Atelier de recherche

 

  Le populaire comme adjectif  


 

Coordonné et animé par Vincent Chambarlhac

 

 


 

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  • Journée d'études de l'atelier : Le populaire comme adjectif - Introduction
    28 janvier 2021 - de 9 h 30 à 17 h 00 – Centre de recherche d'Histoire du XIXe siècle - Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

    En raison de la situation sanitaire actuelle, la manifestion reportée
    en mai 2021 [date à déterminer]


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Populaire, un adjectif des SHS et au-delà

 

  1. Qui appartient au peuple, qui le caractérise; qui est répandu parmi le peuple
    (Bonhomie, coutumes, crédulité, croyances, culture, génie, imagination, insouciance, instinct, légendes, mythes, opinion, passe-temps, préjugés, sagesse, tradition populaire(s) ; musée des arts et traditions populaires.)

  2. Qui est composé de gens du peuple; qui est fréquenté par le peuple
    (Arrondissement, bal, bar, café, fête, restaurant populaire). En parlant d’un groupe : classes, masses, meetings populaires.

  3. Qui est accessible au peuple, qui est destiné au peuple.
    Air, chanson, conte, drame, édition, éducation, imagerie, littérature, publication, université populaire.

 

Le centre national de ressources textuelles et lexicales cartographie ainsi les principales acceptions d’un adjectif, populaire. Laboratoire pluridisciplinaire, le LIR3S souhaite interroger la dynamique de cet adjectif dans le champ des SHS. Car l’adjectif va toujours de soi, se donne comme abruptement tel : ainsi d’expressions comme mondes populaires, fêtes populaires, arts et traditions populaires, universités populaires, théâtre populaire, bibliothèques populaires, émeutes populaires…

Cet inventaire borgesien, jamais fini plus qu’infini, comment l’appréhender dans le monde des SHS ? Que désigne l’épithète populaire, si ce n’est l’apposition d’une forme de distinction, sinon de clôture à l’intérieur d’un espace social et / ou politique, intellectuel, plus vaste – au hasard, les bibliothèques, le théâtre, l’histoire, l’art, le patrimoine, la littérature – jusqu’aux interrogations sur la culture populaire trop souvent rabattue sur la culture du pauvre depuis la réception des travaux de Richard Hogarth [1]. Pour les historiens, notamment, le débat s’est noué à l’orée de la décennie 1970, autour de l’histoire du livre et de la lecture, voie d’accès au populaire [2]. Le substantif s’affirmait, jusqu’à s’épuiser comme notion notait Jacques Revel en 1986 [3]. Depuis l’épistémologie qui pourrait s’appliquer à cette adjectivation demeure marginale, si ce n’est dans les dernières livraisons de revues historiques interrogeant l’histoire populaire comme genre[4]. Au sein des SHS, le recours, quand il n’est pas celui du commun – donc du peuple comme communauté politique – est encore celui du substantif : le populaire. En face, évidemment,l’analyste, le savant, le militant [5] , etc., celui qui – quel que soit le rôle endossé – informe le populaire. L’adjectif populaire s’étreint toujours sous la forme de la distance.

Le pari heuristique de cet atelier tient à une borne où s’arrimer : toujours considérer le populaire comme un adjectif. Soit :

  • Considérer que dans la qualification, toujours accolée à un nom, le populaire est le terme d’un mouvement. Il est ce moment où, passant la barrière de la zone au XIXe siècle comme l’écrit Jacques Rancière, on est au-delà et, simultanément cet au-delà est assignation d’une place [6]. Populaire, comme adjectif est toujours un rapport, construit, donné. On peut l’entendre dans le lexique de la domination [7], au risque d’écraser ce que ce qualificatif est pour l’essentiel, un mouvement. Un mouvement, une manière d’étreindre un reste anthropologique et / ou littéraire, artistique, sociologique, historique… quelque chose qui délimite, dit une tension. Il n’est, par exemple, pas exactement de théâtre populaire dans le monde de la culture, mais une conquête toujours à venir, celle d’un public nouveau, ou d’un non-public comme le théorisaient Jeanson et Planchon à Villeurbanne en 1968 [8]. Un non-public…, plus sans doute qu’une représentation du peuple[9]. Une terra incognita qu’il faut nommer pour, à tout le moins, en tracer les contours.
  • Nommer donc, puisque là serait la propriété adjectivante de populaire. Le populaire est le mot des vies minuscules [10]. Il est celui, pour reprendre Pierre Michon, par qui advient un grand texte. Ce texte, comment les SHS l’écrivent-elles ? Ou plus exactement comment, s’astreignant à la logique de l’adjectif, l’opération épistémologique construit le populaire en substantif, et au mouvement assigne une place ? L’ethnographie, la littérature historique, l’histoire de l’art, l’histoire sociale, l’histoire culturelle, abusent du mot pour mieux l’apprivoiser. L’histoire populaire peut-être un label éditorial comme l’indique la dernière livraison du Mouvement social, mais en soi qu’est ce populaire sinon la tentation de l’écrire : par l’exposition (les ATP), par l’histoire (une histoire populaire à la manière d’Howard Zinn), par la peinture, la poésie, etc., ? Par quelle(s) opération(s) des vies, des plaisirs, des désirs, des mode d’être, des relations, minuscules, adviennent-elles comme textes ?
  • Textes mais aussi, et sans doute au plus près des usages critiques, manière d’indiquer une distance, l’adjectif populaire marque, d’une façon ou d’une autre, la nécessité d’une institution, ou d’une épistémologie, d’innerver ce qui somme toute est toujours de l’ordre du reste, d’un territoire à conquérir. Le populaire serait cet horizon des SHS, dans leur polysémie, un chantier toujours retravaillé, quels qu’en soient ses champs. Ce sont ces logiques d’arpenteurs, au-delà des spécialisations disciplinaires, que nous nous proposons d’interroger.

 

On tiendra par là que populaire comme adjectif n’est exactement ni une politique du peuple [11] voire un populisme [12], ni une manière d’appréhender le social par les SHS, la littérature, ou plus exactement qu’il est tout cela et un peu plus. Qu’il ne saurait se confondre, en sciences politique, avec l’un de ses dérivés, le populisme, qu’il ne saurait comme synonyme ou lieux se conjuguer à d’autres mots : classes, masses, publics, fêtes, émeutes, théâtre, traditions, politiques, étendards, etc. Il est juste une distance. Celle que l’on perçoit par exemple quand l’émeute – populaire – se transforme en front qualifié du même épithète, quand un projet théâtral (le théâtre populaire) s’institue, quand une ethnographie fixe des sociabilités en art et traditions populaires, etc. On tiendra par là aussi qu’il est possible de dépasser le constat de Pierre Bourdieu en 1984, quand s’éteignait la controverse sur le populaire, l’adjectif se démonétisant : « les locutions qui comportent l’épithète magique de « populaire » sont protégées contre l’examen par l’effet que toute analyse critique d’une notion touchant de près ou de loin au « peuple » s’expose à être immédiatement identifiée à une agression symbolique contre la réalité désignée – donc immédiatement fustigée par tous ceux qui se sentent en devoir de prendre fait et cause pour « le peuple et de s’assurer ainsi les profits que peut aussi procurer, surtout dans les conjonctures favorables, la défense de "bonnes causes”[13]   ».

On tiendra donc par là qu’il s’agit, de manière réflexive, d’appréhender l’adjectif populaire au sein des SHS. L’hypothèse de travail est la suivante. La logique de l’adjectif évolue de l’intempestif, du registre de ce qui échappe aux canons usuels, à l’assignation, à la place. L’adjectif est ainsi tout entier accolé à un discours d’ordre dont il s’agit d’éprouver les gammes[14]. L’adjectif populaire serait ainsi, au moment où il s’emploie, un interstice dans l’ordre naturel des choses qu’il s’agit de qualifier, d’étreindre, pour l’inscrire dans un champs, un espace social, politique, culturel. À ce point de l’opération, il n’est plus, pour reprendre Jacques Revel, l’expression désignant un « continent séparé » mais des « des relations que construisent entre eux des acteurs de fonction des ressources dont ils disposent dans un espace social dénivelé [15] ».

L’interroger est autant un regard sur l’épistémologie de nos disciplines qu’une manière d’être à nos terrains. Populaire, un adjectif, une interrogation. La proposition de ce séminaire pluridisciplinaire – et des manifestations qui lui seront liées – tient dans ce regard érigé en hypothèse de travail. Soumettre l’adjectif populaire qualifiant un lieu, un moment, une émotion, une politique, la production d’un savoir, un genre, à ce questionnement enté sur le mouvement de l’analyse, en se refusant à son substantif. L’adjectivation souligne, contre celui-ci, que l’emploi du mot ne se comprend qu’en rapport, en situation. Un rapport dont il s’agit, pour les SHS, de cerner les contours.

 

Vincent Chambarlhac,
animateur-coordonnateur de l’atelier
« Populaire, un adjectif des SHS et au-delà »,
LIR3S uBFC CNRS 7366

 

 



[1] Richard Hogarth, La culture du pauvre, Paris, Minuit, 1970.

[2] Dominique Kalifa, Les historiens français et le populaire, Hermès, n°42, 2005, p. 54-50

[3] Jacques Revel,  «La culture populaire: sur les usages et les abus d'un outil historiographique», Culturales populares: differencias, divergencias, conflictos , Madrid, 1986, p. 223.

[4] Émilien, Ruiz « L’histoire populaire : label éditorial ou nouvelle forme d’écriture du social ? », Le Mouvement Social, vol. 269-270, n° 4, 2019, p. 185-230. L’article d’Emilien Ruiz se donne comme une conclusion aux actes d’une journée d’études, « Faire une histoire populaire », publiée dans  la dernière livraison de la Revue d’histoire moderne et contemporaine, n° 2, 2020.

[5] Au sein d’une riche bibliographie, citons comme balises, outre l’ouvrage , un numéro thématique de Politix, Le populaire et le politique (1) - Les usages populaires du politique, sous la direction d'Annie Collovald et Frédéric Sawicki, Politix, vol. 4, n° 13, Premier trimestre 1991.

[6] Jacques Rancière, Le bon temps et la barrière des plaisirs, in Les scènes du peuple, Paris, Horlieu éditions, p 203-252, 2003.

[7] Sur ce point, et dans la logique de l’écriture d’une histoire, cf. Gérard Noiriel, « Le « populaire » comme relation de pouvoir », Revue d’histoire moderne & contemporaine, vol. 67-2, n° 2, 2020, p. 63-77.

[8] Vincent Chambarlhac, « Le trop grand besoin d’écrire change le comédien. Il en fait un auteur », autour de Théâtre-Bourgogne actualités, à paraître.

[9] Marion Denizot, Théâtre populaire et représentation du peuple , Rennes, PUR, 2010.

[10] Pierre Michon, Vies minuscules, Paris, Gallimard, 1984.

[11] Roger Dupuy, La politique du peuple, Racines, permanences, ambiguïté du populisme , Paris, Albin Michel, 2002.

[12] Marc Lits, Présentation générale  : Populaire et populisme : entre dénigrement et exaltation, Populaire et populisme, , Paris, CNRS Éditions, 2009.

[13] Pierre Bourdieu, Vous avez dit « populaire » ?, Actes de la recherche en sciences sociales, n° 46, 1984, p 98.

[14] Michel Foucault, L’ordre du discours, Paris, Minuit, 1970.

[15] Jacques Revel, préface, Richard Hoggart en France, textes rassemblés par JC Passeron, Paris, BPI/ Centre Georges Pompidou, 1999, p. 23.

 

 

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