Centre Georges Chevrier
UMR 7366 - CNRS-uB
Sociétés et sensibilités
Territoires contemporains


Varia
Hugues de Varine, L’écomusée, singulier et pluriel, Paris, L'Harmattan, 2017, 296 p. [1]
Serge Chaumier
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MOTS-CLÉS
Mots-clés : écomusées ; muséologie ; écomuséologie ; patrimoine vivant ; processus participatif
Index géographique : Monde
Index historique : xxe-xxie siècles
SOMMAIRE

TEXTE

Ce n’est pas seulement parce qu’il est à l’origine de l’invention du mot que le témoignage d’Hugues de Varine sur les écomusées est capital. C’est parce que sa vie durant, l’auteur à œuvré à la compréhension et au développement de ses institutions particulières. Il a accompagné tous les acteurs qui entendaient créer, mettre en œuvre ou participer à des écomusées. Surtout Hugues de Varine est un excellent connaisseur des lieux de ce type que l’on retrouve étonnamment un peu partout sur la planète. S’il se désintéresse quelque peu des écrits et des réflexions conduites en France, qui paraissent toujours moins passionnantes à l’auteur que ce qui vient d’ailleurs, personne n’a une connaissance aussi fine des réseaux, des sites et des actions conduites à l’étranger. Le lecteur pourra ainsi partir à la découverte des sites qui se réclament d’une philosophie similaire que ce soit au Brésil, au Portugal, en Italie où ils sont nombreux, mais aussi au Japon, en Chine, dans les pays scandinaves, les pays de l’Est, en Amérique centrale ou encore au Québec.

Ce recueil d’articles et de communications que l’auteur à largement revu et augmenté permet d’entrer de plein pied dans les problématiques de l’écomuséologie. Le terme d’écomusée nourrit d’abord le questionnement et bien des analyses, tant le mot parait trop ambiguë et colporter des contradictions, écartelé entre économie et écologie, alors qu’il s’agit surtout de penser un modèle alternatif au musée classique. La meilleure définition de l’écomuséologie demeure celle que l’auteur donne en fin d’ouvrage comme étant « une manière de gérer le patrimoine vivant selon un processus participatif, dans l’intérêt culturel, social et économique des territoires et des communautés, c’est-à-dire des populations qui vivent sur ces territoires ». Et c’est parce que cette définition est partagée par d’autres acteurs revendiquant d’autres vocables que l’on peut comprendre le rapprochement, auquel invite l’auteur, avec les musées communautaires, les musées de voisinage et autres maisons communes que l’on recense dans différents pays. C’est pour mieux faire comprendre le contexte que Hugues de Varine revient sur une histoire passionnante qui passe par le développement des musées d’arts et traditions populaires, sous la férule de Georges Henri Rivière dans les années 1950-1960, l’essor des musées de plein air, puis l’invention des écomusées dans le contexte de la contre-culture, tandis qu’ailleurs les musées communautaires fleurissent. Toutes ces initiatives nourrissent un élan général, mieux connu sous le terme de nouvelle muséologie, qui recouvre une acception beaucoup plus large.

Certes l’apparition de modèles alternatifs est à restituer dans un contexte et on ne peut nier qu’il existe toujours un rapport de force entre les tenants de nouvelles voies et ceux qui plaident pour les formes les plus traditionnelles du musée classique, malgré tout on ne peut nier que les choses aient changé et que les musées ont largement évolué depuis trente ans, ce que minimise largement l’auteur. C’est du reste l’influence de la nouvelle muséologie qui a contribué à faire bouger l’ensemble, avec d’une part une reconnaissance croissante des publics, et d’autre part le rôle des institutions au service du développement des territoires, avec des partenariats multiples et même la mise en œuvre ici ou là de logiques participatives. La collection demeure trop souvent le maître-mot et sert malheureusement à définir pour beaucoup le musée. Hugues de Varine oscille du reste entre les avis, reconnaissant selon les passages de l’ouvrage que celle-ci définit le musée ou au contraire que d’autres musées sont possibles et qu’ils peuvent s’en émanciper. En réalité ce qui a fait changer les choses, c’est que désormais c’est le discours qui tient une place privilégiée dans les expositions, et que le sens donné, le programme, prime sur les collections. Que les conservateurs le veuillent ou non, le sens et l’expérience prennent le pas sur l’objet conservé pour lui-même. Dans ce sens, le musée et l’écomusée se rejoignent dans leur principe. La dichotomie devient une fausse opposition.

Si l’auteur se garde prudemment, et c’est heureux, d’utiliser le mot identité qui n’apparait que subrepticement dans le texte, en revanche on peut déceler une ambiguïté dans l’ouvrage avec une définition assez floue du mot patrimoine, qui devient le synonyme de la culture en général, et qui bien souvent désigne pour l’auteur ce qui doit advenir davantage que ce que l’on désigne dans le passé comme héritage à préserver. Au travers des lignes, tout devient patrimoine si bien que l’on ne sait plus très bien sa fonction précise. C’est assez ennuyeux puisque celui-ci n’est pas exempt d’instrumentalisation idéologique et politique et que le caractère réactionnaire qu’il revêt bien souvent est de ce fait gommé dans les analyses. Si l’auteur se méfie du mot musée et de la muséologie, il ne semble guère critique envers ce concept de patrimoine. Or, il n’est pas certain que le terme ne charrie pas davantage de problèmes. Le mot sert le plus souvent à fossiliser bien davantage que les musées ne le font. Il est du reste étonnant qu’Hugues de Varine se méfie parfois de ce qui est porteur de renouveau et de créations contemporaines, comme peut l’être la scénographie, dans laquelle il voit un obstacle à la compréhension populaire et un risque d’élitisme, alors que la lecture inverse pourrait être proposée. En effet, souvent l’approche élitiste rejette la scénographie trop présente, car considérée comme trop insistante et populaire… Pourtant, celle-ci peut aider à comprendre par les sens et à rendre plus accessible.

Sont également minimisées dans l’ouvrage les approches artistiques qui sont autant d’occasion de faire se croiser des cultures et que bien des écomusées ont expérimenté, en invitant des écoles d’art ou de design pour renouveler des formes. Le lien à la créativité est pourtant une occasion particulière et précieuse pour réinventer les territoires et générer des liens entre des représentants souvent culturellement éloignés dans l’espace social. Cette mise en relation de cultures étrangères les unes aux autres constitue le sens même de l’action culturelle, a été et demeure bien souvent la partie la plus intéressante des expériences conduites par les établissements. L’examen de ces processus d’interculturalité est relativement absent de l’ouvrage.

Il est dommage, globalement, que la littérature sur l’action culturelle et son histoire, sur l’éducation populaire, ne nourrisse pas davantage une analyse et une vision politique du sens et de la fonction de la culture dans la société. Ce serait sans doute une façon de revitaliser et de trouver une voix pour les écomusées en les inscrivant dans un renouveau, et en leur trouvant peut-être aussi des modalités économiques nouvelles. Car si l’auteur rejette, avec raison, les économusées en se méfiant de leur dérive commerciale potentielle, ou se méfie du tourisme par l’éloignement que celui-ci génère pour les populations d’un territoire, il ne pose pas suffisamment la question du rapport aux financeurs et aux autorités de tutelle qui font que les écomusées ont souvent été pieds et points liés, ne pouvant assumer leur rôle de contre-pouvoir et de lieux pleinement démocratiques. Ainsi le fonctionnement en coopérative, comme en Italie, mériterait d’être approfondi. Si Hugues de Varine aborde dans le dernier chapitre un certain nombre de questions attenantes, il reste un ensemble de points non résolus, comme celui des cultures d’appartenances différenciées entre professionnels de la muséologie et bénévoles, qui là encore n’est pas pleinement saisi comme une façon d’aborder les apories de la mise en culture.

Reste que l’ouvrage représente une somme, trop rare, d’analyses, mais aussi d’expériences vécues, et qu’il mêle avec bonheur la grande Histoire et les aspects biographiques d’une vie passionnée au service de l’invention d’institutions d’un nouveau type. Car ce qui motive évidemment Hugues de Varine ce sont les hommes et les femmes d’aujourd’hui et ce qu’ils peuvent construire et inventer ensemble pour leur plus grand épanouissement. Ce que l’on a pu nommer trop épisodiquement dans l’histoire le développement culturel. Bref, qu’il s’en défende ou qu’il y consente l’auteur est bien un descendant des Lumières, puisque ce qui l’intéresse c’est avant tout ce que l’on nomme l’émancipation des consciences.

AUTEUR
Serge Chaumier
Professeur des universités en muséologie
Université d’Artois, Textes et Culture-EA 4028

ANNEXES

NOTES

RÉFÉRENCES

Pour citer cet article :
Serge Chaumier, « Hugues de Varine, L’écomusée, singulier et pluriel, Paris, L'Harmattan, 2017, 296 p. », Territoires contemporains - nouvelle série [en ligne], 21 août 2017, disponible sur : http://tristan.u-bourgogne.fr/CGC/prodscientifique/TC.html.
Auteur : Serge Chaumier.
Droits : http://tristan.u-bourgogne.fr/CGC/prodscientifique/TC/credits_contacts.html
ISSN : 1961-9944

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