Laboratoire
Interdisciplinaire de
Recherche
"Sociétés, Sensibilités, Soin"
UMR 7366 CNRS-uB
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Exclusion : quels processus ?
Conclusion : de l’exclusion comme processus à l’idée d’une société inclusive
Evelyne Hivar
Résumé | Mots-clés | Sommaire | Texte | Auteur | Notes | Références
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RÉSUMÉ

Haut de page MOTS-CLÉS

Mots-clés : processus d’exclusion, société inclusive
SOMMAIRE

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Le propos de cette journée a été d’explorer l’idée d’exclusion en tant que processus. Ces processus interviennent dans des réalités sociales très diverses (le parcours de cette journée tend à mettre en évidence la diversité des situations dans lesquelles elle prend effet et sa récurrence). L’exclusion est envisagée comme un processus selon lequel certains (individus) sont mis au ban de l’organisation commune, de la communauté des hommes. L’exclu souffrirait alors d’une négativité, d’un manque à être.

La situation d’exclusion constitue en effet une difficulté à vivre pour les personnes qui la subissent, et une réalité à combattre pour les institutions garantes du social. L’existence d’un champ professionnel (« l’action sociale ») missionnée pour rectifier cette situation, constitue la réponse que notre société apporte à cette réalité que, par ailleurs, elle génère. Les politiques sociales, à commencer par la « Loi d’orientation relative à la lutte contre les exclusions[1] » qui date de 1998, et celles qui suivirent de façon continue jusqu’à aujourd’hui, sont toutes orientées, a minima, vers une correction de cette réalité, dans une finalité (qui semble perpétuellement inatteignable) de son éradication.

On peut dès lors se demander si étudier l’exclusion sous l’angle d’un processus ne renforcerait pas les conditions pour que la réalité perdure ? Cette notion se présente en effet sous un jour ambigu ; en effet l’exclusion n’est-elle pas une modalité – certes paradoxale – du processus de socialisation ? En tant qu’outil de pensée cette idée ne constitue-t-elle pas la condition qui garantirait une société exclusive ?

Toutefois, en quoi l’idée de société inclusive, émergente dans les politiques sociales, permettrait-elle d’envisager le dépassement de la réalité de l’exclusion telle qu’elle est vécue par les personnes concernées ?

1. L’exclusion, une forme de socialisation paradoxale

L’exclusion, dans sa dimension sociale, est une idée qui s’est construite durant la seconde moitié du xxe siècle (à partir du livre de René Lenoir paru en 1974 Les exclus : un Français sur dix[2]). Les sciences sociales ont étudié ce phénomène en termes de processus ; processus qui s’installe toujours dans le sens du déclin, de la déchéance : on tombe dans l’exclusion. Les sociologues vont étudier les processus en jeu selon des angles différents (désaffiliation pour Robert Castel[3], disqualification pour Serge Paugam[4], etc.) ; cette réalité étant toujours ambivalente, conjuguant la responsabilité des individus – que les choix (mauvais) conduiraient aux marges de la société – et les déterminismes sociaux qui les entraveraient et empêcheraient leur intégration.

Le terme d’« exclus » plutôt que de signifier le fait d’être rejetés en dehors de la société, serait une catégorie inhérente à la structure sociale. Ainsi, on ne pourrait pas parler d’exclusion sociale au sens strict : l’exclusion née des catégories particulières du « faire société ». L’enjeu autour de cette idée serait ainsi de constituer une limite extérieure qui ferait repoussoir pour étayer la société sur la peur d’être exclus. Pour Guillaume Le Blanc, l’existence des exclus, les invisibles, « conjure la peur d’être déparqué ». Il construit sa compréhension philosophique du phénomène au fil de ses divers ouvrages : Dedans, dehors, la condition de l’étranger (2006) ; Vies ordinaires, vies précaires, (2007) ; L’invisibilité sociale (2009) ; Que faire de notre vulnérabilité (2011). L’auteur travaille à partir de l’hypothése que ce serait le regard et le discours de l’exclusion qui organiserait la société à partir de la menace qui pèse sur chacun, menace actualisée par la présence « des exclus », toujours menaçante même si elle est masquée, voilée, écartée ; en d’autres termes à partir d’un certain discours sur la réalité universelle de vulnérabilité du vivant, le social serait fondé sur la peur d’être exclu. Être exclu ne relève alors pas du bannissement tel qu’il était pratiqué dans les sociétés anciennes, par lequel on procédait à l’éviction de l’individu en dehors de la cité, hors du monde humain. Selon les formes décrites par Guillaume Le Blanc[5], l’exclusion prend plutôt la forme de « l’invisibilité », ou encore celle de la privation essentielle, les « sans voix » qui sont sans papiers, sans revenus, sans emploi, sans domicile fixe, etc. L’exclu c’est l’autre, celui qui est au bord de l’abime, et qui pourrait vous entrainer avec lui dans sa chute. C’est pourquoi en face des exclus on ne parle jamais d’inclus, le contraire de l’exclusion ne serait pas l’inclusion. Ceux qui ne sont pas exclus n’auraient pas à être qualifiés, c’est le risque d’exclusion qui, en constituant une menace assure l’acceptation de l’organisation sociale. En ce sens l’exclusion serait un terme trompeur : les exclus ne sont pas en dehors de la société, ils y occupent une place particulière, ils en constituent le pourtour ; la frontière au-delà de laquelle on sortirait de l’humain, du commun de l’humanité. L’existence de cette possibilité balise en quelque sorte les limites de l’humanité.

Ainsi, on pourrait dire qu’étudier l’exclusion sous l’angle d’un processus, conduirait à créer les conditions pour que la réalité de l’exclusion perdure, la cohésion d’une société serait constituée sur la menace, la possibilité même de l’exclusion. La vulnérabilité, d’universelle qu’elle était en tant que caractère du vivant, est muée en facteur d’exclusion. Selon Marie Garrau c’est bien une organisation politique qui se trouve fondée sur le processus d’exclusion[6].

Dans un tel système, le travail social, appuyé sur les dispositifs de protection destinés aux plus vulnérables, est institué comme dispositif de traitement du problème en vue de son élimination. Ses institutions exercent en réalité une fonction de garantie voir d’étayage du système ; le travailleur social se trouverait alors paradoxalement être un agent (contre lui-même) du maintien de la logique d’exclusion.

2. Vers l’idée d’une société inclusive

L’enjeu serait alors pour une société (une démocratie) comme la nôtre, de viser l’éradication de cette réalité : il faudrait aider les personnes concernées par cette réalité, à sortir de l’exclusion, c’est-à-dire inverser le processus. Face à l’impuissance récurrente des politiques publiques à progresser dans cette direction malgré les moyens mis en œuvre, se déploie de façon récente, l’idée de promouvoir une « société inclusive ». Ce n’est pas d’inclusion dont il serait question mais bien de société inclusive. En effet l’inclusion ne viendrait que renforcer la logique d’exclusion  en visant un mouvement inverse. Derrière l’inclusion, l’exclusion perdure avec sa menace. L’inclusion reste une injonction à « s’en sortir », à conjurer la logique d’exclusion dans une forme laïque de la rédemption. Seuls certains (les élus ? ceux qui se sont rachetés ?) s’en sortiraient. Il y aurait forcément un prix fort à payer pour cela. La pente est raide, comme s’il fallait racheter son incurie, qui serait la cause de la chute.

La visée d’une société inclusive a pour ambition de sortir de l’assignation faite aux personnes concernées à porter la responsabilité de leur situation. Il s’agirait plutôt de faire société autrement. Par hypothèse chacun serait une partie constitutive du social envisagé comme un co-arrangement des places (en référence à l’idée spinoziste de combinaison des parties dans une totalité englobante), avec une place pour chacun. La société humaine est sans dehors (à l’instar de l’hypothèse Gaïa d’un monde fini, clos sur lui-même). En ce sens une société inclusive serait une société qui ne recourrait pas à l’hypothèse de l’exclusion pour se conforter et garantir sa cohésion, mais qui penserait et qui organiserait l’appartenance de chacun au commun.

L’idée de société inclusive nous conduit donc à sortir de celle de l’exclusion pensée comme un processus.

Haut de page AUTEUR

Evelyne Hivar,
Docteur en philosophie LIR3S Laboratoire interdisciplinaire de Recherche “Société, Sensibilités, Soin”, UMR 7366 uBFC/CNRS

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[1] Loi n° 98-657 du 29 juillet 1998 d’orientation relative à la lutte contre les exclusions, dernière mise à jour des données de ce texte : 29 janvier 2017 NOR : MESX9800027L href="https://www.legifrance.gouv.fr".

[2] René Lenoir, Les exclus : un Français sur 10, Seuil, Paris, 1974. ISBN : 9782020043762.

[3] Robert Castel, Les Métamorphoses de la question sociale. Une chronique du salariat, Paris, Fayard, 1995.

[4] Serge Paugam, La disqualification sociale. Essai sur la nouvelle pauvreté, Paris, PUF, 1991.

[5] Guillaume Le Blanc, L’Invisibilité sociale, Paris, PUF, 2009, Vies ordinaires, vies précaires, Éditions du Seuil, 2007.

[6] Marie Garrau, Politiques de la vulnérabilité, Paris, CNRS Editions, 2018.

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Pour citer cet article :
Evelyne Hivar, « Conclusion : De l’exclusion comme processus à l’idée d’une société inclusive », Revue TRANSVERSALES du LIR3S - 22 - mis en ligne le 14 décembre 2022, disponible sur :
http://tristan.u-bourgogne.fr/CGC/prodscientifique/Transversales.html.
Auteur : Evelyne Hivar
Droits :
http://tristan.u-bourgogne.fr/CGC/publications/Transversales/menus/credits_contacts.html
ISSN : 2273-1806