Centre Georges Chevrier
UMR 7366 - CNRS-uB
Sociétés et sensibilités
Territoires contemporains


Varia
Michèle Robert, « Que dorénavant chacun fuie paillardise, oisiveté, gourmandise… ». Réforme et contrôle des mœurs : la justice consistoriale dans le Pays de Neuchâtel (1547-1848), Neuchâtel, Éditions Alphil, Presses universitaires suisses, 2016, 465 p. [1]
Hugues Daussy
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MOTS-CLÉS
Mots-clés : histoire de la justice ; protestantisme ; consistoires réformés
Index géographique : Suisse ; Neuchâtel
Index historique : xvie-xixe siècle
SOMMAIRE

TEXTE

Loin d’être une étude isolée, le livre que Michèle Robert vient de tirer de sa thèse soutenue en 2015 s’inscrit dans un mouvement historiographique vivace qui, depuis maintenant plusieurs décennies, s’intéresse à l’étude des consistoires réformés.

Consacré à l’histoire des consistoires seigneuriaux, l’ouvrage présente l’originalité de considérer une vaste période qui débute au milieu du xvie siècle et s’achève en 1848, avec l’abolition de ces institutions. Afin d’embrasser ce vaste spectre chronologique, l’auteur a minutieusement exploité d’importants fonds manuscrits conservés aux Archives d’État de Neuchâtel, en particulier ceux relatifs aux quatre consistoires seigneuriaux de Môtiers, Travers, Gorgier et Valangin. La série relative à ce dernier est exceptionnelle par son ampleur, puisqu’elle couvre la totalité de la période envisagée et ne souffre que de rares lacunes. En tout, ce sont près de 9 000 affaires qui ont été patiemment analysées et fichées dans une base de données dont l’exploitation a permis à Michèle Robert de produire une étude riche et méthodiquement construite.

Contrairement à la justice consistoriale mise en œuvre dans les Églises réformées françaises, le système neuchâtelois se distingue par l’existence de deux institutions à la fois complémentaires et potentiellement rivales : les consistoires seigneuriaux, cours de justice à la fois laïques et ecclésiastiques, créées par le prince et placées sous son autorité, qui disposent d’un arsenal pénal semblable à celui des cours de justice civile ; les consistoires paroissiaux, composés d’un pasteur et de son collège d’anciens, dont les pouvoirs sont purement admonitifs et qui se rapprochent, dans leur composition et leur fonctionnement, des consistoires réformés français. Les consistoires paroissiaux agissent en première instance et défèrent aux consistoires seigneuriaux les affaires qui le méritent. La manière dont ces deux institutions ont pu collaborer ou s’opposer, tout au long de ces trois siècles, est l’un des enjeux de cette étude.

Structuré en sept chapitres d’importance inégale, l’ouvrage développe une analyse bien conduite. Après avoir donné une présentation politique, géographique, judiciaire et démographique de l’espace étudié (chap. 1), l’auteur expose l’organisation ecclésiastique, en insistant notamment sur le fonctionnement des consistoires admonitifs et des consistoires seigneuriaux (chap. 2), puis la procédure consistoriale (chap. 3). Ces trois premiers chapitres permettent au lecteur d’aborder le cœur du livre formé par le tentaculaire chapitre 4 (plus de 200 pages), consacré à une analyse typologique des infractions poursuivies par les consistoires seigneuriaux qui sont classées en trois groupes : les atteintes à la morale sexuelle, les manquements à la discipline ecclésiastique et les comportements scandaleux. L’analyse sociologique des prévenus (chap. 5), les luttes entre la compagnie des pasteurs et les instances gouvernementales et judiciaires (chap. 6) et enfin un rapide exposé sur les conditions de la disparition des consistoires (chap. 7) viennent compléter le sommaire d’un livre qui compte encore, en annexe, d’intéressants documents publiés à titre d’exemple et surtout des tableaux synthétiques réalisés grâce à l’exploitation de la base de données (les différents motifs de prévention, les sentences prononcées et la nature des décisions prises).

La richesse des conclusions présentées par Michèle Robert démontre tout l’intérêt de l’étude. C’est d’abord dans le domaine de l’histoire sociale que les apports sont importants, car les personnes traduites devant le consistoire appartiennent à tous les milieux sociaux, et en particulier aux plus humbles que les sources ont souvent du mal à saisir. Étroitement reliée à cette dimension sociale, l’analyse de l’emprise de la Réforme sur les communautés, notamment sur le plan de la pratique religieuse et des mœurs, que les consistoires prétendent contrôler en vertu des ordonnances ecclésiastiques, est indiscutablement le cœur du livre. L’étude minutieuse des affaires traitées par les consistoires et des peines infligées permet non seulement de percevoir le modèle de vie religieuse et morale que les autorités du comté de Neuchâtel et de la seigneurie de Valangin ont cherché à imposer aux fidèles, mais aussi la manière dont ces derniers ont accepté (ou refusé) ces prescriptions. Et surtout, dans tous les domaines de l’analyse, la vaste perspective chronologique de trois siècles permet d’envisager des évolutions (mentalités et pratiques notamment) que l’auteur parvient avec succès à rapprocher des mutations contextuelles qui les induisent en partie.

Il n’est pas sans intérêt de comparer l’activité de ces consistoires avec ceux qui ont existé dans le royaume de France du milieu du xvie siècle jusqu’à la Révocation de l’édit de Nantes. On constate finalement sans surprise que les infractions condamnées sont identiques : paillardise, enfants illégitimes, adultère, mésententes matrimoniales, bagarres, débauche, ivrognerie, jeux, danse, vol, violences, irrespect du repos dominical, superstitions, refus du culte ou encore contacts avec l’Église catholique. S’il faut rechercher une originalité, c’est donc dans la procédure et la dualité entre les deux institutions consistoriales, seigneuriale et paroissiale, qu’elle réside indubitablement.

Belle étude de cas, amplement documentée et conduite avec rigueur, l’ouvrage de Michèle Robert est appelé à devenir une référence dans l’histoire dans consistoires réformés.

AUTEUR
Hugues Daussy
Professeur d’histoire moderne
Université de Bourgogne Franche-Comté, Centre Lucien Febvre-EA 2273

ANNEXES

NOTES

RÉFÉRENCES

Pour citer cet article :
Hugues Daussy, « Michèle Robert, « Que dorénavant chacun fuie paillardise, oisiveté, gourmandise… ». Réforme et contrôle des mœurs : la justice consistoriale dans le Pays de Neuchâtel (1547-1848), Neuchâtel, Éditions Alphil, Presses universitaires suisses, 2016, 465 p. », Territoires contemporains - nouvelle série [en ligne], 18 janvier 2018, disponible sur : http://tristan.u-bourgogne.fr/CGC/prodscientifique/TC.html.
Auteur : Hugues Daussy.
Droits : http://tristan.u-bourgogne.fr/CGC/prodscientifique/TC/credits_contacts.html
ISSN : 1961-9944

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