Centre Georges Chevrier
UMR 7366 - CNRS-uB
Sociétés et sensibilités
Territoires contemporains


Varia
Christophe Voilliot, Le Département de l’Yonne en 1848. Analyse d’une séquence électorale, Vulaines-sur-Seine, Éditions du Croquant, 2017, 238 p. [1]
Thomas Bouchet
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MOTS-CLÉS
Mots-clés : IIe République ; vie politique ; élections ; 1848
Index géographique : France ; Bourgogne ; Yonne
Index historique : xixe siècle ; 1848-1852 ; IIe République
SOMMAIRE

TEXTE

2018 : la Révolution de 1848 et les débuts de la Deuxième République ont cent soixante-dix ans. Ce moment-clé de l’histoire française fait ces temps-ci l’objet d’utiles relectures. Plusieurs publications récentes ou annoncées le montrent [2]. La Société d’histoire de la Révolution de 1848 et des révolutions du xixe siècle a choisi pour sa part de fêter l’anniversaire avec un colloque sur « Les mondes de 1848 » (12-14 décembre 2018, à Paris). Avec Le Département de l’Yonne en 1848, paru en 2017, Christophe Voilliot propose une autre échelle d’analyse, moins ambitieuse. Son apport à nos connaissances sur 1848 n’en est pas moins précieux.

L’auteur vit dans l’Yonne, il en connaît les arcanes, la bibliographie consacrée à ce département et aux départements voisins lui est tout à fait familière. Les travaux de Pierre Lévêque, de Jean-Pierre Rocher ou de l’archiviste-paléographe Henri Forestier [3] n’ont aucun secret pour lui. Il place au cœur de son livre la question des élections dans l’Yonne – ce qui justifie le sous-titre « Analyse d’une séquence électorale » – ; à cet égard, les chapitres 2 (« La fabrication des listes de candidats aux élections à l’Assemblée constituante ») et 3 (« La comptabilisation et la répartition des votes ») donnent son armature théorique et factuelle à l’ensemble. Christophe Voilliot y mobilise les ressources de la science politique, de l’histoire politique, de la sociologie politique, de l’histoire du droit. Il rappelle sa dette vis-à-vis des travaux dont il s’inspire directement : ceux de Max Weber (« Quoi de neuf ? Max Weber ! », p. 162 sq.), de Pierre Bourdieu, de Bernard Lacroix et du Groupe d’analyses politiques de Nanterre ; il se positionne dans un renouveau historiographique bien représenté par Alain Garrigou, Laurent Le Gall ou Christine Guionnet – eux comme lui envisagent le processus de l’élection en ce qu’il a de plus concret. Il navigue avec aisance dans les eaux d’une histoire locale stimulante, sensible aux apports de la monographie, soucieux aussi de dessiner des perspectives plus larges.

Il décortique à l’échelle du département de l’Yonne les tenants et les aboutissants de l’opération électorale à la suite du décret du 5 mars 1848 sur le suffrage universel masculin [4]. Il reconstitue le puzzle social dans toute sa complexité. Il pointe du doigt, pièces à l’appui, les écueils qui menacent l’analyse électorale : s’en tenir à une application mécanique des « variantes idéologiques de l’histoire politique » (p. 110), déduire « les opinions des électeurs à partir de la comptabilité des suffrages » (p. 113). Il cherche avec une rigueur méticuleuse ce qui fait à ses yeux « le sel de l’analyse des pratiques électorales » : résumant sa démarche en quelques mots éclairants, il met en lumière le processus qui l’intéresse tout particulièrement : « l’appropriation symbolique et la construction en pratique d’une opération – l’élection – par ceux qui en furent les acteurs, volontaires ou non. » (p. 110). Il remobilise à cet effet l’expérience acquise avec un livre sur la pratique de la candidature officielle [5] et avec de nombreux articles [6].

Le Département de l’Yonne en 1848 donne à Christophe Voilliot l’occasion de présenter les fruits d’autres recherches, si diverses qu’elles affectent quelque peu la cohérence du volume. Certains des chapitres portent sur des sujets qu’on ne s’attendrait pas à trouver ici. L’un d’entre eux est consacré par exemple à « L’argent du Club des clubs » (chapitre 6) ; arrimé à une bibliographie très solide, nourri de la série C des Archives nationales (C 939, C 942 [7]), il pose les jalons d’une étude à venir – du moins faut-il l’espérer – sur ce club très impliqué dans l’action électorale et qu’il serait possible de mieux connaître grâce à une étude systématique [8].

Ce travail sur le Club des clubs n’est pas du tout centré sur l’Yonne. Le département n’est pas beaucoup plus présent dans les pages consacrées à Louis Chevalier (chapitre 1 : « Louis Chevalier : le travail de l’historien ») ; Chevalier, remarque l’auteur en fin de course, n’a écrit que « quelques belles pages icaunaises, empreintes de compréhension et qui témoignent d’un talent incontestable pour interpréter une documentation somme toute limitée et pour tenter d’en faire (re)vivre les acteurs. » (p. 36). Quant au chapitre 7, consacré à « Cormenin et la formalisation du droit de l’élection », il apporte avant tout des éléments généraux de compréhension sur l’œuvre du jurisconsulte.

On ne peut rester insensible à l’apport factuel de l’ouvrage. Accompagné de beaucoup de reproductions de documents, de tableaux, de listes, rythmé par de longues citations extraites des sources ou de la bibliographie, l’ensemble témoigne d’un travail de fourmi. Christophe Voillot livre par exemple un nombre impressionnant d’informations d’ordre biographique. Très attaché à cette approche, il s’arrête sur Chevalier et Cormenin ou encore sur Louis-Napoléon Bonaparte (chapitre 4), mais aussi sur des figures moins connues tel Claude-Marie Raudot, élu à la Constituante en novembre 1848 et réélu aux législatives de 1849. L’annexe 1 du livre est justement composée d’une douzaine de fiches biographiques assez utiles. Aux chercheurs de mobiliser à leur tour le riche matériau que Christophe Voilliot met à leur disposition dans Le Département de l’Yonne en 1848. Un exemple ? Ce bulletin de vote icaunais (Saint-Julien-du-Sault) non comptabilisé, avec une « surcharge idéologique » qui illustre la vitalité de l’opération électorale : « Comme tout les curé et les gros qui ont toujours voulu mener le petit monde sont pour Louis-Napoléon Bonaparte. moi je vote pour Ledru Rolin l’omme des ouvrier (sic[9]. »

AUTEUR
Thomas Bouchet
Maître de conférences
Université de Bourgogne Franche-Comté, Centre Georges Chevrier-UMR 7366

ANNEXES

NOTES
[2] Christopher Guyver, The Second French Republic 1848-1852. A Political Reinterpretation, Londres, Palgrave Macmillan, 2016 (recension dans Territoires contemporains en décembre 2016) ; Edward Castleton et Hervé Touboul (dir.), Regards sur 1848, Besançon, Presses universitaires de Franche-Comté, 2015 ; Douglas Moggach et Gareth Stedman-Jones (dir.), The 1848 Revolutions and European Political Thought, Cambridge, Cambridge University Press, à paraître en 2018 ; Jonathan Beecher, Visions of Revolution: European Writers and the French Revolution of 1848, à paraître.
[3] Sur la figure d’Henri Forestier : « Son manque total d’ambition et son caractère casanier s’accommodaient parfaitement d’une existence tranquille où il pouvait poursuivre librement ses recherches d’histoire locale, qui absorbaient toute son activité. » (Hommage paru dans la Bibliothèque de l’École des Chartes en 1969 ; cité p. 127).
[4] Sur ce décret et sur les conditions de sa production on lira ou relira l’article d’Alain Garrigou, « Le brouillon du suffrage universel. Archéologie du décret du 5 mars 1848 », Genèses, n° 6, 1991, p. 161-178. En ligne : http://www.persee.fr/doc/genes_1155-3219_1991_num_6_1_1100.
[5] Christophe Voilliot, Une pratique d’État. La candidature officielle de la Restauration à la Troisième République, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2005.
[6] Par exemple : Christophe Voilliot, « Ce que gagner (une élection) veut dire. Les candidats à la députation de 1816 », Revue d’histoire du xixe siècle, n° 35, 2007, p. 51-68. En ligne : http://journals.openedition.org/rh19/2062.
[7] Archives nationales, commission d’enquête sur les événements du 15 mai 1848, avec la correspondance des délégués du Club des clubs dans les départements.
[8] Le musée Carnavalet conserve une belle médaille de ce club, pièce fort intéressante avec à l’avers un bonnet phrygien contenant l’inscription R.F., et la mention de l’année 1848. Numéro d’inventaire : ND 5346. En ligne : http://parismuseescollections.paris.fr/fr/musee-carnavalet/oeuvres/medaille-du-club-des-clubs-1848#infos-principales.
[9] À noter : pour cette pièce, les mots « bulletin de vote » sont barrés et le message politique s’appuie sur le « Louis-Napoléon Bonaparte » imprimé. Document reproduit p. 98.

RÉFÉRENCES

Pour citer cet article :
Thomas Bouchet, « Christophe Voilliot, Le Département de l’Yonne en 1848. Analyse d’une séquence électorale, Vulaines-sur-Seine, Éditions du Croquant, 2017, 238 p. », Territoires contemporains - nouvelle série [en ligne], 5 janvier 2018, disponible sur : http://tristan.u-bourgogne.fr/CGC/prodscientifique/TC.html.
Auteur : Thomas Bouchet.
Droits : http://tristan.u-bourgogne.fr/CGC/prodscientifique/TC/credits_contacts.html
ISSN : 1961-9944

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