Centre Georges Chevrier
UMR 7366 - CNRS-uB
Sociétés et sensibilités
Territoires contemporains


Varia
Henri Peña-Ruiz, Karl Marx penseur de l’écologie, Paris, Seuil, 2018, 304 p. [1]
François Jarrige
Mots-clés | Sommaire | Texte | Auteur | Annexes | Notes | Références | Outils
MOTS-CLÉS
Mots-clés : Karl Marx ; écologie ; marxisme ; éco-socialisme 
Index géographique : Monde
Index historique : xixe-xxie siècle
SOMMAIRE

TEXTE

La question de savoir si Marx peut être considéré comme un penseur de l’écologie suscite désormais un vaste débat dans le champ intellectuel et politique, aux États-Unis comme en Europe. Dans sa fresque récente des pensées émancipatrices pré-écologistes du xixe siècle, Serge Audier choisissait pourtant d’exclure Marx et Engels de son récit car de nombreux aspects de leurs écrits et de leurs actions témoigneraient « davantage d’une vision productiviste aux impacts anti-écologiques évidents » [2]. D’autres comme le philosophe écologiste Fabrice Flipo émettent également des doutes sur ce verdissement en cours de la figure de Marx [3]. Beaucoup de marxistes et de figures de la gauche socialiste restent quant à eux indifférents aux enjeux écologiques et jugent avec scepticisme ces tentatives pour écologiser Marx.

À l’inverse, les théoriciens dits de l’éco-socialisme construisent depuis 20 ans une nouvelle lecture de Marx et de la modernité industrielle. Ils redécouvrent la complexité de ses positions, l’influence de sa lecture du chimiste Liebig, son attention à la nature, aux pollutions et à l’épuisement des sols interprétés comme le résultat d’une surexploitation capitaliste de la nature. Si la question du statut de la nature dans l’œuvre de Marx n’est pas neuve, elle acquiert désormais une ampleur inédite. Dès 2000, John Bellamy Foster, éditeur de la revue états-unienne Monthly Review et principal représentant de ce marxisme écologiste, publie l’ouvrage de référence sur le sujet, partiellement traduit en Français sous le titre Marx Écologiste [4]. Dans le champ académique nord-américain l’éco-socialisme et le « marxisme écologique » sont dynamiques, notamment autour de l’école dite de la « rupture métabolique » qui s’appuie sur le concept marxien de rupture du lien métabolique pour tenter de penser les problèmes environnementaux contemporains. L’accumulation des capitaux conduit en effet à l’anéantissement des cycles du vivant alors que la rupture sociale entre producteurs et moyens de production conduit à la multiplication de crises sociales. Dès lors, même si Marx et Engels ont choisi d’insister sur la question sociale en raison de l’ampleur de la misère et de l’exploitation lorsqu’ils écrivaient au milieu du xixe siècle, qui les pousse à se concentrer sur l’organisation du mouvement ouvrier, dans leurs écrits les questions sociale et écologique étaient étroitement liées.  Aujourd’hui, ce sont ces liens qu’il s’agit de renouer et retisser pour sortir du brouillage idéologique en cours.

John Bellamy Foster et Paul Burkett ont ainsi déployé des efforts immenses pour faire de Marx un prophète vert avant l’heure, au risque sans doute de quelques exagérations même si leur exhumation de textes s’avère globalement convaincante [5]. En France aussi, le débat a surgit assez vite au début du xxie siècle, autour notamment de Michael Löwy et de penseurs marxistes qui avaient rompu depuis longtemps avec les lectures et cadrages trop simplistes de l’œuvre de Marx [6]. De nombreux ouvrages et travaux s’efforcent depuis de reconstituer les pans écologistes de l’œuvre de Marx, et aussi d’Engels, afin de penser les impasses actuelles du capitalisme industriel. En se confrontant aux pères fondateurs du socialisme moderne, il s’agit d’enrichir et d’armer les pensées écologistes qui longtemps refusèrent de s’inscrire dans la foulée des grandes idéologies de la modernité auxquelles appartient le socialisme dans sa tendance marxiste. La dimension écologiste de l’œuvre de Marx aurait par ailleurs été oubliée et rendue invisible à partir de la fin du xixe siècle, puis à l’époque stalinienne, avant d’être redécouverte dans le contexte de réagencement idéologique qui a suivi l’effondrement de l’URSS et l’essor de la question écologique globale portée par les débats sur le réchauffement climatique.

Dans ce bref essai, Henri Peña-Ruiz, spécialiste reconnu de la philosophie de la laïcité, présente les grandes lignes de ce débat en se plaçant clairement du côté des partisans de la thèse d’un « Marx écologiste ». Dès les premières lignes il affirme en effet que l’œuvre de Marx et Engels « héberge une conscience écologique authentique, voire une théorie écologiste accomplie » (p. 11). Tout l’enjeu étant évidemment de préciser ce que recouvrent ces qualificatifs d’« authentique » et d’« accomplie ». Réfutant d’abord les objections les plus courantes, le livre se présente ensuite comme une démonstration de la thèse d’un Marx écologiste à travers un jeu incessant de va-et-vient entre les écrits du penseur allemand et le tableau de la crise écologique actuelle. L’objectif d’Henri Peña-Ruiz est de dégager l’œuvre de Marx de son identification avec l’expérience stalinienne ; pour cela la seule méthode que reconnaît l’auteur consiste à « partir des textes et d’eux seuls ». C’est d’ailleurs l’un des intérêts de l’ouvrage que de donner à lire des extraits de Marx que ne renieraient pas les écologistes. Ainsi, lors du congrès de Gotha du parti ouvrier allemand en 1872, Marx corrige une résolution qui ne reconnaissait comme source de richesse que le travail humain : « Le travail n’est pas la source de toute richesse, écrit-il. La nature est tout autant la source des valeurs d’usage (qui sont bien, tout de même, la richesse réelle !) que le travail, qui n’est lui-même que l’expression d’une force naturelle, la force de travail de l’homme » (citation p. 197). Loin d’être un réservoir infini de ressources à exploiter, la nature constitue un ensemble fragile dont il faut prendre soin. Henri Peña-Ruiz cite et commente également le célèbre passage du Capital où Marx propose un parallèle saisissant entre l’exploitation de la terre et du travailleur :

Chaque progrès de l’agriculture capitaliste est un progrès non seulement dans l’art d’exploiter le travailleur, mais encore dans l’art de dépouiller le sol ; chaque progrès dans l’art d’accroître sa fertilité pour un temps, un progrès dans la ruine de ses sources durables de fertilité. Plus un pays, les États-Unis du nord de l’Amérique, par exemple, se développe sur la base de la grande industrie, plus ce procès de destruction s’accomplit rapidement. La production capitaliste ne développe donc la technique et la combinaison du procès de production sociale qu’en épuisant en même temps les deux sources d’où jaillit toute richesse : la terre et le travailleur [7].

L’ouvrage est construit en six chapitres qui explorent successivement les grandes lignes de ce qu’on peut appeler la théorie écologiste de Marx, même s’il n’emploie évidemment jamais le mot « écologie », forgé tardivement. Le chapitre suivant revient sur la dialectique de l’humanisme et du naturalisme et sa fonction dans la théorie marxienne ; vient ensuite l’étude de la critique marxienne du système capitaliste et de la mondialisation libre-échangiste. Le chapitre 5 examine les éléments qui, dans les écrits de Marx et Engels, permettraient de fonder une société écologiste. Le chapitre final est davantage articulé aux enjeux présents et l’auteur tente d’y proposer un bilan de l’écologie du monde à partir de la double faillite du capitalisme et du stalinisme, tout aussi pollueur et prédateur l’un que l’autre.

L’ouvrage se présente ainsi comme un essai de vulgarisation et d’introduction à l’œuvre de Marx pensée à l’aune de la crise écologique contemporaine. Pour qui s’intéresse à ces sujets, l’ouvrage n’apporte à vrai dire rien de très neuf, mais il contribue utilement à rendre visible la question en France, tout en proposant quelques riches pistes d’analyse et un effort de clarification. L’auteur s’efforce ainsi de penser les mécanismes de l’exploitation capitaliste de la nature et de l’exclusion sociale en revenant aux sources du marxisme et à l’œuvre de Marx elle-même, dont il montre – après tant d’autres – qu’elle n’est nullement responsable des excès staliniens qui l’ont caricaturé.

Mais l’ouvrage comporte aussi des angles morts et des aspects plus discutables qui invitent au débat. Ainsi il maintient une défense qu’on peut parfois juger naïve du « progrès » de la science et de la technique, ces grands fétiches, sans que ces catégories soient vraiment pensées, rejouant le discours sur la neutralité des outils qu’il conviendrait d’utiliser à bon escient, sans voir combien ce qu’on appelle aujourd’hui technique est inséparable du monde capitaliste qui l’a créée. Face aux anciens marxistes productivistes défenseurs du nucléaire au nom d’une bonne utilisation des centrales, les écologistes des années 1970 répondaient déjà que l’usage émancipateur d’un tel équipement technique était impossible, et que c’était la boîte noire de la technologie elle-même qu’il fallait ouvrir. Contre le discours écologique dénonçant le « prométhéisme » destructeur, l’auteur se livre à une défense de la figure de Prométhée qui aurait été mal comprise. Mais au lieu de chercher la pureté et la signification ultime du mythe, n’aurait-il pas mieux valu être attentif aux usages sociaux qui en sont fait et aux contextes dans lesquels la figure du titan mythologique est utilisée, hier comme aujourd’hui ?

L’un des principaux problèmes du livre – du moins pour l’historien que je suis – vient précisément de son manque d’attention aux contextes et aux enjeux dans lesquels sont pris ces débats sur l’articulation entre capitalisme et nature, marxisme et écologie. Il est dommage que les travaux des sciences sociales soient absents alors même que la sociologie et l’histoire de l’environnement sont devenues des terrains féconds et dynamiques. On peut regretter que l’auteur ne s’appuie pas plus sur ceux qui ont tenté de travailler dans cette direction, présentant un peu rapidement sa thèse comme neuve alors qu’elle a déjà suscité comme on l’a dit beaucoup d’écrits. Il s’agit peut-être de contraintes éditoriales imposées par l’éditeur, mais on regrette que l’appareil critique soit si lacunaire, qu’aucun historien, sociologue, ou philosophe ou presque ne soit cité. Au-delà de la pureté des théories prises en soi, ce sont les lectures et usages pluriels qui en sont faits qui devraient être davantage étudiés. Ainsi, le retour à Marx auquel on assiste aujourd’hui – et qui dépasse de très loin les seuls enjeux écologiques comme l’atteste par exemple la multiplication des biographies récentes qui lui sont consacrées – témoigne des nouvelles alliances politiques en cours de construction. Alors que l’écologie des petits gestes et du développement durable a révélé ses impasses et compromissions, l’enjeu est de penser plus en profondeur les rapports sociaux et les contradictions intrinsèques du capitalisme. Le retour à Marx permet dès lors à l’écologie politique en crise de s’insérer dans l’histoire vénérable des luttes et des pensées de l’émancipation, tout en offrant aux marxistes inquiets des outils pour intégrer la question environnementale trop longtemps mise de côté par les grandes organisations communistes du siècle passé.

Malheureusement, dans le livre d’Henri Peña-Ruiz, la présentation des débats et mouvements contemporains apparaît assez rapide et superficielle. Ainsi, lorsque l’auteur met en garde à plusieurs reprises contre les « alternatives abstraites et souvent irrationnelles » opposant « croissance et décroissance, « technophobie et technophilie », on ne voit pas réellement à qui il fait référence. Le mouvement très complexe et polyphonique de la décroissance est utilisé, comme souvent, comme repoussoir : « il faut se garder d’une approche régressive dans laquelle s’inventerait un âge d’or qui n’a jamais existé, mais auquel une décroissance méthodiquement promue permettrait de retourner » (p. 282) écrit-il par exemple ; avant de conclure que « La problématique qui oppose de façon générale croissance et décroissance est donc abstraite et Marx ne la fait pas sienne » ! En effet, Marx écrivant bien avant l’imposition de la croissance comme catégorie universelle de l’entendement économique et politique, il n’est pas étonnant qu’il ne la fasse pas sienne. L’auteur met aussi en garde contre ce qu’il appelle le « néoromantisme apocalyptique de la deep ecology », reprenant ainsi le langage assez habituel du discours anti-écologiste, dont il est décidément difficile de se défaire. M. Löwy faisait de son côté un constat assez différent en notant que « le mouvement pour la décroissance est loin d’être homogène mais il comporte une aile gauche qui est clairement anticapitaliste et dont les propositions sont, dans une large mesure, analogues à celles de l’éco-socialisme. Les objecteurs de croissance ont le grand mérite de déboulonner le néfaste mythe de la croissance, et de critiquer le productivisme et le consumérisme » [8]. La divergence vient de ce que le mot décroissance serait trop abstrait, et se réduirait à un simple signe inversé de la croissance capitaliste. Mais c’est oublier que la décroissance n’est pas une théorie, mais un mouvement social né en réaction aux excès de l’idéologie de la croissance économique. Ce mouvement s’est identifié au « mot obus » de Décroissance, qui n’a rien d’un concept philosophique, pour se faire entendre dans l’espace public en pointant le cœur des apories du système actuel.

À l’heure où certains à l’extrême droite cherchent à surfer sur la question des « Limites » pour conquérir un nouveau lectorat, et où des marxistes dits « accélérationnistes » s’ingénient à vouloir renouer avec le progrès et l’expansion infinie des forces productives, le dialogue entre Marx, les marxistes, et les enjeux écologiques demeure intellectuellement et politiquement urgent et fructueux. L’ouvrage d’Henri Peña-Ruiz a le grand mérite de proposer un état des lieux du débat en affirmant une thèse forte : les questions sociale et écologique ne pourront être résolues qu’ensemble, en liant l’étude des logiques internes du capitalisme industriel prédateur et l’horizon d’une égalité et d’une émancipation des individus.

AUTEUR
François Jarrige
Maître de conférences
Université de Bourgogne-Franche-Comté, Centre Georges Chevrier-UMR 7366

ANNEXES

NOTES
[2] Serge Audier, La société écologique et ses ennemis. Pour une histoire alternative de l’émancipation, Paris, La Découverte, 2017, p. 728.
[3] Fabrice Flipo, Nature et Politique, Amsterdam, 2014, p. 186-188 ; Fabrice Flipo, « Marxisme, lutte des classes et écologisme », Actuel Marx, vol. 55, n° 1, 2014, p. 162-176.
[4] John Bellamy Foster, Marx écologiste, Paris, Amsterdam, 2011 ; cf. aussi Paul Burkett, Marx and Nature: A Red and Green Perspective, Chicago, Haymarkett, 2014 (1999).
[5] John Bellamy Foster et Paul Burkett, Marx and the Earth, Chicago, Haymarket, 2017.
[6] Michael Löwy et Jean-Marie Harribey, Capital contre nature, Paris, Actuel Marx confrontation, 2003.
[7] Karl Marx, Le Capital, chap. XV : « Machinisme et grande industrie », dans Œuvres. I. Économie, édition établie par Maximilien Rubel, Gallimard, 1963.
[8] « Vers un écosocialisme ? Entretien avec Michael Löwy », Mouvements, vol. 70, n° 2, 2012, p. 107-113.

RÉFÉRENCES

Pour citer cet article :
François Jarrige, « Henri Peña-Ruiz, Karl Marx penseur de l’écologie, Paris, Seuil, 2018, 304 p. », Territoires contemporains - nouvelle série [en ligne], 15 novembre 2018, disponible sur : http://tristan.u-bourgogne.fr/CGC/prodscientifique/TC.html.
Auteur : François Jarrige.
Droits : http://tristan.u-bourgogne.fr/CGC/prodscientifique/TC/credits_contacts.html
ISSN : 1961-9944

OUTILS
Imprimer Credits Plan du site Contact Imprimer
Imprimer Contact Plan du site Credits Plug-ins