Laboratoire Interdisciplinaire de Recherche
"Sociétés, Sensibilités, Soin"
UR 7366 UBE


Territoires contemporains


Varia
Daniel Feldmann, Le pétrole dans la Seconde Guerre mondiale, Paris, Passés/Composés, 2026, 448 p.
Timothée Dhotel
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MOTS-CLÉS
Mots-clés : pétrole, guerre, énergie
Index géographique : France, Royaume-Uni, Allemagne, URSS, États-Unis, Japon
Index historique : Seconde Guerre mondiale
SOMMAIRE

TEXTE

Alors que le pétrole propulse les armées motorisées de la Seconde Guerre mondiale et devient un produit stratégique suscitant toutes les convoitises, il n’existait pas de synthèse à ce jour sur le sujet. C’est désormais chose faite avec l’ouvrage de Daniel Feldmann publié chez Passés/Composés. Spécialiste de l’histoire militaire, il est l’auteur de plusieurs biographies (Montgomery en 2014, Le maréchal Model en 2022) et d’une thèse à l’EHESS soutenue en 2023 sur les généraux dans les armées alliées (Ordonner ou convaincre ? Une étude comparée du commandement militaire supérieur pendant la Seconde Guerre mondiale). Sa formation d’ingénieur lui permet d’avoir en plus une maîtrise technique remarquable des produits pétroliers (mazout, essence, essence d’aviation…) et de leurs infrastructures, qu’il partage avec clarté.

Daniel Feldmann cherche à montrer l’influence du pétrole sur les alliances et accords économiques de la guerre, sur les politiques industrielles qui sous-tendent l’effort de guerre, et sur les décisions et techniques opérationnelles militaires. Il s’appuie pour cela sur des archives diplomatiques et militaires françaises, allemandes et anglo-saxonnes, mais aussi et surtout sur une littérature secondaire abondante, lui permettant de diversifier ses terrains d’analyse (Pacifique, Afrique du Nord, front de l’Est, États-Unis, France, Royaume-Uni). L’ouvrage n’est pas seulement une synthèse de la Seconde Guerre mondiale puisque le propos dépasse ses bornes canoniques de part et d’autre. Le résultat ressemble toutefois plus à une compilation d’études de cas ordonnées chronologiquement plutôt qu’à un ensemble uni et cohérent. Des renforts analytiques auraient affermi les propos de l’auteur, qui n’en restent pas moins riches, précis, et novateurs pour certains.

Le pétrole : nerf de la Seconde Guerre mondiale ?

Trois types d’acteurs sont au cœur de cette histoire. Les entreprises tout d’abord, qu’ils s’agissent des majors pétrolières (Jersey, Shell et l’Anglo-Iranian) ou d’IG Farben, cœur battant de l’industrie chimique allemande qui produit du pétrole synthétique. La guerre par ses besoins exceptionnels fait croître la consommation de pétrole dans des proportions inédites et stimule les investissements industriels et les innovations bien avant son déclenchement (chapitre 6). Elle fragilise aussi les empires créés par le cartel du pétrole. Dans ce contexte de reconfiguration des accords et alliances, les entreprises cherchent surtout à « sauvegarder l’essentiel », c’est-à-dire la propriété de leurs grandes usines et le maintien de leurs droits d’exploitation. Daniel Feldmann rappelle la complexité de ces acteurs qui ne suivent pas forcément le patriotisme de leur prétendu étendard national, et peuvent servir avec enthousiasme les gouvernements où sont implantés leurs puits et leurs raffineries (chapitre 1). L’absence de consultation des archives d’entreprises, difficilement communicables, laisse des zones d’ombre sur leur rôle précis dans le cœur du conflit.

Produit stratégique puisqu’il est le sang qui meut les appareils militaires (navires de guerre, porte-avions, chasseurs, bombardiers, chars, camions, motos…), le pétrole obsède les États, qui cherchent à sécuriser son approvisionnement bien avant 1939. Hormis les États-Unis et l’URSS, aucun pays ne dispose de pétrole en quantité suffisante dans son sous-sol. Alors que le Royaume-Uni et la France cherchent à diversifier leurs importations ou à investir dans une industrie nationale de raffinage (chapitre 2), l’Allemagne se tourne vers le pétrole synthétique qu’elle produit à partir de l’hydrogénation du charbon (chapitre 3) et sur le contrôle des pétroles roumains (chapitre 4). Pour le cas japonais, le blocus américain des flux pétroliers est vu comme un des motifs de leur entrée en guerre (chapitre 5).

La richesse de l’ouvrage de Daniel Feldmann tient surtout à son analyse des acteurs militaires. Ce sont eux qui consomment l’écrasante majorité des produits pétroliers, alors que les consommations civiles sont très limitées. La seule Marine japonaise a par exemple brûlé 4,1 Mt de mazout en 1942 et 3,6 Mt en 1943, tandis que la consommation totale du Japon en 1939 était de 3,4 Mt, tous produits confondus (p. 339). À partir du journal des marches de la Panzerarmee, Daniel Feldmann délivre des pages passionnantes qui placent le lecteur au plus près des combats et de la logistique militaire, que ce soit lors de l’opération Barbarossa (chapitre 7) ou de la bataille d’El Alamein (chapitre 9). Il dévoile les dessous du ravitaillement en pétrole, la gestion des stocks et les opérations de déplacements des forces motorisées qui nécessitent des flux de carburant colossaux.

Le pétrole n’est toutefois pas le seul moteur des armées. Si l’auteur, moins familier de l’histoire de l’énergie, s’enferme parfois dans une vision de « transition » du charbon au pétrole (p. 28-32) remise en question par l’historiographie récente [1], il rappelle à juste titre que le ravitaillement des armées nécessite l’addition des énergies (pétrole, charbon, énergie animale) qui se complètent plus qu’elles ne se concurrencent. Il démontre très bien que le carburant des chars allemands est dépendant de l’acheminement par chemin de fer, donc du charbon, tandis que les derniers kilomètres d’approvisionnement vers le front nécessitent la traction hippomobile. En zone occupée, la pénurie force l’expérimentation de carburants alternatifs, comme le gazogène en France, mais sans véritable succès (chapitre 8).

Fragilités de la puissance

Toujours à partir de l’expérience combattante des généraux, et notamment de leurs représentations du pétrole, Daniel Feldmann pose un paradoxe. Si le pétrole est perçu comme vital et que les pénuries d’essence sont jugées responsables par les généraux allemands des difficultés sur le front de l’Est ou en Égypte, la consommation totale de pétrole est proche des prévisions tandis que les stocks totaux ne s’épuisent pas. Pour Daniel Feldmann, la réponse est à trouver dans « la capacité, ou l’incapacité, du commandement, au niveau des généraux d’armées et de corps d’armée, à intégrer le paramètre ravitaillement dans la conduite des opérations » (p. 224). Dans le chapitre 9, son analyse de la défaite allemande à El Alamein est en ce sens révélatrice. Elle est pour lui moins le fait d’une pénurie ou d’un problème d’approvisionnement – martelé par l’officier Rommel – que du manque de planification dans la campagne. Si le pétrole arrive bien en Égypte, les déperditions entre les ports et le front sont de l’ordre de 20 à 50 % (carburant brûlé pour le transport, surconsommation due à l’état des routes, vente au marché noir, pannes). Les Panzer IV sont de véritables « gouffres à essence » qui consomment entre 100 et 200 L pour 100 kilomètres, et Rommel néglige largement les conséquences sur le ravitaillement de la montée en ligne des renforts. La puissance motorisée devient très vite impuissance lorsqu’elle est immobilisée.

La fragilité des armées pétrolisées tient aussi à la vulnérabilité des quelques infrastructures stratégiques qui sous-tendent la production et la distribution des produits pétroliers. Dans le chapitre 10, si Daniel Feldmann relativise les conséquences de la guerre sous-marine allemande qui visait à couler les tankers alliés, il présente les conséquences de l’offensive aérienne anglo-américaine de 1944 contre l’Allemagne. Par un ciblage des usines stratégiques et des sites pétroliers, la production de pétrole synthétique allemand chute de 95 % entre mars et septembre 1944. Le seul site de Leuna, détenu par l’IG Farben et produisant 78 % de l’essence d’aviation, est bombardé 22 fois en dix mois. Malgré la faible efficacité des bombardiers et les nombreuses reconstructions des sites, l’Allemagne est presque à sec pendant les six derniers mois de la guerre.

Daniel Feldmann en vient enfin à questionner le rôle du pétrole dans le dénouement final. Le blocage des flux pétroliers entraîne-t-il la reddition des forces de l’Axe ? L’Allemagne et le Japon poursuivent les combats presque sans pétrole pendant plusieurs mois (chapitre 11). Le facteur pétrole ne serait donc pas si fondamental ? Pour l’auteur, la pénurie est l’élément clé autorisant une domination massive des armées alliées et soviétiques. Elle entraîne une régression technologique des capacités militaires allemandes et japonaises : les navires se propulsent au charbon et fuient le combat, les forces terrestres n’ont plus un appui feu aérien régulier et se déplacent par la force musculaire, le cheval ou le rail, tandis que les kamikazes sont l’arme du dernier recours.

Avec une approche militaire, le risque d’étudier le pétrole comme prétexte pour narrer une histoire des relations diplomatiques ou des stratégies de guerre est toujours planant. Hormis quelques chapitres un peu décentrés, Daniel Feldmann ne tombe pas dans le piège et livre une étude stimulante de la ressource fossile par le prisme de ses flux et de ses installations. À l’heure de la guerre russo-ukrainienne et du blocage du détroit d’Ormuz, l’ouvrage apporte de la profondeur historique à une question toujours d’actualité : celle de la dépendance et de la vulnérabilité énergétique des armées vis-à-vis des acteurs pétroliers (pays producteurs, entreprises) qui contrôlent l’infrastructure pétrolière (puits, raffineries, dépôts pétroliers, pipelines, etc.). Le pétrole nourrit la puissance des consommateurs militaires peut-être autant qu’il la rend vulnérable.

Pourtant, plus que de laisser entrevoir une sortie du pétrole, la guerre est souvent accélératrice de notre dépendance fossile, puisqu’une fois la paix retrouvée, entreprises et États cherchent à amortir leurs investissements exceptionnels en réorientant et normalisant ces flux pétroliers vers la sphère civile (pensons à l’aviation) [2]. La société de consommation du second xxe siècle nourrie par le pétrole d’Amérique et du Moyen-Orient surfe ainsi sur les recherches militaires et sur les reconfigurations économiques d’après-guerre.

AUTEUR

Timothée Dhotel
Doctorant en histoire contemporaine
LIR3S - Université Bourgogne Europe


ANNEXES

NOTES
[1] Jean-Baptiste Fressoz, Sans transition. Une nouvelle histoire de l’énergie, Paris, Le Seuil, 2024.
[2] Voir le chapitre « Thanatocène » dans Christophe Bonneuil et Jean-Baptiste Fressoz, L’événement Anthropocène. La Terre, l’histoire et nous, Paris, Le Seuil, 2016 (2013), p. 143-170.

RÉFÉRENCES

Pour citer cet article :
Timothée Dhotel, « Daniel Feldmann, Le pétrole dans la Seconde Guerre mondiale, Paris, Passés/Composés, 2026, 448 p. », Territoires contemporains - nouvelle série [en ligne], 30 avril 2026, disponible sur : http://tristan.u-bourgogne.fr/CGC/prodscientifique/TC.html.
Auteur : Timothée Dhotel
Droits : http://tristan.u-bourgogne.fr/CGC/prodscientifique/TC/credits_contacts.html
ISSN : 1961-9944

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