| Laboratoire Interdisciplinaire de Recherche
"Sociétés, Sensibilités, Soin" UMR 7366 CNRS-UBE |
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| Territoires contemporains | |
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| Bertrand Tillier, Le fantasme patrimonial. Récit des Fajoux (Aubrac, 1964-1966), Paris, CNRS, 2025. | ||||
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Vincent Chambarlhac |
Mots-clés | Sommaire | Texte | Auteur | Annexes | Notes | Références | Outils | |||
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Voici un ouvrage d’apparence simple – le récit d’un démontage aux fins patrimoniales d’une « unité écologique » des ATP, la salle commune des Fajoux dans l’Aubrac – et habilement polysémique tant son titre, puis sa composition, convoquent d’autres ouvertures. Une mise en abyme épistémologique, et muséographique, qui convoque l’ethnographie des années 60 jusqu’à l’inflation patrimoniale pour examiner, au-delà d’une simple exposition de l’intimité de la salle commune des Girbal au Fajoux dans le cadre du MNATP, la violence fantasmatique d’un processus. Ce n’est pas là « Asmodée au musée [1] » qu’il s’agit de traquer mais bien des logiques de dépossession. Soit l’imaginaire vertigineux d’une ethnographie construite par le bricolage épistémologique et les rêves de G.H Rivière qui, par les seuls artifices de la muséographie, entend abolir le temps, restituer l’originalité d’une « expérience », celle de « l’habiter » en Aubrac aboli par la modernité des années 60. Dans cette opération l’ethnologue ne soulève pas la toiture pour scruter les rites de la maison. Il déconstruit, transporte, reconstruit pour le musée. Il est là question d’un rapport au temps, de l’instance muséale et de la violence intrinsèque de la patrimonialisation. Il est là question, quand celle-ci entend faire éprouver ce qui se défait – habiter un espace paysan –, de fantômes et de spectres, ceux qui habitèrent et que l’on efface sous l’effet d’une ethnographie en développement où l’habitant (l’indigène) importe peu. Il est là question de ce que l’on ne peut retenir, sinon sous forme d’empreintes toujours plus énigmatiques, du sentiment d’une quotidienneté (séculaire ou hors du temps ? l’ethnographie hésite) s’effaçant. Il est là question d’un démiurge, un « magicien des vitrines » et surtout de son art administratif aux fins des ATP, soit G.H. Rivière (GHR) et son fantasme patrimonial. Violence et récitComment faire récit d’une prise d’État, celle de la salle commune des Fajoux troquée aux Gibral contre la « modernisation » du lieu, à fin d’exposition au MNATP ? Après s’être tenu au seuil du livre comme du récit, Bertrand Tillier choisit un mode d’exposition emprunté au monde du théâtre (p. 35). Se succédant, les chapitres exposent les rôles spécifiques de tous ceux qui eurent à voir, ou virent et commentèrent (comme Hervé Guibert en 1980 décrivant le remontage au MNATP pour Le Monde) la salle démontée puis remontée, patrimonialisée. L’efficace de ce parti-pris qui n’omet rien des techniques employées, des carnets et des écrits de la RCP de l’Aubrac dans laquelle s’insère le démontage de la salle des Fajoux tient d’abord à l’invisibilisation des Girbal qu’il souligne. Ils ne sont « qu’objets (p. 85) » de leur muséification. À ce titre, ils figurent dans la distribution comme « informateurs ». Toute la violence du processus de patrimonialisation s’énonce ici, dans l’exposition de leur salle commune au MNATP qui devient cénotaphe, tombeau, vide de leur présence. Ils en sont « l’image fantôme » pour emprunter au lexique d’Hervé Guibert, saisi par le vide de la reconstitution. La violence de cette patrimonialisation qu’est la saisie par l’État aux fins du musée, pointée ailleurs sur un autre terrain par Michel de Certeau, Dominique Julia, François Revel [2], se noue ici dans l’écriture aux lectures contemporaines sur l’ethnographie coloniale. « Pillage », « expropriation », rappel de la mission Dakar/Djibouti telle que narrée dans l’Afrique fantôme par exemple, permettent en creux d’apprécier ce que fit l’équipe réunie par GHR au hameau des Fajoux, et aux Girbal donc. Seul Jean-Dominique Lajoux, par la pellicule et son œil ethnographique restitue une épaisseur aux Girbal, quand les ethnographes (Mariel Jean-Brunhes Delamarre et Martine Segalen) se contentent seulement d’en « saluer le statut, et ce que l’on appelle au théâtre l’emploi » (p. 70). Ainsi, à peu de frais et par allusions, suggestions, montage et art du récit, Bertrand Tillier amarre subrepticement ce travail sur l’Aubrac à la critique de l’ethnographie dans l’horizon des « politiques nostalgiques » déjà perçus du temps de la RCP de l’Aubrac [3]. Il en renouvelle la lecture, l’épurant du tempo militant pour s’attacher systématiquement à la dimension fantasmatique de ce projet d’État dont Jean Cuisenier qui hérita de la tâche, soulignait « l’insoutenable paradoxe » : « N’est-ce pas la société toute entière qu’il conviendrait d’ethnographier pour la mieux muséographier ? » (p. 190). EmpreinteJe pourrai arrêter la lecture ici, laissant au lecteur la découverte d’autres nervures de l’ouvrage. Le livre fermé, ce n’est pas somme toute cette « déraison patrimoniale » qui choisit l’objet (matériel) et les fiches qui en quadrillent l’usage, contre le sujet – les Girbal – qui devrait se trouver au cœur de la proclamation humaniste des ATP. Ce qui demeure est « empreinte », plus « qu’image fantôme ». Deux noms hantent cette enquête sur la salle des Fajoux, s’autorisant de brèves apparitions en coulisses : Roland Barthes, André Leroi-Gourhan. Le premier, qui voisine avec les fulgurances d’Hervé Guibert, permet d’appréhender l’ensemble du matériel photographique, et le deuil que porte cette documentation, « ça a été ». Le récit ici, rythmé par l’obsession documentaire de la RCP, montre comment se collectent non des faits se rattachant à une civilisation abîmée par la modernité, mais des objets d’une civilisation dont la disparition est déjà actée par la mission ethnographique. Ici pourrait-on dire, aux yeux de l’État, la RCP de l’Aubrac et le démontage/remontage de la salle des Fajoux est l’exact contrepoint de la modernité pompidolienne, de la nouvelle société. Pour GHR la conjonction des deux sera la création des écomusées. Mais en Aubrac, ce souci de documenter dans l’après-coup d’une fin, prend la forme somme toute de l’empreinte plus que de la photographie. Empreinte d’un lieu que l’on reconstitue, empreinte en creux et en « latex des éléments immobiliers non transportables, selon une méthode appliquée au chantier paléolithique de Pincevent » (p. 118). Par ses méthodes, l’archéologie de la préhistoire s’applique à l’archéologie du patrimoine. Ici, la position de Leroi-Gourhan dans la RCP n’est pas seulement administrative, elle dit exactement une part de l’épistémologie de la recherche. Par l’objet, les traces de son usage, les techniques qui le firent, retrouver l’humain. À l’aune du contemporain, le projet de la salle des Fajoux participe ainsi paradoxalement d’une « archéologie de l’absence [4] ». Seule importe finalement l’empreinte, la trace, qui laisse au spectateur, pourvu qu’il soit renseigné, éduqué, la possibilité de se projeter dans un monde englouti. La scientificité de la RCP tient à cette méthodologie qui légitime le MNATP comme musée-laboratoire, le justifie aux yeux du CNRS. Le prix est celui d’une grille étroitement structuraliste, soit l’effacement du sujet. Ici les Girbal, ici le menuisier qui fit la salle des Fajoux dorénavant anonymisé comme « Maître des Fajoux », dans un jeu mimétique avec l’histoire de l’art. FantasmeLa salle des Fajoux relève d’un fantasme patrimonial, celui de GHR, qu’entérine finalement Jean Cuisenier par la « muséification d’une culture disparue » (p. 185). Ce faisant, il ré-historicise la salle des Fajoux, dissipant son aspect fantasmatique. Ne demeure que la déception d’un lieu vide. Le fantasme de GHR est celui, en psychanalyse, du « fantasme originaire », « transcendant le vécu individuel pour atteindre à l’universel », supposant la mise en scène, touchant au mythe [5]. Parce que construit par la grille structuraliste, il est vide des Girbal, et par définition, ne peut se réaliser. Ainsi dans le choix du titre, c’est un fragment de l’histoire de l’ethnographie française qui se qualifie. Un fragment tissé de violence, de dépossession, d’invisibilisation, un rêve éperdu de scientificité dont la condition sine qua non est l’effacement du sujet, pour échapper par l’objet à l’idiosyncrasie inhérente au terrain ethnographique. Ce refus d’être situé suppose une situation hors du temps, d’où l’emprunt aux méthodes de la pré-histoire. C’est un échec. Et poétiquement, Bertrand Tillier de conclure sur un voyage en Aubrac à la recherche de la salle des Girbal (et non des Fajoux qui n’est que lieu). La déception était là, mais le temps du voyage fut celui d’« être dans ce livre » (p. 198). On ne saurait souhaiter mieux au lecteur. |
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AUTEUR Vincent Chambarlhac Professeur d’histoire contemporaine Université Bourgogne Europe Laboratoire interdisciplinaire de recherche « Sociétés, Sensibilités, Soin » (LIR3S) |
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ANNEXES |
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NOTES
[1] Dominique Poulot, « Asmodée au musée : exposer les décors de l’intimité » dans Anna Rossellini, Sandra Costa, Dominique Poulot [dir.], The Period Rooms. Allestimenti storici tra arte, collezionismo e museologia, Bononia University Press, 2016.
[2] Michel de Certeau, Dominique Julia, Jacques Revel, « La beauté du mort », dans La Culture au pluriel, Paris, Christian Bourgeois, 1974.
[3] Jean Boreill, « Des politiques nostalgiques », Les Révoltes logiques, Automne 1976.
[4] Noel Barbe, « Une archéologie de l’absence. André Leroi-Gourhan et les prises de l’art », dans Catherine Geel et Alain Viguier [dir], Arts et techniques I, Limoges, ENSA Limoges/Naima Digital art publishing, 2017.
[5] https://www.cnrtl.fr/definition/fantasme
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RÉFÉRENCES Pour citer cet article : Vincent Chambarlhac, « Bertrand Tillier, Le fantasme patrimonial. Récit des Fajoux (Aubrac, 1964-1966) », Paris, CNRS, 2025, Territoires contemporains - nouvelle série [en ligne], 9 janvier 2025, disponible sur : http://tristan.u-bourgogne.fr/CGC/prodscientifique/TC.html. Auteur : Vincent Chambarlhac Droits : http://tristan.u-bourgogne.fr/CGC/prodscientifique/TC/credits_contacts.html ISSN : 1961-9944 |
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