Centre Georges Chevrier
UMR 7366 - CNRS-uB
Sociétés et sensibilités
Territoires contemporains


Varia
Bernd Hüppauf, Fotografie im Krieg, Paderborn, Wilhelm Fink Verlag, 2015, 372 p. [1] [2]
Enno Kaufhold
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MOTS-CLÉS
Mots-clés : histoire culturelle ; histoire des représentations ; histoire de la photographie ; Visual Culture
Index géographique : monde
Index historique : xxe siècle
SOMMAIRE

TEXTE

Des guerres, des guerres et encore des guerres… dont on ne voit pas la fin. On s’y est habitué ; elles font partie de notre quotidien marqué par les médias, ce qui veut dire qu’on consomme jour après jour d’innombrables images ainsi que des informations innombrables concernant les diverses zones de guerre à travers le monde. Pour Bernd Hüppauf, qui termina sa carrière en enseignant la littérature allemande et la théorie de la littérature à l’université de New York, le sujet de la guerre constituait depuis des années un centre d’intérêt et de recherches particulier. En 2013, il publiait Qu’est-ce que la guerre ? Fonder une histoire culturelle de la guerre (all. Was ist Krieg? Zur Grundlegung einer Kulturgeschichte des Kriegs [3]), volume qui dépassait les 500 pages. Deux ans plus tard, des réflexions plus spécifiques concernant La photographie dans la guerre (all. Fotografie im Krieg) suivirent. Dès le début des années 1980, Hüppauf élargit ses recherches, car le début de son travail d’enseignant en Australie coïncida avec sa découverte, du photographe australien Frank Hurley, actif durant la Première Guerre mondiale. Depuis, il publia régulièrement des ouvrages liés à la guerre.

Le discours foisonnant d’idées que Hüppauf présente, détaille et articule tout le long des 329 pages au total de son livre, qu’il intitule lui-même « essai » (p. 25), peut difficilement être résumé en quelques mots. De manière générale, on peut dire qu’un auteur s’y exprime, en partie à la première personne, avec une rigueur intellectuelle absolue, ce qui signifie une absence de parti-pris ou d’intérêt idéologiquement motivé, doublée d’une grande érudition historico-culturelle, dans la lignée de la bourgeoisie intellectuelle au meilleur sens du terme comme dans celle des maximes des Lumières. Son exposé est entrecoupé par neuf essais photographiques, comme l’auteur les surnomme, dans lesquels il se penche de façon exemplaire sur des photographies concrètes de guerres diverses et variées. Hüppauf conclut son livre par une bibliographie non moins volumineuse, qui contient également des œuvres spécialisées en anglais et un index très utile pour consulter l’ouvrage.

Hüppauf consacre la première partie à une « petite théorie de la photographie de guerre » (une allusion à Benjamin et à sa « petite histoire de la photographie » de l’année 1931) et jette un regard rétrospectif sur l’Antiquité avec Platon et Aristote, sur Schopenhauer pour ses réflexions sur le monde en tant que représentation, Nietzsche et Wittgenstein (on remarque qu’il les cite assez souvent). Le chapitre « Réalisme – Construction » conduit à interroger l’existence d’une « photographie de guerre » tout court. En répondant par l’affirmative, il en arrive au problème général posé par l’aspect d’authenticité de la photographie. L’auteur se concentre ensuite spécialement sur la thématique de la production en série des photos de guerre, et plus important encore, sur leur diffusion par les médias actuels. Hüppauf consacre un chapitre à la relation entre photo de guerre et folie. Dans un chapitre intitulé « L’irrationalité immanente de la photographie », il se demande si la photographie de guerre peut réellement refléter la folie de la guerre. Dans la section suivante, l’auteur traite des « positions de la photographie de guerre » avec des question diverses telles que « comment la guerre entre dans l’image » et « qu’est-ce qui résulte de la tension entre la documentation et la construction ». S’ensuit alors une généalogie des images de la guerre tenant compte la Visual Culture, un regard précis sur le rôle des photographes de guerre ainsi que l’existence (possible) d’une esthétique féminine chez les femmes photographes. La partie finale est consacrée au présent et à une perspective centrée sur le numérique comme temps fort de notre époque.

En bref, Hüppauf aborde, au fil de ses considérations, la photographie de guerre dans toutes ses significations pour notre époque, et termine par un vibrant plaidoyer en faveur d’une nouvelle forme de photographie de guerre. Ci-après, quelques citations-clés reprises telles quelles : « On ne peut pas compter sur les images. L’écriture est plus contraignante que l’image. » (p. 17). « La réalité des images n’est pas moins réelle que le combat physique dans la guerre. Les images ne tuent pas, mais elles peuvent avoir des effets plus durables que ceux d’un fusil. » (p. 35). « La bonne photo de guerre n’est pas identique à la photo vraie. La photo de guerre qui est bonne n’est pas non plus la bonne photo, tout comme il n’existe pas une bonne photo du Graal. » (p. 98). « Une photographie de guerre qui est bonne, c’est une image dont le rapport à la guerre est guidé par l’éthique. » (p. 106). « Là où il n’y a pas de photos de guerre, pour nous, il n’y a pas de guerre. » (p. 159). « La superposition des images constitue ce que nous percevons comme étant la réalité ; de la même manière, la superposition des photos de guerre esquisse notre image intérieure de la guerre. » (p. 197). « Celui qui compte sur l’expression des images ne peut pas développer de photos de guerre en tant que telles. L’image seule a besoin de la série d’images, et la série a besoin du discours. » (p. 219). « À l’époque de la numérisation des photos de guerre, leur crédibilité risque de disparaître entièrement […] Elle s’est emparée du savoir lui-même et de la confiance en ce que peut être su. » (p. 315). Finalement Hüppauf constate, à la base du développement qu’il a observé, la fin de la photographie de guerre (p. 315 et p. 325) ainsi que la fin de la communication tout court, ce qui signifiera par là même la fin définitive de la photographie de guerre (p. 326).

Les considérations de Hüppauf concernant le War Porn et l’apparition du phénomène nouveau des selfies se traduisent par une description plus précise des photographies de Sebastião Salgado, servant d’exemple positif. Celles-ci montrent, d’après l’auteur, la violence, mais dénuée de sensationnalisme, et laissent s’exprimer la dignité humaine sur la base de la subjectivité collective. « Le malheureux […] conserve toujours assez d’importance pour faire du mal au monde. » Les images de Salgado instaurent comme « thérapie la nature et l’amour de la vie et de la nature comme environnement » (p. 332). Pour envisager une issue possible, Hüppauf se tourne vers la communauté et la vitalité (p. 333) ; une « communauté sans nationalisme, une communauté d’un espace de coexistence en devenir » (p. 335), et dans ce contexte l’auteur, en se référant à Henri Bergson, conclut : « L’amour de la vie, de la fraternité et de la dignité ce sont les trois bases sur lesquelles je propose une refonte de la philosophie de guerre. » (p. 336) Selon Hüppauf, la photographie de guerre serait donc chargée d’une mission pacificatrice consistant à apporter la paix. Les futures images de guerre doivent donc, en tant qu’actrices, s’éloigner des sentiers battus et ainsi devenir elles-mêmes constructrices de discours (p. 338 sq.).

Avec tout le respect que j’ai pour les remarques mûrement réfléchies de Bernd Hüppauf et pour sa gigantesque érudition, j’oserai présenter quelques critiques de fond. La manière dont les auteurs qu’il cite et lui-même regardent la photographie me paraît comporter un défaut de méthodologie. Pour résumer grossièrement, les photographies en elles-mêmes, dans leur aspect de source historique, s’en retrouvent lésées. Le faible nombre des images en question (il n’y en a que 28) et surtout, le fait que nombre de personnages ayant aujourd’hui la réputation d’être des photographes de guerre de premier rang, ne soient pas mentionnés et que des exemples de leurs travaux manquent, laissent songeur. La multiplication de photographies innombrables que connaît notre époque est difficilement analysable, mais hélas il n’y a guère moyen d’y échapper. C’est pourquoi il est nécessaire de développer des instruments utilisables à cet effet (à quoi serviraient sinon les techniques numériques et notre connaissance des algorithmes ?). J’ai l’impression qu’on a également un bon train de retard sur la réalité de la guerre (en pleine mutation) dans les descriptions des diverses formes de guerres, ce qui inclut également les réflexions de Hüppauf. Chaque jour démontre que celles-ci restent marquées par la violence brute. Cependant la guerre ne se déroule plus seulement sur tel ou tel champ de bataille, aux yeux de tous, mais également avec beaucoup plus de subtilité dans des sphères qui, de l’extérieur, paraissent moins visibles ; parmi elles, on peut ranger les cyberattaques, les opérations économiques pirates en vue d’obtenir des monopoles, les actions des acteurs financiers supranationaux sur le marché financier global, etc. Dans ce contexte, les intérêts des « belligérants » sont encore et toujours liés à l’appropriation de biens, d’argent et par conséquent du pouvoir. À cet égard, les médias audiovisuels mentionnés par Hüppauf mais qu’il n’intègre pas plus en détail dans ses commentaires, ont, entre les mains des grands groupes ainsi qu’entre les mains des masses, un rôle ambivalent. Ils sont toujours instrumentalisés par les agresseurs (idéologisation et propagande) comme par les victimes, ce qui reste à analyser. On ne peut qu’être d’accord avec Hüppauf lorsqu’il analyse la guerre précisément à cette époque-ci et annonce la fin de la photographie de guerre. Cela résulte du simple fait que la photographie est désormais subordonnée à d’autres médias. Cela signifie que son influence ne peut plus concurrencer celle des médias plus récents. À ce titre, il n’est pas surprenant que Kracauer (1927) et Benjamin (1931), pionniers des théoriciens de la photographie, aient proposé leurs réflexions sur la photographie précisément au moment où le film commençait à dominer le monde des médias (catégorie des films parlants et actualités).

Aujourd’hui, les médias numériques qui prédominent. En ce sens, les remarques de Hüppauf confirment l’observation selon laquelle la fin d’un phénomène coïncide avec le début des réflexions le concernant. Le reportage moderne, aux multiples facettes, fait partie des thèmes-clés catégorisés par l’auteur, et il indique que seule une vue d’ensemble des diverses informations peut permettre d’en tirer des connaissances utilisables, tout comme il montre qu’il ne peut donner que des visions biaisées de la réalité, face à la multiplicité des intérêts dominants, qui ne peut être ignorée. Une telle présentation et une analyse de ces points font encore défaut. Malgré cela, nulle personne souhaitant approfondir le sujet de la guerre associée aux médias dans le futur ne pourrait et ne devrait escamoter cette œuvre d’érudition et de réflexion écrite par Bernd Hüppauf. Elle s’imposera certainement comme un ouvrage de référence. Car ce qu’un Wittgenstein, pris à de nombreuses reprises comme caution par Hüppauf, écrit à la fin de la préface de son célèbre traité, peut parfaitement s’appliquer à son livre : « Et si je ne fais pas erreur en cela, alors en second lieu la valeur de ce travail sera d’avoir montré combien peu a été accompli quand ces problèmes ont été résolus. [4] ». Il nous faut continuer à y réfléchir, a fortiori quand on sait que des guerres ont toujours cours.

AUTEUR
Enno Kaufhold
http://www.enno-kaufhold.de/

ANNEXES

NOTES
[2] Recension initialement parue sur http://www.hsozkult.de/ et traduite de l'allemand par Annica Lamm (Master 2 Cultures & sociétés, cursus intégré Dijon-Mayence). Publiée avec l'autorisation de l'auteur et de H-Soz-Kult.
Enno Kaufhold: Rezension zu: Hüppauf, Bernd: Fotografie im Krieg. Paderborn 2015, in: H-Soz-Kult, 23.02.2017, <www.hsozkult.de/publicationreview/id/rezbuecher-24273>.
Copyright (c) 2017 by H-NET, Clio-online and H-Soz-Kult, and the author, all rights reserved. This work may be copied and redistributed for non-commercial, educational purposes, if permission is granted by the author and usage right holders. For permission please contact hsk.redaktion@geschichte.hu-berlin.de.
[3] Cf. les recensions groupées de Benjamin Ziemann, « Neuere Synthesen der Militär- und Kriegsgeschichte », H-Soz-Kult [en ligne], 26 novembre 2013, disponible sur : http://www.hsozkult.de/publicationreview/id/rezbuecher-18870.
[4] Ludwig Wittgenstein, Tractatus logico-philosophicus, Paris, Gallimard, 1961.

RÉFÉRENCES

Pour citer cet article :
Enno Kaufhold, « Bernd Hüppauf, Fotografie im Krieg, Paderborn, Wilhelm Fink Verlag, 2015, 372 p. », Territoires contemporains - nouvelle série [en ligne], 12 mai 2017, disponible sur : http://tristan.u-bourgogne.fr/CGC/prodscientifique/TC.html.
Auteur : Enno Kaufhold.
Droits : http://tristan.u-bourgogne.fr/CGC/prodscientifique/TC/credits_contacts.html
ISSN : 1961-9944

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