21 mars 2019 - uB – 2 bd Gabriel – Salle 319 (3e étage du bâtiment droit) de 14 h. à 18 h. (accès/informations pratiques ici)


Transversales : Journée d'étude doctorale du CGC :
Dispositifs et modalités
de l’expertise



Organisateurs : Myriam Borel (doctorante en sociologie, CGC UMR CNRS uB 7366) et Lucas Le Texier (doctorant en histoire, CGC UMR CNRS uB 7366)
[En partenariat avec l'INA]

 

Invité : Dany Lapostolle (maître de conférences en aménagement de l'espace et urbanisme - ThéMA, UMR 6049 CNRS uBFC)

 

La notion de dispositif, théorisée par Foucault pour désigner des modes de gouvernement de l’action, désigne un ensemble d’institutions ou de techniques, d’aménagements, d’architectures, de décisions réglementaires, de lois ou de mesures administratives qui visent à instaurer des rapports de force. Giorgio Agamben y voit « tout ce qui a, d’une manière ou d’une autre, la capacité de capturer, d’orienter, de déterminer, d’intercepter, de modeler, de contrôler et d’assurer les gestes, les conduites, les opinions et les discours des êtres vivants » (Giorgio Agamben, 2014). Au-delà du seul champ philosophique où elle a été longtemps cantonnée, cette notion de dispositif interroge l’ensemble des sciences sociales. Par ailleurs, l’expertise renvoie communément à une compétence reconnue par des pairs et par des institutions ; les politistes l’entendent plus généralement comme une mise en œuvre de plusieurs ensembles de savoirs (le plus souvent scientifiques), pour diagnostiquer ou réguler des risques dans un processus de décision politique.

Nous posons l’hypothèse première que ce sont les dispositifs (de toute nature : technique, juridique, administratif, etc.) qui permettent de stabiliser la position d’expertise dans d’autres sphères sociales et d’autres champs que celui de l’action publique. Envisageant l’expertise plutôt comme un état provisoire, occupée de manière incertaine et faisant apparaître des tensions entre des pratiques, des objets et des personnes qui lui résistent (Jean-Yves Trepos, 1996), les communications proposées pour cette journée d’étude nous permettront de réfléchir à l’articulation des notions d’expertise et de dispositif et à ce qu’elle peut apporter comme réflexions et angles d’analyse dans les travaux des SHS.

Programme

 

  • Gabriel Batalla-Lagleyre (doctorant en histoire de l’art, CGC UMR CNRS uB 7366) :
    « Une étude désintéressée » ? La place du dessin dans l’expertise artistique, histoire et pratiques contemporaines

Figure qui cristallise l’imaginaire du grand public, l’expert en art est encore souvent regardé comme le détenteur d’une capacité presque magique d’identification et d’authentification des œuvres, grâce à un « œil » ou un « flair » qui relèvent à plein de « l’idéologie du don » telle qu’elle a été décrite par Bourdieu. Pourtant, l’expertise artistique s’explique, que ce soit en analysant les dispositifs intellectuels et matériels qui ont pu lui donner naissance ou l’apparition d’une position quasi institutionnelle qui lui donne l’autorité nécessaire au jugement. Figure clef de la constitution des savoirs et de la constitution de la valeur en histoire de l’art (deux faces indissociables), l’expert est susceptible d’être étudié du point de vue de l’histoire et de la sociologie. Après en avoir retracé l’émergence (formation d’un besoin au XVIIe siècle, établissement d’une méthode au XVIIIe siècle, institutionnalisation au XIXe siècle, à mi-chemin entre le commerce artistique et les institutions muséales), je focaliserai ma communication sur la place tenue aujourd’hui par le dessin, à la fois comme outil fondamental (le dessin pour authentifier une peinture) et champ à part entière, mais méconnu, de l’expertise (constitution progressive d’un marché indépendant pour les arts graphiques) : regardé par les connaisseurs d’Ancien Régime comme la boîte noire de la production artistique, le dessin est devenu la boîte noire de l’expertise, à l’efficacité inversement proportionnelle à sa publicité (il est traditionnellement tenu à l’écart du public).

Dans un jeu d’échelles à trois niveaux, du plus général au plus particulier, et du plus consensuel et discursif au plus conflictuel et pragmatique, je propose d’étudier deux objets :

  • l’établissement du catalogue raisonné des dessins d’un artiste, à la fois outil et résultat de l’expertise, à travers l’exemple de Jacques-Louis David, en portant la focale sur les relations de pouvoir qui peuvent influer sur l’acceptation ou le refus d’un dessin ;
  • des dessins précis de David acquis récemment par des musées (Nantes, New-York), qui permettront de cerner la micro-histoire de la création et la validation du savoir expert, depuis la découverte de l’œuvre jusqu’à son achat par une institution publique en passant par son passage sur le marché de l’art, autant de moments qui entraînent une expertise (menée par des acteurs différents, l’expert de profession, le marchand, le conservateur, éventuellement l’universitaire).
    Dans ces trois cas, il s’agira d’étudier le va-et-vient de l’objet à l’expert et de mettre en lumière autant ce que l’expert fait au dessin (ce qu’il dit de lui, comment il le présente dans la presse ou sur le marché, le prix qu’il lui attribue) que ce que, en termes d’affordance, le dessin permet à l’expert quant à sa position sociale et la constitution de sa légitimité.



  • Lucas Le Texier (doctorant en histoire contemporaine, CGC UMR CNRS uB 7366) :
    Jazz ou musique de bastringue ? Expertise puriste et radiomorphose du jazz (1932-1949)

Bien que la France ne fût pas le pays où l’histoire du jazz se fit, elle fût certainement l’endroit qui l’écrivit en premier (Goddard 1979, 139). Mais au lendemain de la Grande Guerre, le mot renvoie non pas à un style aux contours esthétiques bien définis, mais davantage à une réalité polymorphe, composée d’« un mélange de variété américaine, de “musique traditionnelle”, de ragtime instrumental, de jazz symphonique, de musique de danse [et] de gags vocaux, et de ce que les musiciens français des années 30 appelleront du jazz “pur nègre” » (Gumplowicz, 1995, 169), une métaphore de la modernité musicale aux accents syncopés dans l’entre-deux-guerres (Ory, 1985, p. 99).

Le Hot Club de France (HCF), une association d’amateurs-puristes, se constitue en 1932 avec pour but de défendre leur conception de cette musique : grâce au développement d’un dispositif complet et complexe, ils disqualifient une partie du réservoir musical qui constituait le jazz à l’époque pour ne valoriser que celui considéré comme « authentique », tentant de contrôler l’étiquette « jazz » et ses appositions. L’expertise de ces amateurs-puristes, relativement stabilisée à la fin des années trente, se retrouve contestée par l’émergence du dispositif radiophonique d’État à la Libération. Alors que les puristes cherchaient à l’identifier comme un art, la radio d’État redonne au jazz des évocations éclectiques. L’instabilité des acteurs et des programmes – auxquels le HCF participe –, la création de nouvelles émissions, l’incorporation de néo-producteurs, l’insertion du jazz dans des playlists musicales variées ou dans des spectacles de music-halls et télé-crochets radiophoniques font coexister de multiples représentations du jazz qui remettent en cause l’expertise du HCF.

La comparaison entre le dispositif du HCF et le dispositif radiophonique « ordinaire » (Pedler et Cheyronnaud, 2013, 24), et les tensions nées entre l’appréciation puriste du jazz et sa radiomorphose, permettront de mettre en relief, par la coexistence de plusieurs régimes théoriques, la polymorphie de la musique de jazz et la (dé)construction de l’expertise du HCF des années trente jusqu’à la fin des années quarante.

Références bibliographiques 

  • Chris Goddard, Jazz away from home, New-York, Paddington Press, 1979.
  • Philippe Gumplowicz, « Au Hot Club de France, on ne faisait pas danser les filles », dans Philippe Gumplowicz et Jean-Claude Klein [dir.], Paris, 1944-1954 : artistes, intellectuels, publics, la culture comme enjeu, édition Autrement, 1995, p. 167-182.
  • Pascal Ory, « 3. Notes sur l’acclimatation du jazz en France », Vibrations, revue d’études des musiques populaires, n° 1, avril 1985, p. 93-102.
  • Emmanuel Pedler et Jacques Cheyronnaud, « Penser les théories ordinaires », dans Emmanuel Pedler et Jacques Cheyronnaud [dir.], Théories ordinaires, Paris, EHESS, coll. « Enquête », 2013, p. 13-24.



  • Myriam Borel (doctorante en sociologie, CGC UMR CNRS uB 7366) :
    Evolutions des dispositifs de prise en charge de l’IVG et reconfigurations de l’expertise médicale en matière d’orthogénie

Cette communication portera sur les effets de l’évolution des dispositifs de prise en charge de l’interruption volontaire de grossesse (IVG) depuis la loi Veil de 1975 sur les dynamiques des groupes professionnels impliqués dans cette offre de soins. En effet, les dispositifs de prise en charge de l’IVG évoluent en raison des besoins qui se font jour dans les territoires, suivant les innovations médicales mais aussi pour s’adapter aux fluctuations de la démographie médicale.

Plusieurs rapports (Nisand, 1999 ; rapport du HCE f/h 2013) ont montré les insuffisances de la réponse du service public en matière d’accès à l’IVG sur le territoire français depuis la dépénalisation de l’avortement par la loi Veil de 1975. Pour répondre aux nombreux dysfonctionnements et problèmes rencontrés par les femmes dans leur parcours d’IVG, la loi française a régulièrement cherché à améliorer les dispositifs réglementaires de l’encadrement médical de la prise en charge de l’IVG. Dans les suites de la promulgation de la loi HSPT du 21 juillet 2009, notamment, le recours à la voie médicamenteuse a été promu via l’élargissement du champ de compétences des médecins généralistes d’abord (2009), puis par celui des sages-femmes (2016), en réponse à la demande sociale de démédicalisation de l’avortement, ainsi qu’aux impératifs gestionnaires du tournant néolibéral de la politique hospitalière.

Cet essor invite à questionner la nature et la place des professions dans la conduite de l’action publique en matière d’accès à l’IVG : partant de la difficulté d’évoquer la notion d’expertise pour un acte qui, bien que revendiqué comme délicat au regard des risques sur la santé sexuelle et reproductive des femmes, ne suppose pas un geste opératoire très complexe sur le plan technique (aux dires de la plupart des professionnels médicaux concernés par la méthode instrumentale d’IVG), cette communication se propose d’analyser les reconfigurations des modalités de l’expertise médicale dans la prise en charge de l’avortement. Les professionnels de santé sont constamment conduits à redéfinir leur territoire d’exercice ; en outre, l’évolution réglementaire et technique des dispositifs de prise en charge de l’IVG contribuent à la revalorisation de la légitimité de certains groupes professionnels (médecins généralistes, sages-femmes) : si elles visent à stabiliser les formes de coopération entre professionnels, notamment au travers de la création de réseaux ville-hôpital, ces évolutions redessinent l’horizon normatif des professionnels de santé, sur le plan des représentations comme sur celui des pratiques, tout comme elles ont des effets symboliques dans les interactions entre professionnels de santé et avec le public concerné par cette offre de soins. Dans cette communication, nous mobiliserons ainsi les outils de la sociologie interactionniste pour analyser ces évolutions.



  • Lucile Girard (docteure en sociologie, CGC UMR CNRS uB 7366) :
    Dispositif d'évaluation des étudiant·e·s en soins infirmiers : quelles transformations
    depuis 2009 ?

Cette communication a pour objet les dispositifs d'évaluation pratique des étudiant·e·s en soins infirmiers (ESI). La formation des ESI est réalisée pour une moitié au sein des Instituts de Formation en Soins Infirmiers (IFSI) et pour l'autre lors de stages pratiques au sein d'unités de soin. Depuis 2009, en même temps que la formation des futures infirmier·e·s s'est rapprochée de l'Université, les outils utilisés pour réaliser l'évaluation des étudiant·e·s ont été transformés. La formation des étudiant.e.s est aujourd'hui une formation dites « par compétences ». Sur les terrains de stage ces compétences sont évaluées via un portfolio. Nous verrons que cette transformation, en réformant les modalités et les outils d'évaluation (la forme de l'évaluation), participe à des transformations dans le ressenti de l'expertise des professionnelles de terrain qui sont chargées de réaliser ces évaluations. Dans cette communication, nous nous interrogerons sur les conséquences éventuelles de ce nouveau dispositif d'évaluation sur l'expertise des infirmier·e·s des services de soin dans l'encadrement des étudiant·e·s.

Pour ce faire, nous nous appuierons sur un travail de terrain réalisé pendant plusieurs années au sein d'un IFSI de l'Est de la France. Cette recherche a notamment consisté en la réalisation d'entretiens semi-directifs auprès d'étudiant·e·s, de professionnel·le·s de terrain, et de cadre de santé formateurs/trices. Nous avons également réalisé une période d'observation de cinq mois dans un service hospitalier de rééducation.

De ces matériaux nous tirons plusieurs constats : ce dispositif d'évaluation, imposé de l'extérieur aux encadrantes, a généré de nombreuses tensions. Souvent jugé « complexe » voir « inadapté », sa prise en main a nécessité du temps pour que les infirmier·e·s du service puissent traduire les termes techniques en situations concrètes de travail. Un autre constat : les indicateurs utilisés dans les évaluations sont les mêmes pour tous les stages, alors même que les activités diffèrent et les évaluations également. Quelles stratégies ont été mises en place par les infirmier·e·s de terrain pour s'approprier ces dispositifs d'évaluation ? Ces dispositifs ont-ils modifié les rapports entre les encadrantes et les cadres formateurs/rices ? Quels sont les impacts sur les étudiant·e·s ? Ce sont ces questions que nous tenterons d'éclairer dans notre communication.

 

Entrée libre, gratuite, sans inscription,
dans la limite des places disponibles


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Centre Georges Chevrier - Sociétés et sensibilités
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