14 juin 2018 – uB – 2 bd Gabriel – Salle 319 (3e étage du bâtiment droit)
de 14 h. à 17 h. (accès/informations pratiques ici)


Séminaire de l'atelier « Penser la/les transition(s) » :
La Transition agro-écologique et ses déclinaisons multiples : nouvelle promesse technologique ou mouvement social ?

Séance avec Lucie Dupré (INRA, SAD-APT), Claire Lamine (INRA-Ecodéveloppement, Avignon) et Yannick Sencébé (Agro-Sup Dijon, CESAER)


Après avoir un temps rivalisé avec d’autres notions concurrentes (comme l’intensification écologique par exemple), l’agro-écologie s’est imposée comme alternative en France, en étant placée au cœur du projet agricole français en 2012 (présenté par le ministre de l’Agriculture). On y retrouve les 3 piliers du développement durable : « Le projet agro-écologique vise à faire progresser simultanément la performance économique, la performance environnementale et la qualité sociale des systèmes de production pour les agriculteurs comme pour la société. Il vise ainsi à produire autrement en repensant nos systèmes de production ». Loin d’être unifiée, l’agro-écologie recouvre diverses dimensions et fait l’objet de multiples appropriations où se côtoient autant les initiatives locales vers plus d’autonomie que les vastes récupérations par le marché et ses immanquables innovations technologiques.

Afin de désépaissir un peu la multiplicité des approches et des discours développés autour du terme, on présente désormais couramment l’agro-écologie comme renvoyant 1) à un ensemble de pratiques, 2) à un mouvement social, et 3) à une discipline scientifique articulant l’agronomie et l’écologie. Tout en séquençant cette notion, une telle définition de l’agro-écologie rappelle les continuités qui, comme au Brésil, sont au fondement même de la notion. L’agro-écologie, dans ce sens, intègre un projet de société et une vision du monde alternative à l’industrialisation de la nature et à la concentration des moyens sur laquelle reposent l’agriculture de firmes et les déclinaisons technologisantes de l’agro-écologie (agriculture de précision) qui réactualisent les promesses d’un avenir radieux grâce au progrès technique.

L’objectif de cette séance est de revenir sur les liens entre les deux premiers éléments constitutifs de l’agro-écologie : le mouvement social et l’ensemble de pratiques. Jusqu’à quel point ces deux éléments peuvent-ils être déliés ? Que signifie un modèle technique agro-écologique ? En quoi serait-il susceptible de porter / favoriser des formes de vie et de travail agricoles relevant d’alternatives sociales ? Ces interrogations devraient nous conduire à interroger finalement la dimension sociale des activités agricoles (ou de l’agro-écologie) – qui est souvent privée de son autonomie de sens, absorbée, et diluée, par les sphères économiques (socio-économique) et environnementales (socio-environnementale).

 

Programme


  • Yannick Sencébé :
    La faim justifie-t-elle les moyens ? Agro-écologie, agro-négoce et sécurité alimentaire au Brésil

Au nom de la faim qui sévissait dans un pays marqué par des inégalités sociales record et une abondance de ressources accaparée par une minorité défendue par une dictature, des mouvements sociaux ont revendiqué l’alimentation comme un droit citoyen. La transition démocratique et l’arrivée de la gauche au pouvoir ont ouvert une brèche à leur participation aux politiques publiques. La souveraineté alimentaire en a constitué le gouvernail et a agrégé des dimensions de plus en plus vastes et des mouvements sociaux multiples dont ceux de l’agro-écologie. Mais dans le même temps, sous couvert d’alimenter le monde tout en refroidissant son climat, l’agro-négoce, dont le Brésil est aussi la terre promise, s’est structuré en véritable force économique et politique pour proposer un modèle d’intensification technico-environnemental. La destitution de la présidente de gauche marque un tournant. L’agro-écologie constitue dès lors un front de résistance et un contre modèle aux appétits de terres soutenant le productivisme concentrateur de richesses de l’agro-industrie. Cette communication interroge l’agro-écologie sous l’angle de son articulation particulière avec la souveraineté alimentaire, telles que portées par les mouvements sociaux. S’appuyant sur une sociologie de l’action publique et une analyse attentive au travail des mouvements sociaux autant qu’au lobbying de secteurs économiques puissants, elle valide l’hypothèse d’une interaction forte entre le cadrage de la sécurité alimentaire et les représentations du développement dans un pays émergent qui a consolidé son statut d’exportateur de ressources primaires tout en développant des politiques publiques environnementales ambitieuses et de soutien à la petite agriculture familiale.

 

  • Claire Lamine :
    L’agro-écologie en débats, en politique et en pratiques. Le cas du programme agro-écologique en France

Cette communication propose d’aborder l’agro-écologie en tant qu’objet de confrontations et de controverses entre les mondes agricoles, la société civile, les politiques publiques et le monde académique. Pour ceci, elle combine trois niveaux d’analyse, celui des discours et du « narratif » construit autour de l’agro-écologie, celui des débats et controverses, et celui d’un dispositif concret de politique publique mis en place en France dans le cadre du programme agro-écologique, appuyant des collectifs d’agriculteurs dans leur « transition agro-écologique ». Il s’agit ainsi de tenter d’articuler une analyse relevant de la sociologie de l’action publique sur la construction d’un nouveau « narratif » dans la politique publique, une analyse relevant de la sociologie des controverses et des problèmes publics sur les différentes visions de l’agro-écologie et leurs confrontations, et enfin, une analyse pragmatiste de ce que l’agro-écologie fait faire à différents acteurs, à partir du cas d’un instrument d’action publique spécifique, le dispositif Mobilisation Collective pour l’Agro-écologie (2013-2017).

 

  • Lucie Dupré :
    Travailler avec la nature ? Agriculture, technique & agro-écologie

L’agriculture offre des situations particulièrement intéressantes pour penser le rapport à la nature qui y est bien particulier : il s’agit de rapports qui sont professionnels, c'est-à-dire qu’ils sont le fait d’hommes et de femmes qui en ont fait profession et qui se déploient dans le cadre d’un travail. C’est cette articulation entre « travail » et « nature » que je vais un peu jalonner. Comment s’articulent ces deux termes qui grammaticalement peuvent se trouver coordonnés de différentes manières : avec, pour, contre, comme … ? J’explore cette question à partir de pratiques agricoles qui ont en commun d’avoir été disgraciées par la modernisation agricole pour avoir été justement estimées trop près de la nature…. et que l’on voit revenir, notamment, avec l’agro-écologie. Partant des années 1960, je proposerai une rapide lecture diachronique de ce rapport technique à la nature que la modernisation agricole a particulièrement orienté selon une formule qui renverrait pour faire vite à « un travail contre la nature » avant de revenir sur ce qui relèverait d’un « travail avec la nature » qui irait dans le sens de l’agro-écologie. Mais que signifie ce « avec la nature » ? Quelles en sont les dimensions sociales et anthropologiques ? Comment la redéfinition même du travail s’en trouve affectée ? Comment rendre compte de ces situations dont certaines ne manquent pas d’ambiguïtés… Pour travailler cette question, je suis allée (re)chercher André-Georges Haudricourt.
1962 : A.-G. Haudricourt publie dans L’homme, un article qui a fait date : « Domestication des animaux, culture des plantes et traitement d'autrui ». Etablissant une analogie entre la façon dont, au sein d’une société donnée, on traite les plantes cultivées et les animaux domestiques et la façon dont les hommes se traitent entre eux, Haudricourt opposait les sociétés à élevage occidentales et les sociétés horticoles extrêmes orientales.
1962 : c’est aussi la loi de modernisation agricole qui a conduit aux impasses dont il s’agit aujourd'hui de sortir avec l’agro-écologie. Ethno linguiste, fils de paysans picards passé par l’Ecole d’Agronomie de Paris (aujourd'hui APT) Haudricourt s’est plus intéressé aux agricultures extrêmes orientales qu’à celles de l’Occident et ne semble pas avoir prêté trop attention à la modernisation à l’œuvre en France. C’est bien précisément pour cette raison que sa pensée reste forte et vive aujourd'hui. Relativement peu mobilisée – et encore moins pour penser les agricultures modernisées – elle reste toutefois un bon point de départ – à discuter – pour articuler travail, nature et société via la question technique dont Haudricourt était spécialiste ; une pensée qui fait étrangement écho à certains textes qui lui ont été pratiquement contemporains comme ceux de Georges Friedman ou à ceux, bien plus tardifs, de Tim Ingold.

 

Références bibliographiques

  • Altieri M., 1986, L’agro-écologie. Bases scientifiques d’une agriculture alternative, Ed. Debard.
  • Aubertin C., Kalil L., 2017, « La contribution du Brésil à la COP21 : l’agrobusiness du futur », Brésil(s) [en ligne].
  • Demeulenaere E., Castro M., « Modèles de verdissement de l’agriculture et acteurs en compétition à Rio+20 », dans Jean Foyer, Regards croisés sur Rio+20. La modernisation écologique à l'épreuve ,Paris, éd. du CNRS, 2015, p.185-212.
  • Friedman, G. 1950, Où va le travail humain ?, Gallimard.
  • Haudricourt A.G. « Domestication des animaux, culture des plantes et traitement d'autrui », L'homme 2(1), p. 40-50.
  • Ingold Tim, 2000, The perception of environment. Essays on livelihood, dwelling and skills, Londres, Routelegde.
  • Lamine C., 2017, La fabrique sociale de l’écologisation de l’agriculture , Ed. La Discussion, Marseille.
  • Lamine C., Bui S., Ollivier G., 2015. « Pour une approche systémique non réductionniste de la transition écologique des systèmes agri-alimentaires », Cahiers de recherche sociologique, 58, p. 95-117.
  • Lamine, C., Dawson J., 2018. "The agroecology of agrifood systems: reconnecting agriculture, food and the environment", Agroecology and Sustainable Food Systems, 42, 6, p. 629-636.
  • Larrère C., Larrère R. 2015, Penser et agir avec la nature. Paris, La Découverte.
  • Leão M.M., Maluf R.S., 2012, La construction sociale d’un système public de sécurité alimentaire et nutritionnelle : l’expérience brésilienne Abrandh et Oxfam [en ligne].
  • Norder L., Lamine C., Bellon S., Brandenburg A., 2016, « Agroecologia: polissemia, pluralismo e controvérsias/Agroecology : polysemy, pluralism and controversies », Revista Ambiente Sociedade, 19, 3.
  • Stassart, P.M., Baret, P., Gregoire J-C., Hance T., Mormont, M., 2013, « L'agro-écologie : trajectoire et potentiel, pour une transition vers des systèmes alimentaires durables », dans Denise Van Dam ; Michel Streith, Jean Nizet, Pierre M. Stassart [coordinateurs], Agro-écologie : entre pratiques et sciences sociales, Educagri Editions, Dijon, p. 25-51.

 

Toutes les séances du séminaire 2017-2018 ici

 

Télécharger le programme du séminaire 2017-2018 au format pdf

 



      CreditsPlan du siteContactImprimer Accueil

Centre Georges Chevrier - Sociétés et sensibilités
UMR 7366 - CNRS uB

Imprimer Contact Plan du site Crédits Plug-ins Accueil