des historiens : avec quelles sources, selon quelles méthodes, sur quels objets et sujets ? Il faut donc rester convaincu que le temps des archives – temps long de l’histoire – se concilie difficilement avec le temps de la communication, où vitesse et échange semblent désormais primer. L’ouvrage d’Anne Both est là aussi pour nous le rappeler.

AUTEUR
Jean-Christophe Labadie
Directeur des Archives départementales des Alpes-de-Haute-Provence

ANNEXES

NOTES

RÉFÉRENCES

Pour citer cet article :
Jean-Christophe Labadie, « Anne Both, Le Sens du temps. Le quotidien d’un service d’archives départementales, préface de Christian Hottin, Toulouse, Anacharsis Éditions, 2017, 288 p. », Territoires contemporains - nouvelle série [en ligne], 4 décembre 2017, disponible sur : http://tristan.u-bourgogne.fr/CGC/prodscientifique/TC.html.
Auteur : Jean-Christophe Labadie.
Droits : http://tristan.u-bourgogne.fr/CGC/prodscientifique/TC/credits_contacts.html
ISSN : 1961-9944

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