Fiche projet - L'improvisation collective libre comme pratique musicale

L'improvisation collective libre comme pratique musicale sera l’objet de recherches interdisciplinaires conduites sous la direction de Clément Canonne (Mcf, musicologie, Centre Georges Chevrier), en empruntant deux voies distinctes mais complémentaires : la cognition d’équipe et les nouvelles technologies.
En effet, en premier lieu, ce programme conduit avec Nicolas Garnier (CNRS, ENS de Lyon) entend interroger de la manière la plus systématique possible les phénomènes d’organisation et d’auto-organisation que la pratique de l’improvisation collective libre, cette forme de musique héritière du Free jazz américain et de la Free music européenne, est susceptible de manifester à un très haut degré. Il s’agit essentiellement de constater que l’improvisation collective libre est un cas privilégié pour étudier la pertinence des paradigmes issus du mouvement de la Team Cognition relativement aux questions de création artistique collective. Deux approches privilégiées. Une modélisation, inspirée par les systèmes dynamiques non-linéaires, et son implémentation informatique, permettront d’abord de mettre en évidence l’importance de la notion d’émergence des structures formelles dans l’improvisation collective libre, c’est-à-dire que la structure globale de l’improvisation ne saurait se réduire à la superposition des diverses prises de décisions individuelles. Par une série de protocoles expérimentaux, on cherchera ensuite à connaître les savoirs qui sont mobilisés par les improvisateurs experts : au-delà de la familiarité avec un groupe ou un ensemble d’improvisation libre donné, les experts vont mettre en place toute une série d’heuristiques et de principes d’interaction qui vont leur permettre de maximiser les chances d’effectivité de la coordination, quelle que soit la situation. Mais il faut bien sûr prendre également en compte tout ce qui relève du partage, entre les improvisateurs d’un même ensemble, d’états cognitifs, de savoirs et de certaines dispositions dynamiques à l’interaction : la convergence des représentations mentales entretenues par les improvisateurs ; la possible existence de modèles mentaux partagés ; et ce qu’on peut appeler, plus généralement, une certaine « conscience collective de la situation ».
À bien des égards, l’improvisation collective libre peut être paradigmatique : il s’agit en effet d’un cas très « pur » d’interaction, où l’information partagée et les structures pré-existantes sont quasi-nulles. L’étude de ce phénomène apparaît donc féconde à deux titres : pour mieux comprendre les divers phénomènes sociaux impliquant une coordination soutenue entre agents en l’absence de « modèle » pré-établi ; et pour étayer le lien intuitif que l’on peut tisser entre capacité improvisatoire et comportement d’un agent social au sein d’un système complexe. C’est donc également la portée heuristique du concept d’improvisation au sein des sciences humaines et sociales que ce programme de recherche entend accentuer.
En second lieu, en collaboration avec les musiciens du collectif Les Emeudroïdes (Roméo Monteiro, Nicolas Nageotte, Joris Rühl), la recherche s’inscrira dans le cadre du projet « ImproTech », financé par l’ANR (2010-2012), dont le but est d’analyser la manière dont les savoirs musicaux associés à l’improvisation sont transformés au contact de savoirs techniques exogènes liés au maniement des outils informatiques. Les travaux qui s’y rattachent sont de plusieurs ordres. Une contribution essentiellement pratique consistera en le développement (au sein du collectif d’improvisation Les Emeudroïdes) d’une interface logicielle dédiée à l’improvisation collective, l’Emupo. Une de ses particularités est de permettre à plusieurs musiciens de contrôler, à travers diverses interfaces, une seule et unique production sonore : un seul discours donc, contrôlé à plusieurs, en une sorte de « division du travail paramétrique ». Chaque « émupiste » restreint (momentanément, car les « rôles » peuvent s’échanger à tout moment) son attention sur un aspect particulier du discours musical (organisation des durées, travail du timbre…) produit par le logiciel, ce qui place, plus que jamais, la question de la coordination au cœur de la situation d’improvisation collective. Une contribution empirique permettra de mettre en place deux protocoles expérimentaux : l’un concerne l’Emupo et vise à déterminer plus précisément la manière dont les interactions ont lieu entre « émupistes » (y a-t-il des paramètres prépondérants, qui amènent systématiquement des réponses des musiciens contrôlant les autres paramètres ? Quelle est de manière globale la densité des interactions ?) ; l’autre concerne le logiciel OMax et vise à déterminer la manière dont l’intrusion de l’ordinateur comme partenaire dans l’interaction musicale modifie profondément les stratégies de coordination utilisées par les improvisateurs et plus généralement la responsabilité formelle des musiciens, l’hypothèse sous-jacente étant qu’en raison d’un certain nombre de pré-conceptions liées à la nature du logiciel impliqué, les musiciens délèguent assez spontanément une grande partie des choix « compositionnels » à l’environnement logiciel avec lequel ils interagissent.